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A la Croix-Rousse, la première épicerie sociale et coopérative a… 180 ans

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Si les concepts de SCOP, d’AMAP ou de commerce équitable nous semblent contemporains, un des premiers commerces coopératifs date en réalité de… 1835. Il est né à Lyon.

Plus précisément dans les pentes de la Croix-Rousse, le territoire des Canuts, ces ouvriers de la soie aux pratiques sociales avancées. Histoire d’un lieu qui révolutionna le tiroir-caisse.

95, montée de la Grande Côte, une plaque signale le "Commerce véridique et social" - Crédit Eva Thiébaud

95, montée de la Grande Côte, une plaque signale le « Commerce véridique et social » – Crédit Eva Thiébaud

Quel est le point commun entre un orgue de barbarie et un métier à mécanisme Jacquard ? Entre l’instrument de musique activé par manivelle et le métier à tisser modernisé au début du XIXème pour perfectionner la fabrication des tissus en soie ? Vous donnez votre langue au Canut ? Tous deux sont des instruments mécaniques « programmés » par un carton perforé.

C’est ainsi qu’Ugo Ugolini, de la compagnie théâtrale U.Gomina, barbe en bandoulière et cigarette au bout des doigts, tisse des parallèles entre les étoffes des ouvriers de la soie et la musique. Il évoque un Jacquard musical sur lequel le joueur d’orgue pourrait tresser « une écharpe, avec « La foule » de Piaf ».

Ugo Ugolini, place de la Croix-Rousse, Crédit Eva Thiébaud

Ugo Ugolini, place de la Croix-Rousse, Crédit Eva Thiébaud

Aujourd’hui abritée dans la maison Kourouma au jardin des Chartreux, la compagnie de théâtre chantant a loué 16 ans durant un local situé au 95 montée de la Grande Côte. Lieu emblématique de la conception sociale visionnaire des Canuts, le local accoucha en 1835 d’une des premières initiatives d’épicerie sociale coopérative: le « Commerce véridique et social ».

Début XIXème, l’ébullition croix-roussienne

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A partir de ce mois d’août, Rue89Lyon commence l’exploration d’une autre face de Lyon. Nous vous convions à emprunter les chemins qui ne figurent pas dans le Routard ou pour lesquels les guides touristiques ne font que de pauvres mentions. Outre le fait que ces lieux insolites, décalés, méconnus (choisissez le qualificatif) doivent raconter une histoire, nous avons fixé comme seul critère qu’ils doivent être accessibles au public ou, au moins, être visibles de l’extérieur.

En 1831 puis 1834, Lyon fut le théâtre de deux révoltes marquantes, emmenées par les ouvriers de la soie vivant et travaillant à la Croix-Rousse. Ces mouvements populaires sont accompagnés par une intense effervescence intellectuelle : une partie des élites se laissait séduire par les idées nouvelles, les réflexions de Charles Fourier sur une société communautaire, ou le saint-simonisme, doctrine préconisant une société fraternelle dont les membres les plus compétents administreraient le pays pour le bien commun.

Ainsi est influencé Michel-Marie Derrion, jeune bourgeois lettré fils d’un négociant en soie et né en bas des pentes de la colline de la Croix-Rousse. Pourtant, malgré sa sensibilité aux souffrances ouvrières, il ne se mêla pas aux insurrections. Ses idées le portaient ailleurs. Selon Jean Gaumont, coopérateur et historien du début du XXème siècle cité dans la brochure « Le commerce véridique et social de Michel-Marie Derrion » de Denis Bayon :

« Derrion fut l’un des premiers praticiens a avoir envisagé une économie nouvelle, sans exploitation, sans profit capitalistique, reposant sur la conquête du commerce. Une conquête pacifiste, sans confiscation violente ni sang versé, persuadé qu’après les terribles répressions des années 1831 et 1834, il fallait pour le mouvement ouvrier construire ses propres institutions. »

Une épicerie révolutionnaire… qui finit par chavirer

Et en pratique, qu’est-ce que ça donnait ? Michel-Marie Derrion s’essaya d’abord dans les colonnes de l’hebdomadaire saint-simonien « L’indicateur », où il critiquait un commerce capitaliste menant à des falsifications de produits, des situations de monopole et des prix imposés. A 32 ans, il lança dans ce journal une campagne de financement participatif pour un projet d’épicerie sociale et coopérative : le « Commerce véridique et social ».

Face à la lenteur des souscriptions, Derrion engagea sa fortune, suivi par son ami ouvrier tisseur, Joseph Reynier. L’originalité de leur projet ? Un quart des bénéfices était versé aux actionnaires, un autre quart revenait aux salariés, un troisième quart alimentait un fonds social, destiné par exemple, aux asiles pour l’enfance.

Quant au dernier quart, il était distribué aux consommateurs sous forme de remises proportionnelles aux achats effectués. Une petite révolution.

"A la coopération" Vase corne d'abondance, avec les profils de Michel-Marie Derrion et de son ami Joseph Reynier - Jardin des Plantes - Crédit Eva Thiébaud

« A la coopération » Vase corne d’abondance, avec les profils de Michel-Marie Derrion et de son ami Joseph Reynier – Jardin des Plantes – Crédit Eva Thiébaud

Mimmo Pucciarelli, sociologue et militant lyonnais, est coordinateur du CEDRATS, Centre de documentation et de recherche sur les alternatives sociales, situé montée Saint Sébastien sur les pentes de la Croix-Rousse. Le centre est justement dédié au fondateur coopératif, notre fameux Michel-Marie Derrion. Mimmo Puccirelli raconte :

« Les débuts du « Commerce véridique et social » sont prometteurs. L’épicerie offre de bons produits, et pour pas cher. Ça marche si bien que si six nouvelles boutiques peuvent s’ouvrir, en 1836. En 38, pour des raisons peu claires, l’expérience tourne court. »

Différentes explications sont avancées : crise économique, absence de soutien public -dès son ouverture, le commerce est placé sous étroite surveillance policière-, rapports tendus avec les autres commerçants. Le dissident Derrion, qui vivait en concubinage avec une ouvrière, ne renonça pas à ses projets utopistes. Après Lyon, il participa à la création d’une Boulangerie Véridique à Paris en 1839. Deux ans plus tard, désargenté, il embarquait pour le Brésil pour continuer à soutenir et diffuser des idées fouriéristes sur un modèle de société communautaire. Il s’éteignit à Rio en 1850.

De la rue du Mail jusqu’aux SCOP, les enfants de Derrion

De son œuvre lyonnaise, la plus immédiate ramification poussa en 1848 : la « Société des Travailleurs Unis » profite de la révolution française pour ressusciter le modèle du « Commerce véridique et social ». Leur épicerie, située rue du Mail sur le plateau de la Croix-Rousse, est portée par des militants et d’anciens amis de Michel-Marie Derrion. Succès au rendez-vous : outre la première épicerie, la Société ouvrit rapidement un magasin central, plusieurs autres épiceries, une charcuterie, deux boulangeries, puis encore des magasins de charbon, un entrepôt de vin…

Mais cette fois-ci, la totalité des bénéfices est affectée à des œuvres « d’éducation et de solidarité », ce qui permit de créer deux écoles primaires et une caisse des invalides du travail.

La période, trouble et agitée, brinquebalait entre république, monarchie et empire. Le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 acheva l’expérience épicière. De nombreux membres de la « Société des Travailleurs Unis » se révolteront contre ce coup d’état, puis seront emprisonnés et déportés, tandis que la Société était mise en liquidation en 1852.

Si le XIXème siècle vit naître et mourir ces premières coopératives, leurs prolongements contemporains fleurissent à tous les coins de quartier, à Lyon et ailleurs. L’évidence même pour Mimmo Pucciarelli :

« Les pratiques de Michel-Marie Derrion préfigure le fonctionnement des SCOP (Sociétés coopératives et participatives), où les bénéfices sont partagés entre les actionnaires, les salariés, une réserve et un fonds de développement. Il y a aussi filiation dans le commerce équitable et les AMAP. Ce sont des modèles où prime la qualité du produit, la justesse de la rémunération et la limitation des intermédiaires. »

Mimmo Pucciarelli au CEDRATS - Crédit Eva Thiébaud

Mimmo Pucciarelli au CEDRATS – Crédit Eva Thiébaud

Cofondateur -avec entre autre Jean-Marc Bonnard- des éditions ACL (Atelier de Création Libertaire), il impulse d’ailleurs en juin 2000 un colloque « Michel-Marie Derrion ou l’utopie de l’économie sociale : quelle histoire pour quel avenir ? ».

Les nourritures théâtrales

Pendant ce temps-là, en 2000, montée de la Grande Côte, Ugo Ugolini et ses comparses de la compagnie théâtrale U.Gomina investissent le local où les ouvriers des années 1830 achetaient leurs radis. Ugo retrace les traits communs entre l’épicerie d’antan et sa fabrique de nourritures culturelles :

« De grosses ressemblances. Le fonctionnement en autogestion, avec une rotation dans la responsabilité des spectacles. L’absence de subventions, et le financement grâce au chapeau commun, qui tourne et qu’on redistribue. »

Ambition sociale encore, quand la compagnie va chercher dans les rues, à coup de manivelle d’orgue de barbarie et de chants, un public qui ne va pas forcément au spectacle. Ambition sociale encore à travers la création d’ateliers théâtres recevant les gens du quartier. Cette année 2015 pourtant, la Société civile immobilière (SCI) qui possède le local depuis 10 ans a demandé à la compagnie U.Gomina de vider les lieux. Orgues de barbarie, cartons perforés et costumes s’éparpillent chez les uns et les autres et Ugo regrette que la mairie n’ait su s’emparer de ce lieu d’histoire. Mais il ne se lamente pas et regarde le futur. Dans une vidéo réalisée à l’occasion d’un festival de théâtre, Les Nuits du Château de Montmelas, Ugo nous présente sa compagnie et le local du 95 montée de la Grande Côte :

Compagnie U.Gomina, AMAP, commerce équitable, SCOP… Les différents enfants de Michel-Marie Derrion teintent d’un peu d’optimisme une possible réponse à la question que pose Denis Bayon dans son ouvrage « Le commerce véridique et social » :

« Peut-on encore se donner l’ambition de penser collectivement le sens à donner à notre travail et à nos vies ? »


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