Tribune 

« Pourquoi le 115 ne fait rien pour les SDF ? J’y ai travaillé et je vous réponds »

actualisé le 31/03/2016 à 08h59

Pendant deux ans, Laure a répondu au 115, le numéro de l’urgence sociale. Elle livre son témoignage, tandis que la période hivernale touche à sa fin.

Lors de l'hiver 2013/2014, au niveau national, 61% des demandes d'urgence faites au 115 n'ont pas donné lieu à un hébergement. Ce taux était largement supérieur dans le Rhône malgré l'augmentation du nombre de places cet hiver-là.

Lors de l’hiver 2013/2014, au niveau national, 61% des demandes d’urgence faites au 115 n’ont pas donné lieu à un hébergement. Ce taux était largement supérieur dans le Rhône malgré l’augmentation du nombre de places cet hiver-là.

J’ai longuement hésité avant d’écrire cette tribune car il est difficile de faire un métier qui amène les interrogations suivantes : « mais que faites vous? Pourquoi ne les aidez vous pas ? » ou encore « C’est honteux, nous sommes en France ! ».
J’ai travaillé deux ans au 115 de Lyon, et après réflexion, je me suis dit qu’il fallait que je parle de cette expérience, ô combien frustrante. Tant il y a d’incompréhensions et de malentendus concernant le rôle de ce service public et qui pourtant donne tant d’espoir aux sans-abri et aux mal logés.

Un plan froid insuffisant


Des places d’hébergement plus nombreuses à Lyon
En termes comptable, le plan froid lyonnais 2015/2016, piloté par la préfecture, a été plus généreux que tous les plans hivernaux précédents. Au total, 1200 places supplémentaires devaient être « mobilisables » jusqu’à la fin du mois de mars pour la somme de 3,7 millions d’euros.
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« Il va faire froid,  si vous croisez un sans-abri, appelez le 115 », vous avez sûrement entendu ce « slogan » et je peux vous dire que vous savez bien l’appliquer. Mais il y a plusieurs choses que vous devez savoir.

En période de trêve hivernale et dans un contexte de plan froid (du 1er novembre au 31 mars), les services de la préfecture concernés nous expliquent avec détermination que personne ne sera laissée à la rue et que le nombre de places disponibles pour les sans-abri sera sensiblement augmenté jusqu’au 31 mars.

Ce qu’on ne vous dit pas c’est que si les températures sont clémentes et plutôt douces comme celles de cet hiver, le nombre de place augmentera légèrement mais les gymnases et autres structures prêtes à ouvrir, n’en feront rien. Pourquoi dépenser de l’argent public alors que dormir à la belle étoile avec un duvet peut paraitre suffisant pour nos politiques ?

« La boule au ventre et le stress »


Mais toujours des « sans solution »
Malgré une augmentation du nombre de places d’hébergement, le plan froid est insuffisant pour faire face à la demande d’hébergement. Tous les indicateurs sont dans le rouge, surtout celui du 115.
les quinze derniers jours du mois d’octobre, 2131 personnes avaient appelé le 115 sans qu’on leur trouve un abri.
On les nomme les « sans solution ».
Au 21 mars, alors que les places hivernales sont ouvertes, ils étaient encore 1464.

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Les gens s’imaginent qu’en appelant le 115, nous serons capables de les héberger ou de les mettre à l’abri dans la minute. Encore une fois, cela est inexact et nous souffrons du manque de réponses et de solutions apportées aux personnes en détresse au bout du fil, pleurant ou nous suppliant de faire quelque chose pour eux. Pensant que nous sommes tranquillement installés derrière nos écrans d’ordinateur, décrochant le téléphone avec lassitude. En réalité, la boule au ventre et le stress sont bien présents.

Bien trop souvent, les insultes fusent, ne comprenant pas pourquoi le 115 ne fait rien. On nous dit qu’on est « inutile » ou qu’on « se moque des marginaux, des étrangers et des personnes défavorisées ou en difficultés ».

Certaines structures communiquent également des informations erronées aux usagers en leur disant d’appeler tous les jours le 115. Tout cela participant à renforcer la méconnaissance autour de ce service et à l’engorger. Entretenir ce mythe est profondément injuste et bien trop terrible à long terme lorsque l’impatience et la révolte se réveillent.

« Le 115 ne peut aider ni les mineurs ni les familles »

En réalité, le 115 ne peut aider les mineurs ni les familles car ceux-ci dépendent d’un autre dispositif. Les mineurs isolés sont orientés vers les services de police puis l’Aide sociale à l’enfance. Quant aux familles, elles sont prises en charge par la Maison de la veille sociale (MVS). Alors oui, le 115 actualisera votre demande afin de justifier votre situation auprès de la MVS et, oui, il pourra vous écouter, vous orienter vers les structures d’hygiène ou de suivi social compétentes, ou encore même mobiliser une équipe du Samu social pour vous apporter des couvertures, une boisson chaude etc… Mais on ne pourra pas vous héberger en un claquement de doigts car nous n’en avons pas la possibilité.

En revanche si vous êtes un adulte isolé, alors on pourra vous orienter en structure d’urgence pour la nuit, dans la mesure des places disponibles.

« Tout le monde semble se rejeter la balle »


Grève des professionnels de l’urgence sociale
Pour dénoncer ce manque de place d’hébergement et « la remise à la rue » des SDF hébergés dans le cadre du renfort hivernal après le 31 mars, le « collectif des professionnels de l’urgence sociale » appelle à la grève les salariés du secteur ce jeudi 24 mars 2016. Un rassemblement est prévu à 16h place de la République (Lyon 2e).
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Seulement, on s’acharne à dire à tout le monde qu’il faut appeler le 115 de manière insistante. Mais leur dit-on réellement que nous prenons seulement les appels ? Que le seul pouvoir donné est celui de faire un signalement sur une situation particulière ou inquiétante ?

Il est éprouvant d’entendre d’entendre les individus criant leur désespoir, leur colère et leur incompréhension. Tout le monde semble se rejeter la balle prenant le 115 comme l’unique responsable. Ayons au moins l’obligeance de leur dire la vérité. Nous vivons dans un système qui n’a malheureusement pas la volonté suffisante de sortir les gens de la rue et de les soutenir dans la réinsertion.

Attention, il faut aussi comprendre que certaines personnes ne demandent rien, refusant l’hébergement ou n’arrivant pas à s’y maintenir. Cela peut vous surprendre, vous décevoir, mais c’est un choix.

Quand la société n’apporte rien ou bien trop peu, elle génère des attitudes de survie ou d’autres façons d’appréhender la réalité.

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