L'anti-Routard de Lyon 

Quand les femmes se révoltaient à Lyon : la grève des ovalistes

actualisé le 24/02/2016 à 00h16

Quand on parle de l’histoire de Lyon, difficile d’échapper aux travailleurs de la soie -les canuts-  et à leurs  révoltes de 1831 et 1834. Pourtant, au XIXème, les conditions de salaire et de vie des femmes étaient bien plus terribles que celles des hommes.

Quelques années après les canuts, des ouvrières, les ovalistes, envahissent les rues de Lyon…

Façade arrière des bâtiments de la rue Pierre Blanc, depuis la cour du lycée Flesselles, qui remplace l'ancien couvent des Carmélites

Façade arrière des bâtiments de la rue Pierre Blanc, depuis la cour du lycée Flesselles, qui remplace l’ancien couvent des Carmélites où travaillaient les ovalistes © Eva Thiébaud

Making of : L’anti-guide du Routard de Lyon
Rue89Lyon se lance dans l’exploration d’une autre face de Lyon. Nous vous convions à emprunter les chemins qui ne figurent pas dans le Routard ou pour lesquels les guides touristiques ne font que de pauvres mentions. Outre le fait que ces lieux insolites, décalés, méconnus (choisissez le qualificatif) doivent raconter une histoire, nous avons fixé comme seul critère qu’ils doivent être accessibles au public ou, au moins, être visibles de l’extérieur.

Début de la grève. Une foule enflammée sort du meeting qui vient d’avoir lieu salle de la Rotonde, près des Brotteaux. A la terrasse d’un café tout proche de la rue de Créqui, chapeau vissé sur les oreilles, un patron attablé profite du mouvement pour provoquer une des grévistes qui passe à sa portée. Folle de rage, celle-ci se jette sur lui, l’insulte et le gifle. Vivats et bravos parcourent l’attroupement qui se rassemble autour de la jeune fille. Effrayé, le patron se réfugie à l’intérieur du café…

Ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas des derniers rebondissements entre syndicalistes CGT d’Air France et directeurs à belle chemise… Mais la scène y ressemble. Nous sommes en 1869, à Lyon. Et ce sont les ovalistes qui se mettent en grève.

Escalier, boulot, dortoir : la vie d’une ovaliste

Le moulin ovale de la soie

Dans les ateliers lyonnais et surtout dans les usines ardéchoises et drômoises qui les concurrencent, les ovalistes utilisent un moulin ovale pour tordre les filaments de soie brute et fabriquer le fil de soie utilisable pour le tissage. D’où le nom donné aux ouvrières.

Le directeur de la Maison des canuts,Philibert Varenne marque l’importance du moulinage dans la fabrication de la soie :

« Le moulinage est un travail fondamental pour la production de tissus… Un travail fondamental, et pourtant à la fois mal connu et mal payé. »

Mais qui existe toujours. Il est aujourd’hui délocalisé, pour la plupart, en Asie.

Jeunes immigrées des campagnes alentours ou d’Italie, les ovalistes, ouvrières de la soie, travaillent douze heures par jour, debout, dans le bruit et l’humidité. Elles reçoivent un salaire de misère, mangent n’importe quoi et dorment entassées dans les dortoirs patronaux.

Si elles ne meurent pas avant d’une bonne tuberculose due à leurs conditions de travail, elles économiseront peut-être une petite dot pour un mariage.

Une fois en ménage, les tâches domestiques les accapareront toutes entières, et elles arrêteront de travailler. En attendant, elles vont à l’atelier…

Parfois, le travail manque, elles chôment et doivent se prostituer pour arrondir les fins de semaine.

De toute façon, ovaliste, ce n’est pas un métier sérieux.

Ouvrières d'un atelier de moulinage vers 1910 - Patrimoine de l'atelier musée de la soie de Taulignan - Drôme

Ouvrières d’un atelier de moulinage vers 1910 – Patrimoine de l’atelier musée de la soie de Taulignan – Drôme

Elles voudraient travailler dix heures et être augmentées de 1,40 F à 2 F par jour. 2 F par jour ? Le prix auquel est payé un homme avec un métier équivalent. Une révolution -qui n’a d’ailleurs toujours pas eu lieu aujourd’hui.

Leurs revendications, elles les écrivent dans une lettre au préfet. En parallèle, elles proposent une négociation à leurs patrons, comme le raconte Claire Auzias et Annik Houel dans leur livre de 1982 « La grève des ovalistes » :

« Le matin du 25 juin 1869, à la pause de neuf heures, les ouvrières des ateliers des Brotteaux quittent leur travail « sans avoir, dit-on, donné à leurs patrons aucun autre avertissement préalable qu’une invitation de vive voix à se rendre à trois heures salle de la Rotonde. » »

Grève générale

Dans cette salle aujourd’hui détruite de la Rotonde, au moins un millier de personnes  se retrouve. Surtout des femmes. Toutes illettrées : l’écrivain public devient leur rapporteur. Quant aux patrons, qu’on appelle « maîtres mouliniers », leur absence à la réunion manifeste leur refus de négocier.

Énervées et déçues par leur indifférence, les ovalistes rassemblées déclarent la grève. Sortant de la réunion, des bandes de jeunes femmes envahissent Lyon pour débaucher les ateliers. Elles submergent littéralement les petites rues des pentes de la Croix-Rousse, et menacent si le travail reprend.

Dans l’ancien couvent des Carmélites, au 10 montée des Carmélites -aujourd’hui détruit et remplacé notamment par le lycée Flesselles-, tous les ateliers s’arrêtent.

Au 20, rue de Flesselles, Thérasse, un patron employant plusieurs dizaines d’ouvrières, tente de calmer les femmes et promet d’accepter les revendications si les principaux chefs d’atelier adhèrent les premiers. Mais hormis cet  atelier et sans doute quelques autres, le samedi 26 juin, personne ne travaille. C’est la grève générale.

20, rue de Flesselles - Crédit Eva Thiébaud

Derrière lesquelles de ces fenêtres du 20, rue de Flesselles les ovalistes tordaient-elles les fils de soie grège ? © Eva Thiébaud

A la Croix-Rousse, les ateliers traditionnels dirigés par des patrons paternalistes pullulent. Comme tous les petits ateliers qui parsèment Lyon, ils restent fragiles face aux grandes usines de la rive gauche, aux Brotteaux et à la Part Dieu, où les patrons sont favorables à une industrialisation musclée.

Tous dépendent des « Soyeux », les marchands de soie, qui prodiguent les commandes. Sur la question de la grève des ovalistes, ces riches commanditaires restent fermes : ils n’augmenteront pas leurs prix.

Arrestations, expulsion, émeute…

La semaine du lundi 28 juin au samedi 3 juillet marque le durcissement de la grève. Des policiers surveillent les ateliers et arrêtent des frondeuses.

Certains patrons font venir de jeunes Italiennes pour casser la grève, et menacent de jeter les ouvrières hors des dortoirs si elles ne reprennent pas le travail. Les ovalistes les prennent au mot.

Au 12, rue du gazomètre, entre Guillotière et Part-Dieu, dans l’usine des frères Christophe qui emploie une centaine d’ouvrières, les voilà qui empaquettent leurs vêtements et quittent le dortoir. Elles se retrouvent  dans la rue, assises sur leurs malles, ne sachant trop encore où aller. Claire Auzias, l’historienne féministe et libertaire lyonnaise qui a co-écrit leur histoire, commente :

« Qui pensait qu’une femme ait pu se mettre en grève, jadis ? Ce qui frappe, à l’époque, c’est cette irruption des femmes dans l’espace public. Conformément au projet moraliste de l’époque, elles étaient d’ordinaire cantonnées au foyer ou l’usine. Et là, brutalement, elles deviennent visibles. »

12, rue du gazomètre - Crédit Eva Thiébaud

Qui se souvient des ovalistes congédiées et assises sur leur malle, dans l’immeuble de rapport qui remplace aujourd’hui les usines Christophe, au 12 rue du gazomètre ? De nos jours, il ne reste rien des plus grandes usines de moulinage de l’époque. © Eva Thiébaud

Le mouvement se masculinise, d’autres corps de métier s’y joignent. Une émeute gronde devant les ateliers Bonnardel, à l’époque au 65, rue Bossuet, aux Brotteaux. Les carreaux des premiers étages sont brisés par des jets de pierre. Trois arrestations, des hommes.

Pour les grévistes, les ressources s’amenuisent : certaines repartent dans leur pays plutôt que de céder aux patrons. Les autres logent un peu partout et se nourrissent grâce à la mise en place d’une caisse de secours. Le week-end du 3-4 juillet, 1800 ovalistes continuent la grève, sur 2400 ouvrières au total.

Des ateliers et usines emblématiques de la grève des ovalistes. Le couvent des Carmélites (montée des Carmélites), les ateliers Bonnardel (rue de Bossuet) et l’usine des frères Christophe (rue du gazomètre) ont disparu.  Seul l’atelier du patron Thérasse (rue de Flesselles) est toujours debout.

Les hommes reprennent la main sur le mouvement

Et pourtant, il fait faim. Dans l’expectative, beaucoup d’ouvrières se remettent au travail à partir du lundi 5 juillet.

En parallèle, d’anciens militants prennent la plume pour demander des soutiens financiers en dehors de Lyon, qui arriveront trop tard. Pour accéder aux 1 500 francs récoltés par la caisse de l’Association internationale des travailleurs (AIT), les ovalistes doivent y adhérer : une adhésion mollement consentie au cours de la réunion du 11 juillet à la Rotonde, rassemblant un petit millier de personnes, surtout des hommes.

Reculade : l’assemblée abandonne la revendication de salaire pour les femmes tout en conservant la demande de réduction de deux heures de la journée de travail. Un cri dans la salle :

« On ne gagnait pas assez ! Plutôt que de faire un travail qui n’est pas payé le prix, j’irais faire des pantalons ! »

Deux jours plus tard, le journal « Le Salut Public » annonce que les patrons consentent aux deux heures de moins par jour, sans bouger les salaires. La grève touche à sa fin. Côté militant, en septembre, se tient le congrès de Bâle de l’Association internationale des travailleurs.

« La parole des femmes confisquée »

Point de représentante pour les ovalistes à ce congrès de Bâle : c’est le théoricien anarchiste Michel Bakounine qui dispose de leur mandat. Annik Houel, professeure de psychologie sociale à l’université Lyon 2 et co-autrice du livre qui retrace l’histoire des ouvrières, analyse :

« Ce qu’on peut retenir de cette grève, c’est que, petit à petit, la parole des femmes a été confisquée. »

Parole confisquée, salaire inchangé… Mais deux heures de travail en moins par jour. Une victoire en demie teinte pour les ouvrières du fil.

Cent cinquante ans plus tard, à Lyon, il n’y a presque plus de traces des ardentes ouvrières, hormis la récemment nommée « salle municipale des Ovalistes » 6, impasse Flesselles, sur les pentes de la Croix-Rousse.

Salle municipale des ovalistes - Crédit Eva Thiébaud

Salle municipale des Ovalistes © Eva Thiébaud

Si les murs de Lyon n’en portent aucune marque, la lutte des ovalistes nous rappelle que progrès social rime bien avec diminution du temps de travail et égalité des salaires.

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L'AUTEUR
Eva Thiébaud
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