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Alexandre Bikbov, ou les nouvelles formes de dissidence en Russie

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Alexandre Bikbov est sociologue. Directeur adjoint du centre de philosophie contemporaine et de sciences sociales de l’Université de Moscou, il a étudié les mouvements de contestation qui ont suivi les élections de 2011 en Russie, en analysant la motivation politique et la constitution sociale des manifestants.

Il est l’un des intervenants du débat “Prendre la parole : le risque de la dissidence” à la Villa Gillet, ce lundi 25 janvier et publie à cette occasion sur Rue89Lyon une tribune, sur le rôle de l’écrivain vis-à-vis de la société dans laquelle il vit et à laquelle il s’adresse.

Alexandre Bibkov, sociologue russe. DR

Alexandre Bikbov, sociologue russe. DR

L’histoire récente de la dissidence en Russie débute en décembre 1965, quand quelques dizaines des jeunes intellectuels courageux se sont réunis Place Pouchkine, à Moscou, afin de défendre deux écrivains persécutés pour la publication de leur roman à l’étranger.

La manifestation a constitué une mise à l’épreuve publique de la pensée contestataire émergente sous un régime fort restrictif. Les manifestants n’ont pas réussi à afficher leurs revendications dans la rue, car la réaction des services secrets a été immédiate, mais les slogans ont néanmoins connu une large circulation. Ils exigeaient que la justice soit plus ouverte et publique et que les autorités soviétiques respectent la Constitution.

Comme c’est le cas de certains moments historiques, les premières revendications ont constitué le noyau de la dissidence à venir. Ayant la liberté d’expression pour point de départ, les initiatives collectives postérieures plaidaient souvent pour un État de droit utopique comme protecteur des libertés, contre l’État autoritaire existant.

La défense des libertés et des droits de l’homme

Aujourd’hui, le dissensus public vis-à-vis du gouvernement s’incarne en premier lieu dans une protestation contre les dysfonctionnements des institutions russes, prenant des formes multiples : manifestations de masse contre la fraude électorale, action des Pussy Riot contre les abus de pouvoir du président et de l’église orthodoxe, mobilisation des habitants des grandes villes contre la suppression des zones vertes à des fins commerciales, associations militant contre les excès de la politique nationaliste officielle et officieuse.

Comme contrepoint à ces actions plutôt sociales, les figures emblématiques de la dissidence de l’ère soviétique sont des poètes et des scientifiques libéraux, des partisans de l’émigration juive, des objecteurs de conscience, des croyants, des militants nationalistes et d’autres encore dont les pratiques ont été criminalisées et dont les vies se heurtaient directement et personnellement à la censure et à la répression étatiques.

Pendant une vingtaine d’années, jusqu’à la fin des années 1980, marquées par une tension forte entre gouvernance stable et violence politique, les milieux cultivés ont développé une attitude critique face aux interdictions en place, et le cœur du militantisme dissident s’est formé autour de la défense légale des libertés et des droits de l’homme.

L’Etat dans un modèle de gestion issu de l’entreprise

À l’échelle mondiale, les grandes perturbations politiques et sociales qui ont suivi la disparition de l’Union Soviétique semblent prouver que ce modèle de la dissidence, héroïque et ingénue face à l’appareil répressif, appartiendrait au même passé que les pratiques de gestion soviétiques, ou ne subsisterait encore que dans des cas extrêmes comme celui de la Biélorussie ou de certaines sociétés d’Asie ou du Proche-Orient.

C’est là une vision très partielle de la réalité.

Les clivages politiques nationaux et internationaux, qui se cristallisent de nouveau aujourd’hui, doivent beaucoup, et peut-être trop, à l’époque précédente. Tout d’abord, à l’époque soviétique où l’État gérait les droits sociaux, les dissidents se tenaient à distance de ces enjeux : ils s’intéressaient alors peu à l’accès problématique aux soins médicaux, aux inégalités au travail, aux injustices de rémunération et aux échecs de la justice criminelle (de droit commun). L’histoire de l’État soviétique et l’histoire des mouvements militant contre la restriction des libertés, toutes deux étroitement liées, sont à l’origine des difficultés que les initiatives en faveur les droits sociaux ont connues dans leur genèse, après la fin de l’URSS.

Les syndicats indépendants créés en réaction à l’héritage des apparatchiks soviétiques, les campagnes publiques contre la marchandisation de l’école et de la santé, les mouvements contre la suppression de la sécurité sociale et les associations antifascistes arrivent tardivement en Russie, ou existent dans des formes souvent précaires.

Cependant, ces militantismes, et la pensée critique qui les accompagne, ont d’autant plus d’importance, partout dans le monde, y compris en Russie, que les États se désengagent de leur rôle de contrôleurs bureaucratiques pour adopter un modèle de gestion issu du monde de l’entreprise.

Des figures iconiques reprises ou créées par les médias

L’évolution des techniques de gestion a contribué à la profonde transformation de l’équilibre entre l’individuel et le collectif, les libertés et les restrictions.

Les dissidents formés à l’époque soviétique n’ont pas proposé de réponse spécifique à ces transformations. Celle trouvée dans les années 1960-1980 a été largement adoptée, y compris dans les médias post-soviétiques et sur la scène internationale. C’est la figure d’une personne isolée (litchnost’) face aux violences de l’État qui a fini par incarner la lutte pour les droits de l’homme en URSS, puis dans la Russie des années 1990. Autrement dit, les droits sociaux n’étaient pas longtemps considérés comme une partie intégrante des droits de l’homme, dans cette vision établie.

Aujourd’hui, les héritiers de cette tradition, représentants du monde de la culture ou de l’opposition politique, défenseurs des libertés restreintes par le gouvernement, se posent souvent comme des figures iconiques reprises ou créées par les médias afin d’illustrer l’alternative au régime actuel.

Ainsi la liberté problématique de l’expression pour les journalistes, artistes et écrivains attire une attention publique sensiblement plus importante qu’une dégradation du secteur public. Le principe de l’individu et de ses droits inaliénables donne le sens et la force à cette dissidence, comme c’était déjà le cas à la fin de l’époque soviétique.

Les libertés dépendent des droits sociaux

Les nouveaux mouvements, émergents à partir des années 2000, ont reconfiguré les luttes, parfois dans un contre-courant absolu par rapport à l’époque précédente. Si les dissidents de l’ère soviétique haïssaient l’État, c’est largement l’État socialement responsable qui est défendu par les syndicats indépendants dans l’industrie et dans l’éducation, par les militants pour la laïcité critiquant les importants compromis de l’église avec les pouvoirs et le commerce, par les membres des groupements d’intérêts publics et parapublics (santé, université, médias), par les avocats antifascistes, par les militants écologistes et anarchistes, par les experts civils de l’anticorruption, par les intellectuels et artistes d’extrême gauche.

Ces nouveaux groupes et personnalités, de la même manière qu’en France et ailleurs, ont mis en lumière le fait que les libertés dépendent des droits sociaux et sont menacées par la destruction des biens communs, y compris les biens provenant de l’époque soviétique. Par opposition aux droits naturels de l’individu, considérés comme prioritaires par la première dissidence, les porteurs du nouveau dissensus privilégient les acquis collectifs, que les réformes de l’administration publique peuvent aisément menacer et déstabiliser.

Il est à souligner que, aujourd’hui, le cas russe n’est plus aussi singulier, dans toutes ces transformations de la gestion publique. Ces transformations sont similaires dans d’autres contextes, orchestrées entre eux par les gouvernements via des conventions multilatérales, des coopérations interministérielles, des transferts institutionnels.

L’Europe entière dans la même direction que la Russie ?

Les sociétés où la conscience sociale est historiquement plus forte, comme la France, l’Allemagne et quelques autres, subissent à la même « optimisation » administrative que la Russie. Dans les sociétés européennes, cette « optimisation » mène à un démantèlement des institutions publiques, comparable au cas russe, mais de manière plus lente, grâce à l’effet de résistance des associations, des syndicats et des corps collégiaux.

C’est alors l’État qui est menacé, si on comprend l’État dans le sens expliqué par le sociologue Max Weber. Selon lui, l’appareil de la violence légitime représente une dimension de l’État, tandis que l’autre dimension est le caractère de l’État comme association politique globale qui assure la gestion des biens communs et empêche l’usage privé de la violence.

La dégradation de cette dimension associative de l’État explique notamment le retrait de la sécurité sociale, remplacée par la sécurité policière, mais aussi l’état d’urgence.

Si on s’écarte d’une vision uniquement gestionnaire et répressive de l’État, sa dégradation explique également l’affaiblissement « aidé » des syndicats, des mouvements sociaux et des formes de vie associative auparavant puissants en France et dans l’Europe entière, ce qui constitue une tendance à prendre, dans ces domaines, la même direction que la Russie.

Aujourd’hui, des dissidents défenseurs de la vie associative

Dès la fin des années 1990, suite à la disparition de l’exception soviétique, partout dans le monde, y compris en Russie, la défense des institutions publiques, et non de l’individu isolé, redevient une forme clé, mais hésitante, de la dissidence.

Plusieurs mouvements russes, y compris syndicalistes, antifascistes ou LGBT, agissent aujourd’hui dans cette perspective impensable à l’époque soviétique et sont, pour cette raison, encore difficilement reconnus par l’opinion publique et par les médias russes.

C’est alors dans les zones frontalières, où le démantèlement du secteur public rencontre une résistance critique, intellectuelle et militante, et où les pressions administratives et policières montent chaque année, qu’une nouvelle constellation de la pensée à la fois anti-autoritaire et pro-collective trouve sa place et son sens.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, en Russie, coexistent deux types majeurs de dissidence : l’une plus classique, libérale, favorisant l’expression individuelle, bénéficiant de l’attention des médias ; et l’autre, nouvelle et internationalisée, tournée vers le collectif, défendant plutôt la vie associative que l’individu, les institutions du secteur social plutôt que la liberté d’opinion.

La diversité de la vie commune, vitale

La première dissidence est hantée par le spectre de la dictature, de l’abus personnalisé du pouvoir qui rejetterait le pays dans l’époque de Staline ; la deuxième s’alarme de la dégradation de la sphère publique et s’inquiète parfois des progrès fulgurants du capitalisme néolibéral, plus importants en Russie qu’ailleurs en Europe.

Il semble évident qu’à long terme, ces deux tendances ne sont pas contradictoires.

Les ajustements autoritaires sont tout à fait compatibles avec le capitalisme, comme on peut l’observer partout dans le monde, y compris en Europe. Historiquement, les deux dissidences russes sont très distinctes. Mais elles sont fragilisées de manière comparable par les attaques et pressions croissantes du gouvernement essayant de contenir la société dans un contexte de crise économique.

Les pensées et les pratiques diverses du dissensus continuent à contribuer à la diversité de la vie commune, vitale en ce moment délicat. Il est important de se souvenir que, parallèlement à la dissidence libérale, dont l’origine remonte à l’URSS, grandit l’autre dissidence, plus jeune, tournée vers les enjeux sociaux, encore peu reconnue, mais d’une importance majeure pour l’avenir de la société russe.

“Prendre la parole : le risque de la dissidence”, lundi 25 janvier 2016 au Théâtre de la Croix-Rousse, dans le cadre du cycle de débats Les Idées en scène proposé par la Villa Gillet, l’Opéra de Lyon et le Théâtre de la Croix-Rousse, avec Alaa El Aswany (Égypte), romancier ; Alexandre Bikbov (Russie), sociologue ; Marie Holzman (France), sinologue, en écho au spectacle Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch (23 janvier-6 février à l’Opéra de Lyon).


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