Cultures 

Gabriel Kahane : « Notre monde crève d’un déficit d’empathie »

actualisé le 22/03/2016 à 08h46

Virtuose aux talents multiples comme New York en a produit de bien beaux ces derniers temps, compositeur — au sens classique du terme — songwriter, storyteller, Gabriel Kahane est surtout un génie, d’une grande humilité, de la variation sur un même thème.

Il le prouve sur le sublime album The Ambassador, dédié aux mystères de Los Angeles, que ce caméléon viendra présenter à l’occasion d’un concert « PB Live ».

Dans L’Esprit de Caïn, un film mineur de Brian de Palma, le Dr Carter Nix, psychiatre et fils de psychiatre, a développé au cours de son enfance des personnalités multiples qui reviennent le hanter. Il est à la fois Carter mais aussi Josh, un garçon apeuré, Margot, et surtout Caïn, son double maléfique. Un trouble de la personnalité, certes musicale, c’est toujours ce que nous évoque cette scène new-yorkaise (Nico Muhly, Sufjan Stevens, Bryce Dessner de The National).

Élevés au grain de la formation académique et de l’expérimentation tout autant qu’exposés à l’ère du temps pop, tout se passe comme si chacun d’eux, pris de schizophrénie, avait développé un « monstre » intérieur à plusieurs têtes qu’il faudrait nourrir par tous les moyens : ballet le lundi, pièce de danse le mardi, tube pop le mercredi, morceau de chambre le jeudi, concert acoustique le vendredi et avec orchestre le samedi.

À bout de genre

Cet Esprit de Caïn c’est aussi un peu l’Esprit de Kahane. Gabriel de son prénom. Moins connu dans nos contrées, cet autre new-yorkais ne déroge guère à la description que l’on vient de faire de ses amis. Alliant avec la même facilité tradition classique ET folk(lorique), expérimentations et une certaine idée de la modernité pop. À ceci près, et ce doit être le cas de tous mais lui l’avoue franchement, que la question du genre aurait tendance à le rebuter comme il le tweet un jour de décembre 2015 à bout d’interviews et de chroniques d’albums attaquant leur sujet exactement comme nous l’avons fait ici :

« Please, please, please, please, please, stop talking about genre« .

Évidemment, après avoir enfilé gants de velours et chaussures de sécurité, le « genre » est le premier sujet que l’on aborde avec lui, parce que l’on a beau dire, cette facilité et cette liberté de mouvements fascinent.

© Jacob Blickenstaff

© Jacob Blickenstaff

Mais pour Kahane la notion de genre n’est qu’une anomalie, fruit pourri d’une vision étroite des choses.

« Prenons la 30e Variation Goldberg de Bach, le Quodlibet [il nous la joue par Skype, NDLR] : il y mixe la ligne mélodique utilisée pour l’opus et superpose dessus deux folk songs. Bach, Mozart, Beethoven, Mahler, Bartok, tous ces compositeurs étaient incroyablement connectés à la tradition folk, à la musique populaire. Ce n’est qu’entre 1945 et les années 1980 qu’on a assisté à un incroyable resserrement académique, à une austérité sans précédent. Ce que font les musiciens de ma génération, loin d’être une transgression, n’est que la continuation d’une tradition interrompue.« 

C’est là leur modernité.

Storytelling

Autre précision que le musicien tient à apporter :

« Il y a un petit malentendu quant au fait que j’aurais d’abord reçu une formation classique [sans doute lié au fait que son père Jeffrey est chef d’orchestre au Los Angeles Chamber Orchestra, NDLR], comme Nico Muhly ou Ellis de San Fermin. J’ai commencé par écrire des chansons bien avant d’écrire de la musique de chambre ou orchestrale – une opportunité qui m’a été offerte un peu par hasard (sic) [par des institutions comme le Carnegie Hall, le LA Symphonic Orchestra ou le Kronos Quartet, NDLR] et qui m’a permis d’étendre mon champ musical, de travailler différemment. Mais les gens doivent savoir que je me considère avant tout comme un songwriter.« 

Un « storyteller » même, un raconteur d’histoires, répète-t-il souvent. Même s’il avoue utiliser ce terme pour, justement, détourner la conversation de la question du genre, il y a plus qu’un fond de vérité : qu’il arrange ses chansons avec des chœurs, un orchestre, un quatuor à cordes ou un banjo, Kahane est bien de la trempe de grands conteurs pop comme Randy Newman ou Paul Simon, dégageant la même impression de facilité, qu’elle soit mélodique ou textuelle, derrière une apparente sophistication.

« Ce qui m’importe c’est de rendre la musique la plus compréhensible possible tout en essayant de faire quelque chose de neuf. Si je devais me contenter de répliquer ce qui a été fait, je crois que je changerais de métier. Mais j’ai toujours peur que l’auditeur moyen se dise « oh, il écrit de la musique de chambre, c’est trop sophistiqué,  je n’y comprends rien ». Le problème vient du fait que les gens parlent beaucoup plus de la forme que du contenu. Or avec The Ambassador, je raconte des histoires. »

Des histoires, petites, de lieux, de personnages, d’événements,  qui forment un puzzle de la grande histoire de Los Angeles, ville énigmatique, tentaculaire et secrète, dont il a cherché, lui le new-yorkais de presque toujours, certes né à L.A., à percer l’âme, à cartographier même tel « un flâneur du XIXe siècle », dit-il, la profonde tristesse gisant sous le glamour et les paillettes. Musicalement richissime, Kahane y développe un art du point de vue impressionnant quand il s’agit de se glisser dans la peau d’une jeune Noire injustement assassinée (sublime Empire Liquor Mart) ou celle du portier de l’hôtel Ambassador où fut assassiné Kennedy, qui donne son nom à l’album.

L’autre, un Je

Popeux s’échappant dans le classique ou inversement, new-yorkais sondant l’âme angeleno, il y a une autre schizophrénie chez le patient Kahane, c’est le cas sur certains de ses nombreux disques : celle de se dévoiler, certes, mais quasi exclusivement à travers des personnages. Écueil dont il s’échappe avec brio :

« Ces personnages sont une part de moi. C’est moi même quand ce n’est pas moi. Quand un romancier invente un personnage, on le somme d’avouer qu’il s’agit de lui. Quand un songwriter fait la même chose, on dit qu’il se met à distance. Or l’implication émotionnelle est la même.« 

Fut-ce pour échapper à soi-même, Kahane l’avoue : l’exploration des gens l’intéresse tout autant que celle des genres.

« Le monde est si vaste que la moindre des choses est d’être capable de regarder à l’extérieur de soi-même, d’exprimer de l’empathie. Notre monde, et l’Amérique en particulier, crève d’un déficit d’empathie. Si l’on parvient à parler de soi tout en s’intéressant à l’esprit des autres, c’est un bon moyen de rendre à nouveau possible l’empathie. Bon, ma mère est psy, peut-être que c’est quelque chose qui a influencé ma manière de voir les choses (rires).« 

C’est en effet peut-être cet atavisme, autant que l’atavisme paternel, qui a contribué à développer, positivement – on n’est pas chez De Palma – l’esprit de Kahane. Mais il a compris seul que la meilleure façon d’être soi était d’être multiple et de garder cet esprit ouvert aux quatre vents. Et de traverser les genres comme on traverse les jours.

Kahane, en concert à Lyon aux Subsistances le 24 mars 2016.

Repères

1981 : Gabriel Kahane naît à Venice Beach d’un père chef d’orchestre et d’une mère psychologue. Il passe son enfance à New-York. Il est diplomé en musique de l’Université de Brown

2006 : Premier album Craigslistlieder, mise en musique de petites annonces du site Craig’s List

2008 : Deuxième album, Gabriel Kahane

2011 : Where are the Arms

2010-2012 : Collabore sur scène pour des commandes et/ou créations avec Alisa Wellerstein, le Kronos Quartet, le Los Angeles Philharmonie et le Los Angeles Chamber Orchestra

2012 : February House, commande du Public Theater de New York

2013 : Première de Gabriel’s Guide to America, commande de l’American Guide Series, au Carnegie Hall avec l’Orpheus Chamber Orchestra

2014 : Haircuts & Airports EP (2014)

2014 : The Ambassador

2016 : The Fiction Issue

Par Stéphane Duchêne sur le petitbulletin.fr

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