L'anti-Routard de Lyon 

Du « Comité Populaire de la Croix-Rousse » aux Pendarts, une idée de l’anti-bétonnage à Lyon

Ce dimanche 20 septembre se tenait « la première assemblée citoyenne de la commune libre de la Croix-Rousse ». Elle a réuni environ 300 personnes sur l’esplanade de la Grande-Côte.

Les organisateurs sont les militants du collectif les Pendarts, expulsés le 2 juin dernier du « jardin pirate » qu’ils occupaient sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon.

Ils ont ressuscité une association lyonnaise montée dans les années 70, en opposition au maire Louis Pradel et son bétonnage de la ville : le Comité Populaire de la Croix-Rousse. Retour sur la boucle de l’histoire.

> Article initialement publié le 2 juin 2015

Expulsion du jardin dit des Pendarts ce 2 juin 2015, blocage de l'embrasure par moëllons et béton. Crédit : E.T./Rue89Lyon.

Expulsion du jardin dit des Pendarts ce 2 juin 2015, blocage de l’embrasure par moëllons et béton. Crédit : E.T./Rue89Lyon.

Le collectif croix-roussien a désormais à son actif deux expulsions successives, celle du vendredi 17 avril puis celle du mardi 2 juin (avec, en plus cette fois, une porte murée et la mise en place de caméras de vidéosurveillance par les services techniques de la municipalité).

Au-delà de la prise en main illégale de ces jardins, les Pendarts voudraient redonner naissance à une ancienne association croix-roussienne, le « Comité Populaire de la Croix-Rousse », aspirant à questionner l’utilisation faite des terrains et bâtiments vacants sur l’ensemble de la ville.

Le « béton partout » donne naissance au Comité Populaire

Affiche sérigraphiée par Papy@art - Collectif Utilitaire Lyonnais

Affiche sérigraphiée par Papy@art – Collectif Utilitaire Lyonnais

Le problème de la pression immobilière ne date pas d’hier à Lyon, même si ses formes évoluent. A la fin des années 60, Louis Pradel, maire de la ville, lançait les travaux de construction du quartier de la Part-Dieu avec un centre commercial, un auditorium et une nouvelle bibliothèque. Charles Delfante, à l’époque responsable de l’aménagement du quartier, critique sur lyon-info.fr son travail d’autrefois :

« Il serait temps qu’on commence à démolir, à la Part-Dieu.»

Autre projet d’envergure : la traversée du centre de Lyon par l’autoroute Paris-Marseille. Pradel, amoureux du béton et de l’automobile, a décidé de doubler la gare de Perrache d’une gare routière et d’un échangeur autoroutier permettant d’accéder au tunnel sous Fourvière. Un remarquable échec urbanistique, qualifié de « connerie du siècle » par Michel Noir, maire de Lyon entre 89 et 95.

C’est dans ce contexte de grands travaux qu’est né le Comité Populaire de la Croix-Rousse, en 1973. Deux militants anti-militaristes, par ailleurs salariés de la CIMADE -association de solidarité avec les migrants-, Michel Rouge et André Gachet, l’ont fondé. Il rassemblait alors plusieurs dizaines de personnes, militants, étudiants, syndicalistes et habitants.

André Gachet, âgé à l’époque de 26 ans –et aujourd’hui conseiller du 1er arrondissement aux services sociaux de proximité-, raconte la création :

« Les transformations urbaines étaient très rapides. Pour étudier les projets de la ville, nous faisions partie du Comité de Coordination des Associations du 1er. Lourdeurs, problèmes avec la ville : on n’avançait pas. En choisissant d’exposer publiquement le premier Plan d’Occupation des Sols (POS), document public mais secret, il a fallu diffuser des explications : il s’agit d’un plan urbanistique qui fixe les règles d’utilisation des sols sur la commune. Nous avons donc créé le Comité Populaire.»

Reprenant une brochure éditée à l’époque, il ajoute:

« Après les actions liées à l’information sur le POS, une fête était prévue montée de la Grande-Côte. Elle a été interdite au dernier moment pour des raisons de sécurité : le quartier risquait de s’écrouler sous les vibrations des joyeux fêtards. La colline allait tomber ! Ça ne vous rappelle rien ? »

L’argument du risque d’écroulement a en effet été récemment invoqué par la mairie centrale pour expulser le jardin occupé des Pendarts. A contrario, bien qu’elle ait peu de pouvoir car elle ne possède pas le terrain, la mairie du 1er soutient le projet.

« On freinait, Pradel avançait »

Dans les années 60, pauvreté et insalubrité régnaient dans les garnis, ces habitations louées meublées, des pentes de la Croix-Rousse. Le quartier, autrefois repaire des Canuts -les ouvriers de la soie- n’a pas résisté à la concurrence et l’avènement des fibres artificielles ; il s’est vidé et appauvri. Mais la faiblesse des loyers a permis à une nouvelle population de s’installer et de s’inscrire contre la destruction ou la vente des bâtiments aux promoteurs. Dans l’idée, aussi, d’une préservation du lien social et du patrimoine.

Ainsi, montée de la Grande-Côte, les paisibles jardins que nous connaissons aujourd’hui ont connu une des plus célèbres luttes urbaines cristallisant le refus de l’urbanisme de Louis Pradel. En 1968, le maire décidait de détruire de nombreux immeubles dangereux, vétustes et mal peuplés, tout le long de la fameuse montée.

Philippe Paquet, aujourd’hui retraité, militait alors au Comité Populaire. Ce premier engagement lié au logement a finalement beaucoup compté pour celui qui, après avoir œuvré dans des foyers de jeunes travailleurs, a fondé AILOJ, une association d’aide au logement des jeunes. L’ancien directeur revient sur cette jeunesse libertaire et romantique :

« J’avais 21 ans, je faisais des petits boulots. J’étais bénévole à la CIMADE où je donnais des cours d’alphabétisation. C’est comme ça que j’ai connu le Comité Populaire. On faisait du théâtre de rue, où on mettait en scène les conseillers municipaux… Je me souviens aussi de copains enchaînés aux bâtiments pour empêcher les démolitions. On freinait, Pradel avançait. »

Extraites d'une brochure de 1975 du Comité Populaire sur la Montée de la Grande Côte, photos de manifestations, de destructions, d'enchaînements et d'arrestations

Extraites d’une brochure de 1975 du Comité Populaire sur la Montée de la Grande Côte, photos de manifestations, de destructions, d’enchaînements et d’arrestations

Les démolitions de la montée de la Grande-Côte ont démarré le 23 juin 1975 ; le Comité a riposté. Occupations des bâtiments, enchaînements, manifestations de plusieurs centaines de personnes venant symboliquement arrêter la pelle mécanique, pétition chez le maire.

Par ailleurs, les choix urbains de Louis Pradel ont fini par se révéler un peu ringards, la politique nationale s’orientant plutôt vers la réhabilitation. Sur cette toile de fond politique, les mobilisations ont permis de limiter la casse montée de la Grande-Côte. Contrairement à ce qui était prévu, les pelleteuses n’en ont éventré que la partie haute –soit tout de même 8000 m2 d’immeubles anciens, dont certains datant du XVIème– s’arrêtant au-dessus de la rue Imbert Colomès.

 Outre la mobilisation contre les projets urbanistiques, le Comité populaire, situé rue des Pierres Plantées, en haut des pentes, pratique la politique dite « au ras des pâquerettes », c’est-à-dire avec les gens du quartier : on trouvait dans le local ouvert tous les jours une coopérative d’achat de produits bios, des machines à laver collectives, un atelier de dessin, de sérigraphie…

Voie institutionnelle ou aiguillon radical ?

Mais parce que le Comité Populaire existait principalement en riposte à la politique urbanistique de Louis Pradel -que certains surnommaient « Zizi Béton »- , le mouvement s’est éteint peu après le maire constructeur. Ses forces vives ont cependant poursuivi le combat au sein d’autres associations.

Certains choisirent la voie de la militance professionnelle, en continuant la lutte contre les marchands de sommeil par les voies du droit. Les deux fondateurs, Michel Rouge et André Gachet, ont créé l’ALPIL en 1979. L’association, située aujourd’hui place Croix-Paquet, vise à favoriser l’accès au logement pour ceux et celles qui en sont exclus. Les fondateurs poursuivront le chemin institutionnel, puisqu’André Gachet est actuellement élu (Gram/Front de gauche) du 1er arrondissement tandis que Michel Rouge, retraité du service habitat du Grand Lyon, se trouve président du collectif logement Rhône (fédération d’associations pour l’insertion par le logement).

Papyart au 44, rue Burdeau

Papyart au 44, rue Burdeau

En 78, d’autres préférèrent la radicalité et glissèrent au CUL, Collectif Utilitaire Lyonnais. Installée au 44 rue Burdeau, la nouvelle association a récupéré les activités du Comité Populaire, auxquelles est venu s’ajouter un atelier vélo. Le CUL défendait le droit au logement pour tous et soutenait les squatteurs. Par exemple, auprès du squatt d’habitants de deux immeubles place Chardonnet, avec le collectif Vis là sans souci. Jeune militant fasciné par la sérigraphie et les affiches situationnistes, Papy@rt a rejoint le Comité Populaire et a continué avec le CUL :

« La Ville avait fait des promesses de vente à des promoteurs et les gens allaient être expulsés. En 88, le CUL, Vis là sans souci et les habitants ont occupé la mairie du 1er. La mobilisation a permis aux personnes de rester chez elles : les immeubles ont finalement été rénovés et confiés à des bailleurs sociaux. »

Du CUL à la CNT, « la contre-expression lyonnaise »

Autres temps, autres mœurs. La lutte pour le droit au logement s’étiolait au CUL, et les années 1990 ont vu les activités présentes au 44 rue Burdeau prendre leur autonomie : c’étaient l’atelier vélo (devenu aujourd’hui Le Recycleur de la rue Saint Polycarpe), le collectif l’Epi Noir, groupement d’achat de produits locaux et bios, et le collectif féministe Stop Viol.

L’association CUL n’avait plus vraiment d’activité propre, et n’existait que pour louer les locaux à ses adhérents. La période des années 1990 a aussi été celle de l’installation au 44 de la Confédération Nationale du Travail (CNT), syndicat d’orientation anarcho-syndicaliste et révolutionnaire.

Roger Chambard, retraité de la Poste et membre de la CNT, est resté à Lyon jusqu’en 2006 :

« La CNT a permis au lieu de ne pas fermer, car c’était l’adhérente du CUL la plus importante et la plus structurée. Elle ne souhaitait pas aller voir ailleurs, et préférait rester au 44, rue Burdeau, local historique de la contre-expression lyonnaise. »

Devanture du 44, rue Burdeau, aujourd'hui surtout local de la CNT

Devanture du 44, rue Burdeau, aujourd’hui surtout local de la CNT

Aujourd’hui, le local du 44, porté essentiellement par la CNT, accueille les jeudis soirs le Cafeton Cénétiste, buvette hebdomadaire de la CNT. Elle reçoit également l’association Tiens bon la pente, favorisant les rencontres entre les habitants grâce à des repas de quartiers, ainsi qu’un groupement d’achats de voisins.

Le Comité Populaire renaît-il de ses cendres ?

Le 44 rue Burdeau continue donc à tourner comme un lieu de réunions et de fêtes. Sa célébrité lui vaut par ailleurs la neuvième étape de la visite guidée des sites « militants historiques » des pentes, que Papy@rt, aujourd’hui toujours militant et imprimeur sérigraphe, organise depuis 2013. Il souhaite ainsi transmettre l’histoire…

Pari en voie de réussite, puisque c’est au cours d’une visite que Papy@rt, drapeau à la main, rencontre habitants et militants occupant le jardin des Pendarts. Auxquels il révèle l’existence du Comité Populaire, qui fait écho à leurs revendications d’aujourd’hui.

Plan de la visite guidée des sites "militants historiques" des pentes de la Croix-Rousse par Papy@art - https://papyartblog.wordpress.com/ dessin d'Ivan Brun

Plan de la visite guidée des sites « militants historiques » des pentes de la Croix-Rousse par Papy@art – https://papyartblog.wordpress.com/ dessin d’Ivan Brun

Ils ont tout à coup envie de continuer à tisser cet « imaginaire social », que décrit en 1996 le sociologue et militant Domenico Pucciarelli, dit Mimmo, dans son livre « Le Rêve au quotidien – Les expériences collectives de la Croix-Rousse 1975-1995 » :

« En effet, cette dimension historique de la culture croix-roussienne n’est pas seulement liée aux événements, mais parcourue aussi par cet imaginaire social qui permet à des squatteurs des années 1990 de maintenir un fil direct avec les Canuts et leur révolte de 1834. »

La nouvelle association « Comité Populaire de la Croix-Rousse, le retour » perpétuera-t-elle le fil social imaginaire qui la relie aux Canuts, en passant par la contre-culture des années 70 et le mouvement squatt ? Telle semble être en tout cas sa volonté, elle qui fiche son siège rue des Pierres Plantées, sur les traces de l’ancêtre dont elle se revendique.

Louise, 35 ans, anime des spectacles pour enfants. Cette co-fondatrice de la nouvelle association présente le projet :

« Nous sommes en train de poser les statuts. Mais nous avons déjà des projets : lancer un « Journal de la Croix-Rousse », pratiquer la guerilla gardening, soit la lutte contre le bétonnage par le jardinage. Nous souhaitons militer pour la mise à disposition des immeubles et terrains vacants aux initiatives citoyennes. Et aussi organiser des événements festifs. »

Après l’expulsion des jardins des Pendarts le 17 avril 2015, une grande fête de soutien a eu lieu le 30 avril, rassemblant plusieurs centaines de personnes. Le lendemain, 1er mai, les activistes jardiniers re-déboulonnaient le grillage municipal. En parallèle, ils s’associaient au Comité Populaire en re-formation pour adresser un courrier au maire de la Ville, Gérard Collomb, reproduisant le slogan de leur prédécesseur :

« La Croix-Rousse n’est pas à vendre, nous y resterons !  »

Lettre du 1er mai adressé à Gérard Collomb par le collectif des Pendarts et le Comité Populaire de la Croix-Rousse, le retour

Le 7 mai, habitants et militants constataient cependant un nouvel arrêté agrafé sur les clôtures, jusqu’à l’expulsion de ce mardi 2 juin. Le tout jeune et autoproclamé « Comité Populaire de la Croix-Rousse » remportera-t-il autant de victoires que son précurseur ? En attendant, les idées d’égalité, de communauté, l’agitation et la créativité enthousiasment les nouveaux militants. Et ravivent les souvenirs des anciens.

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