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La CinéFabrique à Lyon : une école de cinéma et « de diversité », pour qui ?

actualisé le 16/10/2015 à 08h43

La CinéFabrique a été inaugurée sous l’étendard brillant de « première école nationale publique de cinéma », qui a trouvé son point d’ancrage à Lyon. Une ouverture en grande pompe, avec une promotion d’étudiants reçus au concours d’entrée, il y a tout juste un mois. L’occasion de se questionner sur un projet d’école d’art qui se veut « différente ». Ouverte à la « diversité ». Le mot est lâché.

La première promition derrière le président de la CinéFabrique Abderrahmane Sissako

La première promition derrière le président de la CinéFabrique, le réalisateur Abderrahmane Sissoko. © Margot Hemmerich/Rue89Lyon

Il y en avait à Paris mais nulle part ailleurs en France. A Lyon, une nouvelle école publique du septième art vient ainsi d’ouvrir ses portes pour concurrencer les écoles parisiennes. Ils sont trente dans la première promotion, répartis entre cinq spécialités : l’image, le son, le montage, le scénario et la production.

A l’inauguration, l’actuel président PS de région Jean-Jack Queyranne, actuellement en campagne, s’est félicité de l’ouverture de la CinéFabrique pour laquelle il a mis la main à la poche. Le budget annuel de l’école qui s’élève à 2,1 millions d’euros, est financé pour un tiers par la région :

« Dans le contexte budgétaire actuel, l’ouverture de cette école de la diversité n’était pas évidente mais elle était nécessaire. Le cinéma est un regard porté sur les réalités multiples de notre pays ».

« Diversité », le mot est sur toutes les lèvres. Celles du président d’honneur Abderrahmane Sissako, réalisateur du film Timbuktu, des élèves de la première promotion, mais surtout du directeur de l’école Claude Mourieras.

« L’idée de la CinéFabrique est d’ouvrir le cinéma à d’autres publics», répète-t-il au micro.

En effet depuis son origine, le projet met en avant un objectif central de diversité et de mixité sociale. Des mots qui résonnent immédiatement avec « banlieues », « minorités », ou encore « discrimination positive », surtout dans l’enseignement supérieur. Pourtant le directeur comme les élèves rejettent en bloc l’idée de la diversité telle que pratiquée notamment par d’autres grandes écoles publiques comme la prestigieuse Sciences-Po Paris.

« Il ne s’agit pas d’être pris parce qu’on vient de tel endroit ou milieu social », affirme Simon, en jeans et sweat-shirt.

Pour Claude Mourieras, la sélection des 30 étudiants s’est surtout faite sur « le désir de cinéma » des postulants, « pour ne désavantager personne ».

« Même des candidats ayant échoué au baccalauréat ont le droit d’intégrer l’école », souligne-t-il.

Ils ont en effet entre 17 ans, pour le plus jeune, et 24 ans ; ils viennent de toute la France. Si on ne peut rien enlever à l’hétérogénéité des parcours, il faut toutefois souligner que dans les faits, tous ont leur bac en poche, et la plupart n’en sont pas à leur première année d’études. Coline est licenciée de Sciences-Po Lyon, Simon sort d’une année de prépa Maths sup’, et Isabelle d’un BTS de design graphique, après un bac scientifique.

« Je crois qu’il y a quelqu’un qui a fait un BEP canin », sourit la jeune fille de 21 ans.

C’est vrai, mais tout de même suivi d’une licence d’anglais avec une mineure en cinéma à l’Université.

A 17 ans, Jason est le plus jeune éudiant de l'école.

A 17 ans, Jason est le plus jeune éudiant de l’école. © Margot Hemmerich/Rue89Lyon

A regarder de près, l’école mise donc sur la diversité. Celle des parcours, des lieux, des personnalités, peut-être davantage que sur la mixité socio-économique.

« On vient de toute la France, de Paris comme de Strasbourg, de Bordeaux ou d’une petite ville de Haute-Savoie, comme moi. C’est surtout une diversité géographique et de personnalités », ajoute l’étudiante.

Pour passer le concours, les candidats doivent débourser 80 euros chacun.

« A la Fémis ou l’ENS Louis Lumière – deux autres écoles publiques de cinéma parisiennes – c’est 90 euros. Mais 80 euros, cela peut encore être un frein car beaucoup n’ont pas les moyens de payer une telle somme uniquement pour le concours d’entrée ».

D’autres intiatives de discrimination positive

La CinéFabrique n’est pas la première grande école à miser sur « l’ouverture à la diversité ». En France, plusieurs s’y sont déjà frottés depuis des années. L’expérience de « discrimination positive » la plus connue est bien sûr celle instaurée à Sciences Po depuis le début des années 2000. La grande école a mis en place une procédure d’admission spéciale avec un concours différent pour les lycéens issus de ZEP. Cependant entre 2006 et 2010 les étudiants issus de ce dispositif ne représentaient que 6%.

Sciences-Po a été suivi de près par l’école de commerce l’ESSEC qui a lancé en 2002 un programme d’accompagnement, appelé « Une grande école, pourquoi pas moi? » et qui propose à des lycéens des régions parisiennes de suivre des tutorats avec des étudiants de l’école.

Et même l’ENA s’est mise à la mode « diversité », en ouvrant une une classe préparatoire intégrée (CP’ENA) afin de préparer des étudiants ou des demandeurs d’emploi issus de milieux sociaux modestes au concours externe de l’ENA.

A la CinéFabrique, le directeur Claude Mourieras souhaite également agir en amont. L’école projette d’organiser des ateliers de pratique amateure pour des jeunes de 15 à 25 ans de la région Rhône-Alpes. L’idée, faire connaître la structure auprès de jeunes de quartiers et leur rendre accessible le milieu du cinéma.

Pourtant, les critiques restent vives quant à ces dispositifs. On reproche souvent à ces écoles de jouer sur une image, sans pour autant changer intrinsèquement leur fonctionnement et leur mode de sélection.

Dans le cinéma et dans les arts, les critiques sont nombreuses relatives à une forme de népotisme, à la facilité pour les « fils et filles de » à squatter les places. Le défi d’une telle structure est de modifier (dans les métiers techniques aussi) les habitudes, faire changer les visages et ouvrir le réseau.

« On ne nous demande pas d’adorer Godard et de vénérer Truffaut »

En première année, les élèves choisissent une spécialité : image, son, montage, lscénario ou production.

En première année, les élèves choisissent une spécialité : image, son, montage, scénario ou production. © Margot Hemmerich/Rue89Lyon

Alors, la CinéFabrique est-elle si différente des autres ? Les étudiants assurent qu’hormis le coût du concours d’entrée, le fonctionnement est à l’opposé des autres écoles du septième art. Moins compétitive, moins élitiste. Face aux grandes écoles déjà existantes, l’idée du « Paris contre province » se fait sentir.

« Il était très important que cette école naisse, particulièrement à Lyon », a asséné Abderrahmane Sissako.

Beaucoup d’espoirs sont portés sur ce qu’on appelle la ville Lumière (qui voit en ce moment son festival de cinéma Lumière battre son plein), qui doit désormais concurrencer Paris, son centralisme et ses deux écoles nationales de cinéma jugées trop élitistes. Isabelle avait justement passé les concours d’entrée à la Fémis et à Louis Lumière. Elle se dit heureuse d’avoir été recalée.

« Ici on ne nous demande pas d’adorer Godard et de vénérer Truffaut. On n’est pas mis dans des cases ».

Coline également croit avoir eu sa chance grâce à mode de recrutement moins sectaire, qui n’évalue pas les seules connaissances cinématographiques ou le niveau de technicité. Au concours, les candidats doivent par exemple présenter des portfolios, ou des court-métrages amateurs.

«Pour avoir passé le concours de Sciences-Po, je n’avais plus envie d’être dans la compétition. Ici, on a été jugés sur notre créativité et notre capacité à travailler en groupe.

Par ailleurs, la formation propose de réaliser la troisième et dernière année en alternance, grande nouveauté pour une école de cinéma.

Des étudiants qui participent à la gouvernance de l’école

Installée provisoirement à la SEPR, dans les locaux du centre de formation professionnelle de Lyon, la première promotion de la CinéFabrique va jouer un rôle test. Les 30 étudiants doivent en effet participer, en plus de leurs cours, à des réunions régulières avec les membres de l’administration et de la direction, pour décider de l’évolution de l’école et discuter ensemble des cours, des horaires, des intervenants.

« On nous fait réellement participer à la gouvernance de l’école. On nous répète : vous coûtez beaucoup plus cher que des étudiants à la fac, vous êtes aussi responsables que nous de cette école ».

Car beaucoup de moyens sont déployés, entre l’achat d’un matériel dernier cri et la venue d’intervenants spécialisés. Les étudiants ont par exemple reçu la venue de Tania de Montaigne, journaliste et écrivaine, pour un séminaire sur l’écriture du faits divers. D’autres professionels du milieu artistique et littéraire sont attendus par la suite.

Au total, le coût d’un étudiant dans l’école s’élève ainsi à près de 20 000 euros par an. Le financement de la CinéFabrique est divisé entre le CNC – Centre National du Cinéma, les collectivités et la taxe apprentissage. Les apprentis cinéastes, eux, paient autant que pour une année à l’Université.

Actuellement, les trente pionniers participent à élaborer l’architecture du bâtiment qui ouvrira ses portes dans deux ans dans le 9ème arrondissement, pour être la vraie « CinéFabrique ».

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L'AUTEUR
Margot Hemmerich
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