Appartement 16
  • 6:30
  • 18 décembre 2015
  • par Audrey Chabal

No Tav : une éducatrice licenciée pour s’être affichée contre le TGV Lyon-Turin sur Facebook

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Angela Giordano, éducatrice à la prison de Turin, a été licenciée pour « motifs de sécurité ». Son employeur lui reproche des liens avec la « mouvance anarco-insurrectionnelle », en s’appuyant sur son profil Facebook.

La jeune-femme estime qu’elle paye son militantisme « No Tav » contre la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Avant le 24 décembre, elle déposera un recours devant le tribunal administratif. 

Elle se tient à l’entrée, droite dans son baggy noir, une liasse de feuilles sur les bras. Angela Giordano ne s’attardera pas. L’ancienne éducatrice du département d’addictologie de la prison Lorusso e Cutugno à Turin est venue distribuer en coup de vent son histoire sur papier :

« Angela, licenziata perché No Tav ! »
Angela, licenciée parce que No Tav ! (Non au train à grande vitesse, Ndlr)

En ce mois de novembre à Turin, les arbres dégarnis laissent entrevoir des pointillés de neige sur les sommets alentours. A la Fabbrica delle « E », un espace associatif, le Tribunal permanent des peuples juge sur quatre jours les grands projets inutiles et imposés, dont la ligne à grande vitesse (LGV) Lyon-Turin. Dans la salle, beaucoup de têtes grises résidentes de la Vallée de Suse. Des No Tav que l’éducatrice a pu croiser lors de manifestations contre le projet de LGV.

Accès refusé pour « motifs de sécurité »

Derrière le pétillement de ses boucles brunes, le visage d’Angela Giordano est fermé.

« Je suis vraiment en colère ! J’ai toujours cherché à faire correctement mon travail. Ce licenciement est injuste, pour moi et pour toutes les personnes que j’accompagnais. »

Le 17 septembre dernier, l’agent d’accueil de la prison Lorusso e Cutugno lui refuse l’accès, son autorisation ayant été suspendue par la direction pour « motifs de sécurité ». L’éducatrice travaille depuis trois ans dans les locaux de la prison, mais son contrat est à « partita Iva », (un équivalent de travailleur indépendant), avec l’association Morgana qui a une convention avec la prison. Pas de CDI, pas de préavis. Angela Giordano se retrouve du jour au lendemain sans emploi et sans plus d’explication.

Le 30 septembre, moins de dix jours après les réquisitions du Tribunal de Turin contre l’écrivain Erri de Luca -finalement relaxé le 19 octobre – pour avoir appelé à « saboter » le chantier, pour Angela Giordano la sentence tombe. Suspension définitive. Or les raisons invoquées sont sensiblement similaires : un soutien affiché au mouvement No Tav.

Dans une lettre, la prison explique sa décision :

  • « La personne sus-nommée a été vue s’entretenir, à proximité de l’institution, et échanger des bises et des embrassades avec des sympathisants et/ou des personnes de la mouvance anarco-insurrectionnelle ».
  • « La présence sur le profil Facebook d’éléments photographiques relatifs à des anarchistes récemment arrêtés. »*

Des motifs que la jeune-femme considère flous.

« Je pense que la direction fait référence à ce mois d’août, quand plusieurs militants No Tav ont été libérés. Un petit comité d’accueil No Tav les attendait devant la prison et je me suis en effet approchée, en quittant mon poste, pour saluer des connaissances. Ce ne sont pas des anarchistes, et qui je salue en dehors de mon travail ne regarde personne. »

Quant au profil Facebook, Angela Giordano a bien publié des articles relatifs à des militants No Tav et des messages de soutien. Sa photo de couverture fait référence à la manifestation du 8 décembre dernier en Vallée de Suse pour fêter la « victoire » des No Tav à Venaus le 8 décembre 2005, après un affrontement avec les forces de l’ordre.

angela

Le profil Facebook d’Angela Giordano présente de nombreuses publications de soutien aux No Tav, dont cette photo de couverture

Tous les jours, Angela Giordano publie ainsi des articles sur les dernières manifestations, les rassemblements prévus et les procès contre des opposants au projet.

Autobus pour la manifestation No Tav de mardi 8 décembre (de Suse à Venaus)

Autobus pour la manifestation NoTav de mardi 8 décembre (de Suse à Venaus)

Cette semaine, elle partageait un article du site Notav.info:

« Solidarité No Tav pour Marcelo ! Le 14 janvier le tribunal de Milan s’exprimera sur le permis de séjour de Marcelo, un jeune No Tav, qui ces dernières années a soutenu notre lutte et qui a été pour cette raison un des condamnés du maxi procès pour les faits du 27 juin (2011, Ndlr) »

notavsolidarieta

Tee shirt No Tav au travail

L’opposition à la LGV Lyon-Turin serait donc au cœur du problème ? Si Angela Giordano n’a jamais été réprimandée quant à son travail auprès des détenus toxico-dépendants, l’éducatrice se rappelle avoir reçu une remarque de sa direction en janvier dernier.

« Je suis venue travailler avec un tee shirt No Tav. Ce n’était pas la première fois, mais on m’a indiqué que ce n’était pas approprié à l’intérieur de la prison. Je ne l’ai plus porté depuis. »

Dans la capitale du Piémont, les procès d’opposants à la LGV Lyon-Turin sont fréquents. En janvier 2015, alors qu’Angela Giordano revêt un tee shirt No Tav pour aller au travail, 47 opposants sont présentés au tribunal de Turin.

Ils sont condamnés pour un total de 150 années de prison pour des heurts avec la police sur le chantier en 2011. L’éducatrice avait d’ailleurs demandé quelques jours de repos afin d’assister au procès. Et c’est probablement ce qui pose problème à la direction: avoir dans ses murs une militante No Tav qui travaille à proximité de détenus No Tav…

Pour Roberto La Macchia, avocat d’Angela Giordano, la suspension est liée à l’activisme de la jeune-femme :

« La suspension définitive de la signora Giordano est due à des positions politiques et à des liens avec le milieu No Tav, or en Italie, les opposants au Lyon-Turin font peur aux autorités. Quand bien même elle serait liée au mouvement No Tav, est-ce un motif suffisant pour un licenciement ? Cette décision est discriminatoire ! »

« Ici, c’est une prison »

Alors, licenciement abusif ? Même s’il s’agit de l’unique source de revenu de cette mère de famille, son statut d’indépendante ne fait pas d’elle une employée. Quant au motif, si la discrimination mise en avant par l’avocat est balayée par l’administration pénitentiaire, la direction de la prison évoque de potentiels problèmes de sécurité.

Contacté à plusieurs reprises par courriel et téléphone, le directeur de la prison Domenico Minervini a ignoré nos demandes d’interviews. Voilà ce qu’il répondait en octobre dernier au journal La Repubblica :

« Ici, c’est une prison, mais nous ne mettons aucun bâillon à la liberté d’opinion, nous avons d’ailleurs un journal dans lequel les détenus peuvent écrire tout ce qu’ils veulent. La décision a été prise sur la base de faits précis. La proximité avec des mouvements antagonistes est un problème pour une personne qui travaille ici. […] La proximité avec des détenus est différente du rapport professionnel quotidien. Toute personne qui entre ici peut porter des informations ou des objets non autorisés à des détenus, et une proximité manifestée par cette jeune-femme permet d’avoir des doutes. »

Si la prison Lorusso e Cutugno ne souhaite plus voir la jeune-femme dans ses locaux, qu’en est-il de l’association Morgana pour laquelle travaillait directement Angela Giordano ?

Un membre de la structure aurait bien répondu aux questions si « des avocats n’étaient pas en charge dans l’histoire ». Il a en revanche refusé de nous donner le numéro de téléphone de leur représentant légal.

L’association étant uniquement présente dans cette prison, elle ne peut proposer aucun autre poste à l’éducatrice.

Recours en annulation

Après plusieurs échanges de courriers par avocats interposés, et une conciliation à l’amiable avortée, ce sera à la justice de trancher. Angela Giordano affirmait mi-décembre :

« Je vais déposer un recours devant le Tribunal administratif régional (Tar) avant Noël »

Son avocat Roberto La Macchia souhaite présenter un recours en annulation de la révocation. Si l’éducatrice n’est pas réintégrée, elle espère que le tribunal reconnaîtra « le caractère injuste de son licenciement ».

* Traduction d’éléments de la lettre envoyée par le directeur de la prison à Angela Giordano pour lui expliquer sa suspension.


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