Tribune 

« Je travaille et pourtant je me suis fait expulser de mon logement »

Pendant la trêve hivernale, la Fondation Abbé Pierre Rhône-Alpes a recueilli les témoignages de personnes qui se sont faites expulser de leur logement.

Rue89Lyon les publie en série. Elle démarre avec Fatiha, 56 ans, auxiliaire de vie dans l’agglomération lyonnaise. Elle est sans domicile depuis juillet dernier. Pour elle, les problèmes ont commencé avec le départ d’un conjoint. Elle ne cumulait pas assez d’heures de travail et n’a pas pu payer un loyer devenu trop cher.

Fatiha, 56, ans a été expulsée de son logement en juillet dernier. ©DR

Fatiha, 56, ans a été expulsée de son logement en juillet dernier. ©DR

« Payer tout… sauf le loyer »

 Making of
La Fondation Abbé Pierre Rhône-Alpes a souhaité, durant ces six mois de trêve hivernale donner la parole à ceux qui ont été expulsés de leur logement ou qui sont en passe de l’être. Chaque mois, un témoignage a été recueilli pour rendre compte des réalités concrètes mais aussi contrastées que vivent ces personnes, qu’elles soient jeunes ou plus âgées, seules ou accompagnées d’enfants, salariées, à la retraite ou candidates à l’emploi, en emploi stable ou précaire, en centre urbain ou en zone rurale.
Rue89Lyon

Quand mon mari est parti en 2009, les ennuis ont commencé direct. La séparation a été très difficile. Je me suis retrouvée toute seule à payer un loyer de 670 euros. Je n’ai pas su faire face. J’avais un loyer entier à régler alors que je ne travaillais pas beaucoup, moins d’un mi-temps. Je gagne 789 euros par mois.

La CAF a bloqué mon dossier d’APL à cause de la dette. Le loyer, un mois je le payais, un mois je ne le payais pas. Et petit à petit la dette a augmenté.

L’OPAC m’a proposé un appartement plus petit avec un loyer moins cher. La banque de France l’avait demandé à l’OPAC parce que j’avais déposé un dossier de surendettement.

Mais quand je suis arrivée dans ce deuxième logement en 2010 j’avais déjà une dette de 4000 euros du fait de l’autre appartement que j’occupais avec mon ex-mari.

L’APL ne s’est jamais mise en place, à cause de la dette.

En fait ce n’était pas possible d’y arriver. J’avais à payer quasiment pareil que pour mon ancien logement : la Banque de France me demandait de payer 154 euros de remboursement pour l’ancien loyer et puis il y avait le nouveau loyer à 564 euros. Je crois que je savais dès le début que ça ne marcherait pas.

Du coup, je ne payais plus le loyer, mais je payais tout le reste : l’électricité, l’eau, le téléphone. Là, aucune dette.

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ce choix, de payer tout sauf le loyer.

« Avec un travail à temps plein j’étais sortie d’affaire »


Augmentation des décisions d’expulsion locative
Pour cette période de trêve hivernale (du 1er novembre au 31 mars), la Fondation Abbé Pierre alerte sur la hausse du nombre de ménages menacés d’expulsions. En 2014 en Rhône-Alpes, on dénombrait 15 967 assignations au tribunal pour expulsion locative, soit pratiquement un millier de plus qu’en 2013. Les décisions de justice prononçant l’expulsion ont suivi cette progression pour atteindre 12 809 décisions en 2014.

Ils ont commencé à m’envoyer des lettres pour l’expulsion, puis je suis passée au tribunal. Le juge m’a dit « il faut rembourser la dette ». Mais je ne pouvais pas tout rembourser ! Je l’ai dit au juge. Il n’a rien dit.

Je me suis mise à chercher du travail à plein temps, tout le temps, sans m’arrêter. J’espérais. Avec un travail à plein temps j’étais sortie d’affaire.

Depuis 2005, je travaille pour la mairie en CDI, je suis auxiliaire de vie à la maison de retraite. Mais j’ai eu un sale coup.

Au début, j’étais vacataire. Quand j’ai été embauchée, on m’a proposé de travailler à 40 % avec des heures supplémentaires pour compléter. J’ai fait trois mois ou quatre mois comme ça. Et puis ils m’ont dit « le maire ne veut pas » car nous, les vacataires, n’avons pas le droit de faire les heures supplémentaires.

Alors maintenant, quand la maison de retraite m’appelle pour travailler davantage, elle ne me paie pas en plus parce qu’elle n’a pas le droit. Je récupère mes heures sur le mois suivant.

« Ils disent « on va expulser ». Mais on ne vous dit pas quel jour. »


Avoir un emploi ne garantit plus un logement
Travailler ne protège pas de la pauvreté. Contrairement à certaines idées reçues, 24% des personnes SDF travaillent. Pour la Fondation Abbé Pierre, l’expulsion doit demeurer l’exception et la mise à la rue ne devrait plus être possible. Les responsables de la Fondation cite une raison essentielle à cela : « la rue est une violence ». Selon l’INSEE (chiffre de novembre 2015), les sans domicile sont huit fois plus souvent victimes de vol et deux fois plus souvent victimes de violence que les personnes vivant dans le logement ordinaire.

Après avoir reçu le commandement de quitter les lieux, c’était très court. Je suis allée voir l’assistante sociale, elle a appelé le responsable de l’OPAC. Ils ont dit : « on va expulser ». Mais on ne vous dit pas quel jour. Là, j’ai vu que c’était sérieux, j’ai déposé des dossiers de demande de foyers.

Avant, j’avais une dette de loyer mais ça ne voulait pas forcément dire que j’allais être expulsée. Je n’étais pas sûre que je pouvais vraiment me trouver dehors. Et puis je ne pensais pas à ce qui allait se passer, je courais après le travail. Jusqu’au jour de l’expulsion.

Je m’en veux à moi-même. C’est vrai, il faut faire tout pour le travail et je n’ai pas pensé à autre chose. Je cherchais du boulot. Une collègue m’a dit ça quand je lui ai raconté mon problème, « tu cherches du boulot pour oublier tes problèmes ».

L’expulsion a été une vraie leçon. J’ai bien ouvert les yeux. Ça ne m’était jamais arrivé. 11 000 euros de dette, deux ans sans payer.

« Je paie 60 euros à des amis pour être hébergée »

Depuis le mois de juillet, je me trouve dehors. Je ne le souhaite à personne. Je sais comment ça se passe, je ne suis pas la première ni la dernière mais c’est très très difficile moralement et physiquement.

Tous les soirs c’est la même question : « où je vais dormir ? ».
J’ai des amis à gauche à droite qui me dépannent, mais c’est vraiment la galère, et puis bien sûr c’est pas gratuit, des fois 60 euros, des fois 70 euros, ça dépend.

Parfois je ne trouve personne pour m’héberger, mais je ne préfère pas en parler. C’est trop dur. Je suis très fatiguée. Je n’ai aucune vie. Que des problèmes. Travailler et manger.

Heureusement je suis très croyante. Parce que j’ai pensé à me suicider plusieurs fois. Je me dis parfois que c’est le seul moyen.

Je n’en parle pas. J’en ai seulement parlé un peu à une ancienne collègue qui, elle aussi, est passée par là. Elle m’a proposé de venir quelques jours chez elle à Toulouse mais je ne pense pas à ça pour le moment.

J’ai fait un dossier pour une chambre meublée. J’appelle depuis septembre. On me dit, votre dossier va passer en commission. Depuis septembre, on me dit ça.

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