Cultures  Environnement 

En Rhône-Alpes, des agricultrices militent face caméra pour leur reconnaissance

actualisé le 26/10/2015 à 01h16

En France, un agriculteur sur trois serait en fait une agricultrice. Pourtant, pour beaucoup, conjuguer le monde rural au féminin semble encore bien difficile.

C’est ce qu’a pu constater en région Rhône-Alpes Aurélia Etienne, elle-même agricultrice… et réalisatrice.

Sur le tournage de "Je, tu, elles, femmes en agriculture".

Sur le tournage de « Je, tu, elles, femmes en agriculture ». ©Cyril Crespeau, ass. Les Trompes d’Eustache.

Il y a quelques mois, le CIVAM (Centre d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural) dans lequel elle est alors salariée et chargée de l’accompagnement de projets ruraux lui propose de réaliser un documentaire sur les agricultrices. Aurélia Etienne n’en est pas à son coup d’essai, elle a déjà produit quelques films, durant son temps libre.

Elle accepte sans vraiment hésiter. Armée de sa caméra, elle part sillonner les campagnes de Drôme et d’Ardèche, à la rencontre d’une dizaine de femmes.

« Je ne trouve pas de caisses de moins de trente-cinq kilos ou de vêtements à ma taille. »

Elle ressort très touchée du tournage de « Je, tu, elles, femmes en agriculture » (« plus que ce à quoi je m’attendais ») :

« J’ai trouvé ça très fort, nous dit-elle, peut-être aussi parce que ça faisait écho à mon projet agricole ».

Cela faisait quelques temps déjà qu’Aurélia Etienne cogitait sur sa propre reconversion, concrétisée depuis début juillet. Son activité (en dehors du tournage de ce documentaire) consiste depuis à récupérer des fruits non récoltés et à les valoriser, en les transformant « en fruits séchés, en jus, en sirops ».

Ses débuts sont encourageants, même si Aurélia Etienne peine encore à trouver du matériel adapté à son petit gabarit.

« Je ne trouve pas de caisses de moins de trente-cinq kilos, ce qui est vraiment lourd pour moi, ou de vêtements à ma taille. C’est plus facile de mettre la main sur des chaussons mauves que sur un bleu de travail pour les femmes », regrette-t-elle.

Très vite, elle a compris que devenir une agricultrice était un « marathon, un combat ».

« J’en ai rencontrées qui l’on mené, ce combat, mais il faut énormément de passion », poursuit Aurélia.

Alors qu’elle travaille dans le domaine de l’accompagnement agricole depuis des années, il lui aura fallu ce dernier documentaire pour réaliser à quel point le quotidien de ces femmes pouvait être semé d’embûches.


Teaser Je, tu, elles par aureliaetienne

Les femmes sur les marchés, les hommes sur les tracteurs

« Parfois, j’ai été choquée. Il y a eu plein de cas de figure, dont celui d’un couple, qui a priori me paraissait tout à fait équilibré. Ils étaient retournés vivre à la ferme après une vie parisienne, citadine. Ce qui est intéressant à propos de Catherine, la femme, qui est aussi l’un des personnages principaux du film, poursuit la réalisatrice, c’est de voir à quel point elle s’est mise de côté, dans un projet qui au départ était un projet de couple ».

« Les femmes sont plus souvent sur l’accueil, la vente directe ou les transformations que la production »

L’agricultrice, nous explique-t-elle, rêvait d’aller élever des chèvres en Ardèche, au grand air. A force de compromis, la voici qui se retrouve « à faire des tâches qui lui plaisent beaucoup moins, des tâches administratives et commerciales ».

« Même quand on a l’impression que tout va bien, remarque Aurélia, c’est souvent la femme qui inconsciemment est reléguée à des tâches entre guillemets très féminines ».

Pascale Monin (à droite). ©Cyril Crespeau, ass. Les Trompes d'Eustache.

Pascale Monin (à droite), aux côtés d’une ancienne agricultrice qui n’a pas figuré dans le film, mais a raconté son expérience dans le cadre du tournage. ©Cyril Crespeau, sa. Les Trompes d’Eustache.

Enseignante durant vingt-et-un ans, Pascale Monin est instigatrice du projet et personnage clé du documentaire. Il y a quelques années, elle a choisi de rejoindre son mari sur son exploitation, située dans le petit village drômois de Condorcet. Tous deux partagent leur temps entre une pépinière florale et ornementale, et leurs oliviers, à partir desquels ils produisent huile et tapenade. Nous avons interrogée Pascale Monin :

« C’est vrai qu’en moyenne, les femmes sont plus souvent sur l’accueil, la vente directe ou les transformations que la production ».

Côté organisation, « on a chacun nos domaines de compétences, et c’est bien séparé », explique-t-elle, qui s’estime de ce point de vue-là plutôt chanceuse.

« Après avoir participé à ce film, je me rends compte que chez les femmes plus jeunes, ça a souvent été beaucoup plus compliqué que pour moi », dit-elle.

Les femmes dans des « emplois classiques »

Parmi ces femmes, il y a Inès de Rancourt, 38 ans, qui a suivi de près le tournage du documentaire, et a participé à d’autres projets du CIVAM sur la place des femmes dans le milieu agricole, notamment un petit reportage sonore. Faute de temps, elle n’a pu figurer dans le film, mais elle n’en est pas moins concernée.

Pour son activité, elle a procédé avec son époux à un partage des tâches qu’elle estime équitable. Inès est aux commandes de leur seconde activité, à savoir l’hébergement, de la traite des animaux, et de la vente sur les marchés. Son mari, lui, s’occupe davantage des cultures, de la production.

Inès de Rancourt sur son exploitation (3)

Inès de Rancourt avec ses chèvres. ©Cyril Crespeau, ass. Les Trompes d’Eustache.

« Je trouve ça très bien que les femmes soient sur les marchés, ce sont elles qui récupèrent les compliments »

Loin de se sentir discriminée, Inès regarde la situation avec philosophie, et non sans un certain pragmatisme. Si elle n’est pas dans les champs, nous explique-t-elle, c’est « simplement parce qu’il sait conduire le tracteur », chose qu’elle annonce ne pas savoir faire. Avant d’ajouter : « mais j’envisage d’apprendre cet hiver ! ».

Concernant les marchés, elle explique simplement qu’elle choisit de faire le marché de Saoût parce que Daniel, son mari, est maire de la ville :

« S’il faisait le marché là-bas, il passerait son temps à parler de la mairie ».

D’ailleurs, la jeune agricultrice estime que le fait que les marchés soient souvent le domaine réservé des femmes n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire :

« C’est quelque chose de très valorisant vous savez, je trouve ça très bien que les femmes soient sur les marchés, parce que finalement, ce sont elles qui récupèrent les compliments ».

D’après Karen Serres, à la tête de la Commission Nationale des Agricultrices durant neuf ans, si les femmes se retrouvent presque toutes à exercer les mêmes tâches, dans les mêmes domaines, c’est à cause de traditions bien ancrées.

Historiquement, il y a par exemple des secteurs qui ont nécessité beaucoup de main d’œuvre, comme l’élevage, ou la production de fruits et légumes. Et puis il y en a d’autres, comme « les céréaliers, les grandes cultures, celles où l’on est du matin au soir sur un tracteur », que les agriculteurs assumaient parfaitement seuls.

De ce fait, explique Karen Serres :

« On ne voyait pas l’intérêt d’y faire travailler les épouses, qui depuis les vingt ou trente dernières années, ont cherché des emplois classiques hors de l’agriculture ».

Un système qui perdure encore aujourd’hui.

Objectif : un statut équitable

Si la répartition des tâches au sein de l’exploitation est encore problématique pour certaines agricultrices travaillant en couple, ce n’est pas le seul défi auquel elles doivent faire face. Il leur faut aussi vaincre l’administration, ses règles complexes, les différents statuts proposés.

« Ce n’est pas mon numéro de sécurité sociale qui apparaît mais celui de mon compagnon »

Inès par exemple, a dû passer il y a quelques temps, pour des raisons financières, de celui de conjoint collaborateur à celui de concubin participant aux tâches. Des termes un peu barbares, qui cachent bien souvent une reconnaissance en demi-teinte.

Inès de Rancourt sur son exploitation.

Inès de Rancourt sur son exploitation.

C’est en tentant de s’inscrire à une formation qu’Inès s’en est aperçue :

« Je me suis rendue compte que moi je ne figure nulle part au niveau de la prise en charge des formations. Ce n’est pas mon numéro de sécurité sociale qui apparaît, mais celui de mon compagnon. Donc quelque part, pour l’administration, je n’existe pas… C’est vraiment frustrant ».

D’autant plus « frustrant » qu’il est difficile pour elle d’y remédier :

« Avec nos revenus, ce serait très compliqué de payer plus de charges pour que j’ai un vrai statut d’exploitant ».

Inès a pourtant pensé à une autre solution, celle des GAEC. Les GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) sont des sociétés civiles reprenant certains codes de l’exploitation familiale, comme la taille de cette dernière.

Le nombre d’associés a ainsi longtemps été limité à dix. Ce n’est que depuis 2010 qu’un couple peut prétendre à former un GAEC, ce qui peut lui apporter de nombreux avantages, dont une certaine égalité : les associés deviennent en effet tous deux chefs d’exploitation, et donc possèdent les mêmes droits d’un point de vue économique, social et fiscal.

Encadrés jusque tout récemment par des règles contraignantes, comme une rémunération minimale équivalente à un SMIC, Karen Serres estime que monter un GAEC «n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui ». Il existe pourtant encore un obstacle, qui est le rachat obligatoire de parts sociales par les agricultrices, si elles souhaitent travailler sur l’exploitation de leur mari. S’il est toujours possible de s’arranger en famille en proposant des parts à des prix très abordables, cela constitue toujours un frein majeur dans le cas où la famille refuse de céder aussi facilement son patrimoine.

« Les choses s’améliorent mais c’est toujours compliqué, parce qu’on parle de capitaux lourds », admet Karen.

Cela ne l’empêche pas de défendre ce modèle, dans la mesure où elle estime que c’est encore compliqué d’accéder à un statut d’égal à égal par un autre biais. Le statut de conjoint collaborateur par exemple, permet certes aujourd’hui d’obtenir une retraite (ce qui n’était pas le cas avant), mais n’offre pas encore une situation  « d’égal à égal ». Il peut aussi y avoir des problèmes en cas de séparation.

De la difficulté de céder son patrimoine familial

Karen explique ces difficultés par le fait que les exploitations se transmettent encore beaucoup « de père en fils, depuis pas mal de générations ».

« Imaginons une entreprise privée, non côtée en bourse, autre qu’agricole, où il y a beaucoup de capital. Le fils en a héritée de son papa. Puis le fils se marie. Ce n’est pas du jour au lendemain que son épouse va forcément devenir propriétaire de la moitié du patrimoine de l’entreprise ».

Selon l’ancienne présidente de la Commission Nationale des Agricultrices, le milieu rural suit ces mêmes règles, et c’est pourquoi il compte autant de femmes avec le statut de conjoint collaborateur. Le système sociétaire est pour l’heure le seul qui permettre de « transformer ce qui est une entreprise familiale avec des capitaux familiaux en un système qui peut rester familial, mais qui soit beaucoup plus transparent au niveau des capitaux, et des charges sociales ».

Ce modèle semble séduire, puisqu’il existerait, selon les dernières estimations, environ 40 000 GAEC en activité à travers l’hexagone. Avec un nombre moyen de 2,4 exploitants par GAEC, cela représenterait au total pas moins de 85000 agriculteurs.

Inès, elle, a fini par laisser cette idée de côté, principalement parce qu’elle estimait manquer d’informations pour « savoir ce qui pourrait être le moins pesant au niveau financier, et ce qui pourrait en même temps faire en sorte qu’on ait chacun un statut propre qui soit le reflet de la réalité ».

Pascale Monin, oléicultrice à la double-casquette, a quant à elle choisi le statut d’aide familiale. Retraitée de l’éducation nationale, elle n’avait pas beaucoup d’autre choix. Quant au besoin d’être plus reconnue, elle ne le ressentait pas vraiment, parce qu’elle a eu, autrefois, « un autre métier ».

« J’ai déjà été reconnue professionnellement, donc ça n’a plus la même valeur pour moi. Mais pour beaucoup de femmes, le statut est très important », assure-t-elle.

Des aides déplafonnées pour encourager les couples

Tournage (4)

Sur le tournage de « Je, tu, elles, femmes en agriculture ». ©Cyril Crespeau, ass. Les Trompes d’Eustache.

« Certaines aides sont souvent réservées au sexe masculin, cela n’a pas encouragé l’installation des agricultrices »

La réalisatrice Aurélia Etienne, de son côté, reconnaît qu’ « autant d’un point de vue institutionnel les organismes d’accompagnement n’ont pas forcément encouragé [les femmes], autant les banques, encore moins… ».

A projet et apport équitables, elle a constaté que les hommes ont encore bien plus de facilités à obtenir des prêts de la part des banques. Karen Serres estime pourtant que de ce point de vue-là, les choses vont en s’améliorant. Et cela s’est joué non pas seulement dans l’esprit des banquiers, mais aussi et surtout, au niveau européen.

Pendant très longtemps, lorsqu’une deuxième personne, y compris une épouse, s’installait sur une exploitation pour y travailler, cela ne permettait pas d’obtenir plus d’aides européennes, pourtant indispensables dans le milieu d’après Karen.

« Notamment en zones de montagnes ou dans les zones difficiles, le fait que certaines aides soient souvent réservées au sexe masculin, cela n’a pas encouragé l’installation des agricultrices. Tout cela a bougé depuis très très peu de temps. C’est un élément qui va favoriser, ou du moins ne pas décourager les couples qui veulent embrasser cette carrière-là, explique Karen.

Avant, les banques, lorsque monsieur allait chercher des emprunts pour agrandir la porcherie ou la bergerie, souhaitaient que l’épouse ait un métier salarié, pour avoir une garantie de salaire. Bien sûr, elles aiment toujours avoir cette garantie, mais le fait de pouvoir dire ‘nous sommes deux exploitants, le plafond de certaines aides va être multiplié par deux grâce à madame’, c’est aussi un argument en faveur de l’agriculteur ».

Devant le banquier comme devant ses pairs, Aurélia Etienne juge que pour être acceptée, mieux vaut en tout cas ne pas être une femme seule : «  dès lors qu’il va y avoir un homme dans son entourage, elle va être mieux intégrée ». Alors celles pour qui le travail fourni ne semble pas suffisant aux yeux des autres agriculteurs, n’hésitent pas à rivaliser d’ingéniosité, entre mensonges et petites combines.

« J’ai rencontré une femme célibataire qui mène son exploitation depuis vingt ans, et maintenant, elle a compris, raconte la réalisatrice. Quand elle va chez le garagiste, elle a le discours ‘mon mari m’a recommandé que’. Sinon, elle a remarqué que lorsqu’elle dit qu’elle est seule, on l’arnaque », raconte Aurélia.

Une « nouvelle brèche »

Au bout de ce cheminement jonché d’obstacles, les agricultrices que nous avons rencontrées semblent être satisfaites. Epuisées, souvent, par des journées de parfois plus de quinze heures, mais ravies. Ravies d’avoir changé de vie, d’avoir choisi ce métier.

De quoi faire sourire Pascale Monin, qui estime que « l’agriculture n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui sans les femmes ». Si les chiffres laissent penser que ces dernières ne travaillent massivement dans les champs que depuis récemment, la réalité est effectivement toute autre.

« Si vous remontez cinquante années en arrière, explique Karen Serres, vous remarquez que la quasi-totalité des épouses d’agriculteurs travaillaient sur l’exploitation, et elles bossaient autant que les hommes. Donc il y avait déjà ce travail masculin/féminin, sauf que la femme n’avait aucun statut ».

Tournage (7)

Sur le tournage. ©Cyril Crespeau, ass. Les Trompes d’Eustache.

Depuis cette époque, où sa belle-mère, qui « trimait comme pas possible », mais devait remplir tous ses dossiers administratifs avec la mention « sans profession », Karen est formelle : « oui, les choses ont énormément changé, et oui, elles continuent à changer ».

L’ex-présidente de la Commission Nationale des Agricultrices évoque aussi parmi les raisons de son optimisme cette « nouvelle brèche » qui s’est ouverte pour les femmes qui bien souvent, « ont moins de capitaux que les hommes ».

Il s’agit de « l’agrotourisme, de la transformation à la ferme, de la vente en direct, de modèles alternatifs d’agriculture », domaines dans lesquels Pascale Monin nous assure que les femmes excellent.

Du crowdfunding pour un produit pédagogique

Si le tournage s’est clôturé il y a quelques mois déjà,pour ses finitions, le CIVAM et Aurélia Etienne ont lancé une collecte de fonds via KissKissBankBank. Destinée à financer « tout ce qui relève de la post-production, comme le montage et le mixage, ainsi que les projections », explique la réalisatrice, cet appel a été couronné de succès.

En moins de deux mois, l’objectif fixé à 1600 euros a été dépassé, grâce à quarante-quatre donateurs.

Tous espèrent que cela leur permettra d’assurer aussi la diffusion du film : Je, Tu, Elles, Femmes en Agriculture devrait être projeté dans des festivals, « surtout ceux dans lesquels la thématique des femmes est abordée », des médiathèques de la région, mais aussi au sein même du milieu agricole, comme dans les organismes de formation au métier.

Aurélia Etienne, qui voit comme un « excellent support à débat », espère qu’en plus d’attirer l’attention sur les difficultés que rencontrent les agricultrices, il pourra à sa manière, contribuer à éradiquer certaines idées reçues.

Vous trouverez ici le calendrier des projections prévues.

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