Société 

#JeSuisMarine : au procès de sa présidente, le FN récupère la « liberté d’expression »

actualisé le 26/10/2015 à 01h14

Marine Le Pen comparaissait ce mardi devant le tribunal correctionnel de Lyon pour « provocation à la haine envers un groupe de personnes à raison de leur appartenance à une religion ».

La présidente du Front national avait fait un rapprochement entre les prières de rue des musulmans et l’occupation allemande, lors d’une réunion publique tenue à Lyon en 2010.

Marine Le Pen sur le banc des accusés au tribunal correctionnel de Lyon. A sa droite, Christophe Boudot, chef de file du FN pour les élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes. ©DR

Marine Le Pen sur le banc des accusés au tribunal correctionnel de Lyon. A sa droite, Christophe Boudot, chef de file du FN pour les élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes. ©DR

A l’issue d’une audience mouvementée, le procureur de la République a demandé la relaxe en expliquant que ces propos « faisaient partie de la liberté d’expression » ; le jugement a été mis en délibéré au 15 décembre. Pour le FN qui avait orchestré un suivi numérique avec le hashtag #JeSuisMarine, la position du parquet fait déjà figure de victoire face aux cinq associations constituées parties civiles.

Sans compter la présence, très souhaitée par le FN, de 80 journalistes accrédités par le tribunal.

En octobre 2010, la campagne interne pour la présidence du Front national touche à sa fin. Marine Le Pen tient une réunion publique de militants, à la salle du pavillon du parc de la Tête d’Or (Lyon 6è), sur les terres de son challenger, Bruno Gollnisch. Devant un parterre de militants, elle tient les propos qui lui valent aujourd’hui un procès :

« Je suis désolée mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’Occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire ».

Elle ajoute :

« C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers, dans lesquels la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes, il n’y a pas de blindés, pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants ».

« La violence du verbe fait partie du quotidien des politiques »

Dans la foulée, le parquet de Lyon a ouvert une enquête pour «incitation à la haine raciale», le MRAP et le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ont porté plainte. L’enquête a d’abord été classée sans suite. Mais les associations n’ont pas désarmé : le CCIF a ensuite saisi le doyen des juges d’instruction de Lyon.

Ce mardi 20 octobre, dans son réquisitoire, Bernard Reynaud, procureur de la République, a rappelé que le parquet n’était pas à l’origine des actuelles poursuites, considérant que l’infraction n’était pas suffisamment caractérisée, en reprenant un argument de la présidente du FN :

« Les propos ne visent pas l’ensemble de la communauté musulmane ».

Le procureur, a également déclaré que les propos prononcés « faisaient partie de la liberté d’expression » :

« C’est une opinion et il n’y a pas de délit d’opinion. La violence du verbe fait partie du quotidien des politiques, même si on peut le déplorer ».

Marine Le Pen au 15è Congrès du Front national à Lyon, les 29 et 30 novembre 2014. Crédit FCaterini-Inediz/Rue89Lyon.

Marine Le Pen au 15è Congrès du Front national à Lyon, les 29 et 30 novembre 2014. Crédit FCaterini-Inediz/Rue89Lyon.

#JeSuisMarine, un hashtag en forme de détournement

A Lyon, la présidente du Front national avait elle-même conclu ses quarante minutes d’intervention en exprimant son « grand attachement » à la liberté d’expression, après avoir expliqué qu’elle ne cherchait qu’à dénoncer les « prieurs de rue » qui procèdent à une occupation des rues.

Le juge Gérard Gaucher rendra sa décision le 15 décembre. Peut-être sera-t-il plus sensible que le procureur aux arguments des avocats des cinq parties civiles qui se sont évertués à expliquer que Marine Le Pen comparaient les musulmans « dans leur ensemble » à une force d’occupation telles que celles des Allemands pendant la Seconde guerre mondiale.

Mais à ce stade, le réquisitoire du procureur conforte la stratégie de communication choisie par le FN pour aborder le procès en correctionnel, envisagé comme une tribune politique.

La veille du procès, les cadres du FN avaient lancé sur Twitter le hashtag #JeSuisMarine, accompagné d’une image que de nombreux militants ont immédiatement mis en photo de profil.

Une manière de s’approprier le « Je suis Charlie », né après l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier et de se faire également défenseur de la liberté d’expression.

Pour l’anecdote, comme le relève le Lab d’Europe 1, ce hashtag ne date pas du procès lyonnais de la présidente du FN, mais a auparavant été utilisé plutôt de manière ironique, ou plus rarement par des militants FN. François Kalfon, secrétaire national du PS, l’avait utilisé pour dénoncer la position du « ni-ni », à l’occasion du second tour PS-FN lors de la législative partielle du Doubs, en février. L’opération de com’ « Je Suis Marine » s’est prolongée ce mardi « in the real life » devant le palais de justice de Lyon. Une poignée de militants ont pris la pause avec ce même mot d’ordre.


L’argument de la liberté d’expression : un classique de l’extrême droite

La liberté d’expression, c’est un refrain de l’extrême droite française pour tenter de défendre le droit à tenir des propos racistes ou négationnistes. Petit panel :


1. Marine Le Pen utilise la « liberté d’expression » avec une certaine mauvaise foi

La présidente du FN et les cadres de son parti se font défenseurs de la liberté d’expression alors qu’une procédure a été lancé en avril dernier contre Jean-Marie Le Pen, suite aux propos tenus par l’ancien président du parti dans le journal d’extrême droite Rivarol. Laquelle procédure a conduit à son exclusion.

L’intéressé y prenait notamment la défense du maréchal Pétain. C’était quelques jours après avoir réaffirmé sur RMC au micro de Jean-Jacques Bourdin que les chambres à gaz étaient un « point de détail » de l’Histoire.

Jean-Marie Le Pen, père de Marine, se faisait alors défenseur de la liberté d’expression face à la « bien-pensance ».


2. Bruno Gollnisch défend Jean-Marie Le Pen toujours au nom de la liberté d’expression

Fidèle parmi les fidèles au père, l’élu FN Bruno Gollnisch a pris la défense de la figure patriarcale du parti , toujours au nom de la liberté d’expression, faisant à son tour le parallèle avec Charlie Hebdo sur France Info :

« Je crois que c’est grâce à l’action de Jean-Marie Le Pen que beaucoup de gens sont aujourd’hui élus députés, sénateurs, députés européens. Et en un temps où on a fait manifester des millions de Français au nom de la liberté d’expression, il serait paradoxal que le seul qui en soit privé soit Jean-Marie Le Pen ».

L’ex-challenger de Marine Le Pen pour la succession de Jean-Marie Le Pen s’est également appuyé sur la liberté d’expression pour assurer sa défense quand il a été poursuivi puis condamné pour contestation de crimes contre l’humanité.

Le 11 octobre 2004, lors d’une conférence de presse à Lyon, le leader du FN en Rhône-Alpes avait déclaré « ne pas remettre en cause les déportations » ni « les millions de morts » des camps nazis. Mais il avait ajouté :

« Quant à savoir la façon dont les gens sont morts, ce débat doit avoir lieu. »

Bruno Gollnisch avait été condamné en janvier 2007, par le tribunal correctionnel de Lyon, à trois mois de prison avec sursis. La cour d’appel avait confirmé ce jugement mais la Cour de cassation l’avait annulé, en juin 2009.


3. Christophe Boudot et la « une » de Minute sur Taubira

De manière plus anecdotique, à Lyon, l’actuel chef de file du FN, Christophe Boudot, en a appelé lui aussi à la liberté d’expression en novembre 2013.

L’actuel candidat tête de liste aux élections régionales en Auvergne Rhône-Alpes avait invoqué cet argument quand la journaliste lui avait demandé s’il « dénonçait » la « Une » de Minute qui qualifiait Christiane Taubira de « singe ».

« Je ne dénonce personne. Je ne suis pas magistrat. C’est un coup médiatique de Minute. Nous sommes en France. Nous sommes dans la liberté d’expression. Chacun peut faire ce qu’il veut. Moi, personnellement, je ne l’aurais pas fait. Mais ce n’est pas la peine d’en rajouter dans un contexte délétère. »

Une méthode et un argument toujours opportunément dégainés au FN.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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