Société 

A Lyon, la première formation pour héberger des réfugiés fait salle comble

actualisé le 06/10/2015 à 12h20

C’était jeudi soir à la Cordée, un espace de coworking à Lyon où une petite foule s’est pressée. Pour la première fois en province,  l’association Singa organisait une réunion d’information à destination des habitants prêts à héberger des réfugiés chez eux, via la plateforme CALM (Comme à la maison).

Formation CALM

A la Cordée, les lyonnais étaient venus poser leurs questions aux fondateurs de Singa

Il est 20h, la salle est comble. Les organisateurs ont limité l’entrée de la soirée à 100 participants, malgré le nombre de demandes bien supérieures qui émanent d’un peu partout dans la région. Nathanaël Molle est le co-fondateur de Singa, une association d’aide aux réfugiés qui a le vent en poupe ces dernières semaines. Son succès récent, elle le doit à CALM, sigle de Comme à la maison, un site qui met en lien des particuliers prêts à héberger des réfugiés.

« On avait crée la plateforme en espérant loger 40 réfugiés d’ici Noël. Depuis début septembre, on a recu 10 000 demandes de toute la France, dont plusieurs milliers en Rhône-Alpes. On a des gens qui nous ont proposé leur voilier, d’autres un château entier. Cela dépasse tout ce qu’on avait imaginé ».

En termes d’offres, la région Rhône-Alpes arrive en deuxième position après l’île de France. Face à un tel afflux, inattendu, l’organisation des hébergements prend du temps. L’association doit d’ailleurs refuser de nombreuses offres : sous prétexte de vouloir aider à tout prix les réfugiés, certains proposent des solutions trop précaires.

« On a quelqu’un qui nous a proposé de mettre un matelas gonflable dans son 20 m², un autre de prêter sa roulotte. Il faut parfois fixer des limites pour que les conditions d’accueil restent décentes ».

De la même manière, il n’est pas question de demander de services en échange du logis, rappelle Alice Barbe, co-directrice de Singa.

« Certains nous disent : je suis handicapé, j’aurais besoin d’un coup de main pour repeindre l’entrée. Ce n’est pas le but ».

Il ne s’agit pas de dire « je veux un noir qui joue du djembé »

Dans la salle, ils ont entre 25 ans et 60 ans, mais tous ne se sont pas encore inscrits sur la plateforme CALM. Près de la moitié seulement, les autres attendent que les rouages soient mieux huilés avant de franchir le cap. Car le but de la formation, c’est justement de fixer un cadre.

CALM 2

Grâce à CALM, Nathanaël Molle et ses collègues ambitionnent de loger 100 réfugiés par semaine

Au préalable de leur engagement, les hôtes doivent remplir un questionnaire en ligne, dans lequel ils indiquent le logement qu’ils occupent, la surface qu’ils proposent, les langues qu’ils parlent, leurs goûts et passions éventuels, ou leur métier.

Une fois les informations recueillies des deux côtés, c’est un algorithme qui effectue le premier « matching », selon le niveau de compatibilité. Puis les membres de Singa confirment ce choix en mettant en relation futurs hébergeants et réfugiés, afin que ceux ci se rencontrent, dans un lieu neutre.

« A ce moment, il s’agit de poser les bases. Etablir les règles de cohabitation, voir si le courant passe. Discuter du ryhtme de vie et éventuellement poser des limites. Puis ils ont 24h pour décider s’ils s’engagent ».

Ses principes s’approchant de ceux d’un site de rencontre ou d’un speed dating, le principe du matching peut soulever des interrogations. Voire une forme de circonspection.

Certaines personnes ne risquent-elles pas de se retrouver sur le bord de la route, si elles savent moins « se vendre » ? Les réfugiés ne parlant pas du tout français pourraient être pénalisés, au même titre que ceux venant de pays dont les conflits ou les situations socio-économiques sont peu médiatisés.

Pour Alice Barbe, l’algorithme permet au contraire d’assurer la réussite de l’accueil et jusqu’à aujourd’hui, elle assure que tous les hébergements ont été des succès.

« L’objectif est de prendre un peu de temps pour trouver des personnes qui partagent des centres d’intéret, pour que la cohabitation fonctionne le mieux possible. »

La plupart des Lyonnais présents sont d’accord avec le principe, hors de question de se servir du questionnaire pour « choisir » son réfugié. Nathalie, déja inscrite, parle sans détour :

« On se présente, on explique pourquoi on souhaite aider. Mais l’idée n’est pas de dire « je veux un noir qui joue du djembé ».

Sauf que la réalité est parfois moins simple.

Ceux qui veulent « uniquement des Syriens »

Il y a quelques semaines en Isère, une famille de réfugiés devait être logée en urgence chez des grenoblois. Au dernier moment, ces derniers ont fermé leur porte, au motif que les réfugiés n’étaient pas Syriens. Nathanael Molle ne semble même pas surpris.

« Malheureusement, ce sont des situations qui arrivent. On entend beaucoup parler des Syriens aux infos, alors de nombreuses personnes s’attendent à accueillir uniquement des réfugiés de la guerre en Syrie pour faire une bonne action ».

A Lyon, les Syriens arrivent en 6ème position dans la demande s’asile, derrière les pays de l’Est et l’Afrique noire. Dans sa présentation, la co-directrice de Singa Alice Barbe met le paquet sur les différences culturelles et anticipe les réactions.

« Il y en a sûrement parmi vous qui ont la trouille. Qui se demandent comment ils vont faire avec des personnes de culture et de langue différentes ».

Elle propose un exercice, chacun dans la salle est invité à raconter une anecdote sur un choc culturel qu’il a vécu lors d’un voyage. Les réponses tournent autour de la manière de sourire, de faire la bise, ou encore de regarder l’autre avec plus ou moins d’insistance.

Chacun raconte une expérience, un sentiment qui lui est propre : « en Pologne, les gens ne sourient pas » ; « dans certaines régions de l’Inde, ils ne disent jamais bonjour dans la rue » ; « en Mauritanie, les hommes mariés ne doivent pas chanter devant les aînés de la famille de leur femme ».

L’ambiance est décontractée mais l’objectif de la séance, primordial. Il faut éviter d’enfermer les réfugiés dans des cases et peut-être prévenir les comportements déplacés et les questions insistantes.

« Quand on demande à un réfugié pourquoi il a quitté son pays, souvent la réponse n’est ni facile à donner, ni agréable à entendre », insiste la salariée de Singa.

« Ne jouez pas les superhéros »

Tout au long de la soirée, les fondateurs de l’association vont marteler un message.

« Ne jouez pas les superhéros. Chacun doit rester dans son rôle. Vous êtes là pour partager votre toit, votre langue, votre culture. Vous n’êtes pas censés devenir éducateurs ou assistants sociaux ».

Mais dans les faits, la frontière est parfois floue et chez certains les inquiétudes se font sentir. Une jeune fille notamment met les pieds dans le plat.

« J’ai le sentiment qu’il y a une distorsion entre le discours sécurisant et la réalité. Si vous n’êtes pas sur place, qui reste le tuteur ? »

D’ici la fin du mois de décembre, un collectif de personnes engagées devrait être mis en place à Lyon pour organiser des cours de langue, un accompagnement social et administratif. Des partenariats se mettent par ailleurs en place avec les principales associations de la région, comme Forum Réfugiés ou Aurore.

Dans la plupart des cas, les familles vont donc avoir le temps de s’organiser et bénéficeront d’un soutien constant de la part de l’association.

Pour d’autres cependant, les choses sont allées beaucoup plus vite. Assis sur une table au fond de la salle, Jeremie et Nathalie ont la trentaine. Dans quelques jours, le couple accueillera dans leur appartement de Vaise un jeune soudanais qui arrive de Calais.

« On a rendez-vous à la gare samedi, mais c’est tout ce qu’on sait. Est-ce qu’il aura un suivi administratif mis en place à Lyon par exemple ? »

Jérémie se montre serein, mais il reconnaît que c’est du fait de son expérience personnelle.

« J’ai déjà voyagé au Soudan et hébergé chez moi plusieurs personnes Tchétchènes. Je pense que c’est la raison pour laquelle on a été « choisis » avant les autres ».

Jusqu’à maintenant, l’association Singa s’est concentrée sur la région Parisienne, mais dans certains cas elle a dû trouver des solutions en urgence pour des réfugiés à la rue, au pied levé. Comme Nathalie et Jeremie, samedi Christine va recevoir un jeune réfugié chez elle. Mère de famille, c’est ainsi qu’elle aborde l’aventure.

« J’ai déjà trois fils. Il y en a un qui s’en va alors Mohamed prendra sa chambre. C’est vrai que ce n’est pas encore très organisé, mais nous avons pu discuter par webcam grâce à son traducteur. Pour le reste, on verra quand il sera là ! »

Nathalie, Jérémie et Christine organisent l’accueil des réfugiés prévu pour samedi

Gouvernement absent et crowdfunding pour une appli

Décrits comme des solutions provisoires, les hébergements doivent en théorie durer de deux semaines à six mois. Mais ces périodes sont en fait reconductibles, et rien n’empêche aux familles qui le souhaitent d’accueillir les mêmes réfugiés pendant plusieurs années.

Interrogées sur le système CALM de façon générale, les personnes présentes sont unanimes.

« Il y a un gros manque du gouvernement qu’on doit pallier. C’est pour ça qu’on se mobilise », soupire Nathalie.

Pour Nathanaël Molle, la vision est un peu plus nuancée. De son point de vue, les Français doivent connaître des réfugiés un peu plus que les images de naufrages à la télé. A l’inverse, la plateforme doit servir de vecteur dynamique d’intégration pour les personnes réfugiées qui ne connaissent aucun Français. Une position que partage Jeremie.

«  C’est vrai que c’est au gouvernement d’agir. Mais il ne pourra jamais remplacer le rôle d’une famille d’accueil. Dans leur situation, j’aurais aimé qu’on me propose la même chose ».

Les hébergeants pourront-il réellement se contenter d’ouvrir leur toit, sans s’investir « trop » comme le préconisent les salariés de Singa ? La réponse de Jérémie en dit déjà long.

« J’ose croire qu’il sera dans un élan de construction plus que d’assistanat. Je ne veux pas être un héros, mais dans l’idéal, c’est vrai que j’aimerais l’aider à se reconstruire, et participer au maximum à cet élan ».

Les hôtes ne recoivent aucune aide financière pour l’accueil qu’ils proposent aux réfugiés. Aujourd’hui, l’association Singa est soutenue financièrement par un réseau d’entrepreneurs sociaux, ainsi que par des fondations comme la Maison des sciences de l’homme, la Fondation Free mais également par des entreprises privées.

Pour le projet CALM spécifiquement, une campagne de crowdfunding a été lancée mi-septembre. L’association espère collecter 15 000 euros pour financer le lancement d’une application indépendante en décembre, qui pourra gérer seule le « matching » entre hébergeants et réfugiés.

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L'AUTEUR
Margot Hemmerich
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