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Les cinq sens dans l’écriture de Mathias Enard

Dans son livre « Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants », Mathias Enard propose un voyage dans l’Istanbul du XVIème siècle.

Autour du personnage de Michel Ange, le lecteur est embarqué dans le récit du projet de réalisation d’un pont par le célèbre architecte. Lauréat du prix Goncourt des lycéens pour ce livre, Mathias Enard a obtenu en 2015 le « vrai Goncourt » pour un autre roman, « Boussole ».

Par Elsa Mokrane, étudiante en journalisme à Sciences-Po Lyon

Dans « Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants », Mathias Enard plonge le lecteur dans un environnement où tous les sens sont en éveil. Nous vous proposons quelques évocations qui témoignent de ce rapport libéré à l’histoire qu’entretient Mathias Enard.

Vue des toits du Grand Bazar d’Istanbul, qui déjà au XVIème siècle. © Elsa Mokrane

1. La vue

Michel Ange est connu pour la réalisation de la fresque de la chapelle Sixtine. La vue est donc l’un des sens privilégiés pour parler du rapport de l’artiste au monde qui l’entoure.

A l’occasion de la rencontre avec les lecteurs de la Bibliothèque de Vénissieux dans le cadre de l’édition 2015 du Festival Mode d’emploi, Mathias Enard a rappelé qu’il avait choisi ce personnage parce qu’il était aussi sculpteur et architecte à l’origine. Le célèbre chef d’œuvre qu’est le David ayant d’ailleurs suscité des interrogations quant à une hypothétique homosexualité, ambiguïté d’ailleurs traitée dans le livre.

Le roman donne à voir, par une richesse de détails, une peinture choisie de cette ville ottomane et de ses particularités qui surprennent le protagoniste. Cette surprise, cette prédominance d’images qui impriment la rétine du voyageur est la conséquence de l’incompréhension du jeune Michel Ange dans une contrée où il se retrouve complètement étranger, dépourvu des moyens de la langue.

Dans un tel environnement, c’est alors une forme de soif d’images dont il semble d’abord s’abreuver pour nourrir ses inspirations. Historiquement ville iconoclaste, Istanbul, Byzance ou Constantinople devient pour Michel Ange une source intarissable d’inspiration par les visions qu’elle soumet à son regard d’esthète :

« cette ville troublante, à la fois familière et résolument autre, dans laquelle il ne se lasse pas pourtant de se promener et d’engranger des images, des visages et des couleurs. »

Bref, c’est une errance, un Lost In Translation version Renaissance.

A travers de nombreuses listes soignées et renseignées, Mathias Enard a choisi d’apporter, au delà d’une forme de poésie, une certaine matérialité.

Il conforte ce choix dans cette correspondance qui existe avec la quête de l’historien. La liste suggère une énumération d’objets et dresse finalement un tableau d’images mentales.

2. L’ouïe


L’origine d’un livre
Pour Mathias Enard, c’est une simple phrase qui a résonné longtemps à la lecture de Giorgio Vasari célèbre auteur et biographes des sculpteurs et peintres de l’âge d’or de la renaissance italienne. Au détour d’une phrase, il apprend en effet qu’il existe une probabilité que le jeune Michel Ange se soit rendu, à la demande du sultan Beyazid, dans la capitale ottomane pour honorer une requête : y construire un pont.

« Ils marmonnent, ils psalmodient, et le bruissement de toutes ces paroles inaudibles bourdonne et se mêle à la lumière pure, sans images pieuses, sans sculptures qui détournent de Dieu le regard ».

Michel Ange débarque dans cette ville pour laquelle les mots de l’autochtone sont comme des sons inconnus sans résonance préliminaire. Ainsi l’artiste devient particulièrement sensible aux chants des chanteurs ou bien des muezzins.

Encore une correspondance que l’on pourrait établir : la tradition du roman réside dans le plaisir esthétique du récit. Ce sont des mots qui racontent une histoire mais aussi qui résonnent comme une sorte mélopée. Mathias Enard a choisi une méthodecomme fondement dans l’écriture de ce livre : le motif récurrent du triangle, trois sommets, trois villes. Trois voix prennent la parole de la narration, trois éléments dans le titre qui composent alors un alexandrin. Et des alexandrins, il y en a plus d’un dans le roman.

Ainsi le livre suit un code métrique, une forme de recette disciplinée que l’on sait chère à l’auteur. Une méthode qui s’entend et résonne, de la même manière que Flaubert testait la musicalité de ses phrases dans son « gueuloir ».

Transcrire des émotions sonores, lorsque l’on n’est pas complètement empreint de la langue dans laquelle on communique c’est un peu comme être « rendu sourd et aveugle : on ne maitrise pas réellement le goût des mots, on n’a pas eu cette longue fréquentation qui nous donne leur saveur. » confie Mathias Enard.

C’est pourquoi il écrit en français ce qui lui permet ces fantaisies de style, le français comme sa « langue refuge » même s’il parle aussi l’arabe et l’espagnol. Pour lui permettre de mieux faire résonner tout le réalisme, forcément parcellaire, du romanesque.

3. L’odorat

Si Mathias Enard a vécu au Liban, ou encore en Égypte, c’est que la Méditerranée est bien son domaine de recherches privilégié.

A l’instar d’un Marcel Proust, l’odeur est l’occasion d’évoquer le souvenir. En peignant une ville d’Istanbul multiple, dans les palais et les tavernes, c’est la pluralité des influences et le pouvoir de rémanence de ces parfums qu’il transmet.

L’évocation du vide, de l’impossible retour, maintes fois mentionnée dans le livre rappelé par les cinq sens est comme un écho à la tentative de véracité, de probabilité historique du récit difficile à réaliser.

Mathias Enard réclame avoir eu « ce plaisir de savoir qu’on va être obligé de rechercher des choses » lorsqu’il a projeté d’écrire cette histoire. Il a tenté de dérouler l’un de fils de la pelote de la grande Histoire, et de domestiquer les matériaux en sa possession, sources primaires ou secondaires.

L’odorat est impossible à capter tel qu’il était à l’époque mais il a tenté de restituer les sensations, et de pister petit à petit les moindres indices de la société locale de l’époque.

4. Le goût

« J’ai trouvé énormément d’informations que ce qu’on mangeait à Istanbul au XVIème siècle » affirme l’auteur.

Ce goût surgit pages après pages pour le lecteur. Plus d’une fois il est question de banquets, que Michel vit ou imagine en détails, surtout comme des occasions de nourrir sa réflexion et sa créativité :

« Il rêve d’un banquet idéal, où les commensaux ne tangueraient pas dans la fatigue et l’alcool, où toute vulgarité serait bannie au profit de l’art. »

Avec cohérence, en immersion, on a l’impression d’une promenade presque gustative.

Ainsi, les épices apportées par les marchands florentins au port de la Corne d’Or et savourés dans les tavernes permet de dresser un portrait encore plus austère d’un Michel Ange perplexe et hostile au goût de l’ivresse par exemple. Des éléments de le personnalité du sculpteur qu’il a recoupé avec des preuves historiques en se défendant de la volonté de s’être inspiré de gens de son entourage pour les personnages de son histoire :

« Les gens du XVIème ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Ce que l’on sait d’eux c’est forcément par les lettres qui nous sont parvenues et qui sont restées ».

5. Le toucher

Le toucher correspond dans l’ouvrage à la passion amoureuse mais sert aussi à décrire la passion pour l’architecture.

Ce qui est capable de blesser, c’est aussi ce qui génère le plus de proximité : l’idylle que connait Michel Ange avec un être avec lequel les paroles ne peuvent permettre une communication connait une issue bien étrange. La passion le dévore tandis que l’incompréhension avec l’interprète Mesihi, est plus importante que prévue.

L’aspect sensible de l’architecture est mis en exergue : les arcs tels « deux doigts qui se touchent » et le pont, illustrent l’importante correspondance entre les dimensions symboliques de l’édifice et leur utilité propre.

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