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Alaa El Aswany : « Nous devons croire dans la clairvoyance de l’écrivain »

actualisé le 07/12/2016 à 17h10

Le romancier Alaa El Aswany est depuis janvier 2011 l’un des principaux relais de la révolution égyptienne auprès des médias français. Écrivain engagé pour le maintien de la démocratie en Égypte, luttant contre l’extrémisme religieux, il a plusieurs fois été menacé par les Frères Musulmans.

Il est l’un des intervenants du débat « Prendre la parole : le risque de la dissidence » à la Villa Gillet, ce lundi 25 janvier et publie à cette occasion sur Rue89Lyon une tribune, sur le rôle de l’écrivain vis-à-vis de la société dans laquelle il vit et à laquelle il s’adresse.
Alaa El Aswany. Crédit : Mark Melki.

Alaa El Aswany. Crédit : Mark Melki.

Je voudrais commencer mon propos par une phrase prononcée par Che Guevara :

« L’honneur c’est de toujours dire ce que l’on croit et de toujours faire ce que l’on dit ».

Cette petite phrase résume de mon point de vue le rôle de l’écrivain. L’écrivain n’est pas un homme politique qui tente de rallier les voix des électeurs et leur dit ce qu’ils veulent entendre.

L’écrivain, de mon point de vue, ne doit occuper aucune position officielle ni être membre d’aucun parti, parce que, dans ces deux cas, il perdrait son indépendance et il lui serait impossible de prendre les positions que lui guide sa conscience. Celui qui occupe un poste gouvernemental a un président et il est tenu par la ligne politique du gouvernement. Quant au membre d’un parti (même s’il est convaincu par les idées de ce dernier), il est tenu de s’exprimer dans le cadre de la ligne politique du parti.

De mon point de vue, l’écrivain doit être complètement libre et indépendant et il doit écrire ce qu’il croit sans avoir à se préoccuper des réactions que cela suscite.

Les régimes dictatoriaux font payer à l’écrivain un prix exorbitant pour ses idées. Ils l’emprisonnent, forgent contre lui des accusations pour salir sa réputation, parfois le tuent. L’histoire de l’humanité a été illuminée par des écrivains fidèles à leurs principes et toujours prêts à en payer le prix. Ceux-ci n’ont pas seulement eu à affronter le pouvoir, mais souvent la société dans laquelle ils vivaient.

Lorsque l’écrivain rappelle à la société des réalités que celle-ci veut oublier, lorsqu’il démontre que les valeurs sur lesquelles se fonde la société sont contradictoires et frelatées et qu’elles reflètent la duplicité et l’hypocrisie plus qu’une véritable morale, alors la société se met en colère contre lui et l’agonit de reproches. Mais cela n’ébranle jamais le véritable écrivain qui poursuit sa route, indifférent aux éloges et aux critiques.

Voir avant les autres

Les relations entre l’écrivain et la société ressemblent alors à celles qui existent entre un médecin et son malade. Si le médecin fait au malade une piqûre douloureuse ou s’il l’oblige à avaler des remèdes amers, cela provoque sa colère et parfois sa révolte mais le médecin poursuit son traitement comme le lui dicte sa conscience professionnelle.

L’histoire a connu de nombreux exemples d’écrivains qui n’étaient pas d’accord avec l’état d’esprit de leur société et dont les positions provocatrices inquiétaient les gens et les irritaient. Après une période longue ou brève, la société s’est rendu compte du bien-fondé d’idées contre lesquelles elle s’était d’abord élevée et, dès lors, son admiration pour l’authenticité, la sincérité et les opinions de ces écrivains n’a cessé de croître.

Dans la tradition arabe anté-islamique, Zerqa El Yamama était une femme douée de la capacité de voir à de très grandes distances. Cette acuité visuelle, Zarqa El Yamama la mettait au service de sa tribu qu’elle prévenait des attaques des ennemis qu’elle voyait venir avant que personne ne les ait aperçus. Lorsque, une fois qu’elle était devenue âgée, Zarqa El Yamama prévint les siens qu’elle apercevait des arbres qui bougeaient, ils ne la crurent pas, se moquèrent d’elle en la traitant de vieille gâteuse.

Quelques jours plus tard ils furent surpris par une attaque d’ennemis qui avaient recouvert leurs corps de troncs d’arbre. Pour n’avoir pas cru en sa clairvoyance, la tribu de Zarqa Yamama subit une terrible défaite.

Comme celui de Zarqa Yamama le rôle de l’écrivain est de voir avant les autres et de prévenir les gens du danger avant qu’il n’arrive. Il doit défendre jusqu’au bout son opinion, quel que soit le prix à payer.

Traduit de l’arabe (Egypte) par Gilles Gauthier.

« Prendre la parole : le risque de la dissidence », lundi 25 janvier 2016 au Théâtre de la Croix-Rousse, dans le cadre du cycle de débats Les Idées en scène proposé par la Villa Gillet, l’Opéra de Lyon et le Théâtre de la Croix-Rousse, avec Alaa El Aswany (Égypte), romancier ; Alexandre Bikbov (Russie), sociologue ; Marie Holzman (France), sinologue, en écho au spectacle Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch (23 janvier-6 février à l’Opéra de Lyon).

Alaa El Aswany est l’auteur de ‘Extrémisme religieux et dictature’ (Actes Sud, 2014).

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