Société 

A la Duchère, comment les « daronnes » ont investi le collège

actualisé le 01/09/2015 à 12h10

En cette rentrée, la réforme du collège est dans tous les esprits même si elle ne sera mise en oeuvre qu’en 2016. La loi de la ministre de l’Education nationale est censée oeuvrer à la réussite scolaire surtout dans les établissements des quartiers dits « sensibles ».
Sur la colline de la Duchère, à Lyon, une expérience est menée depuis 2009 qui mériterait sans doute la visite de la lyonnaise Najat Vallaud-Belkacem : un lieu d’échanges entre parents et professeurs mis en musique par une médiatrice, habitante du quartier.

> Article initialement publié le 20 mai 2015

La cour du collège de la Duchère, au pied de la barre "Chicago" rénovée. ©LB/Rue89Lyon

La cour du collège de la Duchère, au pied de la barre « Chicago » rénovée. ©LB/Rue89Lyon

Ce vendredi matin, Malika a cours au collège Victor Schœlcher à la Duchère, dans le 9e arrondissement de Lyon. Elle a informatique et allemand. Ce serait une scène banale dans un collège, en France, si Malika n’avait pas 47 ans.

Depuis la rentrée 2009, une soixantaine de parents (essentiellement des mères de famille, les « daronnes » comme disent leurs enfants) suit un ou plusieurs cours, organisés par le « Lieu échanges-parents » au sein de ce collège classé « éducation prioritaire ».

« Le collège est une grosse machine avec beaucoup d’administratifs »

Il a ouvert dans le nouveau bâtiment du collège, au pied d’une de ces immenses barres si caractéristiques de ce quartier en pleine rénovation urbaine. Malika et les autres mamans doivent traverser la cour, entrer dans le hall, monter l’escalier avant d’atteindre une salle toute vitrée.

Derrières ces vitres, c’est Kheira Chikaoui qui accueille, avec le sourire et un café. Elle se présente comme une « maman, habitante du quartier ». C’est elle la médiatrice du lieu et son âme. Depuis six ans, elle est employée comme adulte-relais pour animer le « Lieu échanges-parents ».

Elle s’occupait auparavant d’aide aux devoirs quand le principal de l’époque, Gérard Heinz, a souhaité ouvrir le collège aux parents :

« On partait du constat que les parents d’élèves du quartier fréquentaient l’école élémentaire mais pas le collège. On ne les voyait plus. Le collège est une grosse machine avec beaucoup d’enseignants et d’administratifs. Il fallait trouver quelque chose pour que les parents réinvestissent l’établissement ».

Ce « quelque chose » que le principal de l’époque invente va au-delà de la simple école des parents où l’on apprend essentiellement le français aux étrangers. C’est la combinaison de plusieurs dispositifs autour d’un lieu aménagé :

C’est la seule expérience de ce type dans toute la partie sud de la France. Il faut aller dans les académies de Rennes, Versailles ou Créteil pour trouver un dispositif approchant.

Le Lieu d'échanges-parents, à l'intérieur du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

Le Lieu échanges-parents, à l’intérieur du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

Du français, de l’allemand… et la création d’un journal

Ce vendredi matin, faute de participantes (du fait du pont de l’Ascension), le prof d’informatique transforme son cours en une discussion dans et sur le Lieu échanges-parents. Malika suit tous les cours et ateliers :

  • français langue étrangère
  • anglais
  • allemand
  • mathématique
  • gym
  • informatique
  • cours au premiers secours
  • création d’un journal annuel

Son objectif est de passer une certification en français langue étrangère, le DELF « B2 ». Ce sera certainement en octobre prochain, avec d’autres femmes du groupe :

« Après le B2, j’aimerais continuer. Je cherche du travail. Sortir de chez moi me fait du bien. »

D’origine algérienne, Malika a fait toute sa scolarité à la Duchère. Mais, dit-elle, elle a arrêté « tôt » l’école, c’est à dire en BEP.
Comme d’autres, elle envisage de passer le DAEU, l’équivalence du bac. Sa soeur cadette, Amaria, 36 ans, est allée jusqu’au BTS, au lycée de la Martinière, toujours sur le Plateau de la Duchère.

Aujourd’hui, elle élève seule ses trois enfants. Au collège, elle suit des cours d’anglais et de maths :

« Ça me fait une remise à niveau pour pouvoir ensuite aider mes enfants ».

Deux mamans, la médiatrice et une prof en pleine discussion. ©LB/Rue89Lyon

Deux mamans, la médiatrice et une prof en pleine discussion. ©LB/Rue89Lyon

« J’ai la même prof que ma fille. On fait les mêmes cours. Je peux l’aider. »

La conversation est régulièrement interrompue par des profs qui passent rapidement après un cours. A l’image de Stéphanie Julien, prof de maths. Elle distribue les bises aux personnes présentes, parents compris.

Arrivée au collège il y a un an, elle a repris le flambeau. Elle donne une heure de cours à cinq femmes pour les préparer au DAEU qu’elles comptent passer dans un an. Elle n’a jamais vu ça ailleurs :

« Ce sont des mamans qui ont pu faire des études dans leur pays ou en France mais qui ont besoin de revoir des choses. Certaines me disent que ça leur a permis d’aider leurs enfants ».

Sonia, 36 ans, mère au foyer, est arrivée en France en 2003, en provenance d’Algérie. Elle fréquente le lieu et ses cours depuis cinq ans, alors que sa fille Maria était encore à l’école primaire des Géraniums.

Elle a atteint son « premier rêve », celui de « parler le français sans faute » :

« À la maison, on parle moitié arabe et moitié français. Je peux maintenant corriger mes trois enfants quand ils s’expriment mal ».

A la dernière rentrée, quand sa fille est entrée en sixième, elle a décidé d’apprendre l’allemand :

« J’ai la même prof que ma fille. On fait les mêmes cours. Je peux l’aider ».

À la tête du collège depuis trois ans, l’actuel principal, François Pahin, a pris le train en route. Et a été emballée :

« Avoir des parents impliqués, ça change tout. Quand un élève a un bon suivi à la maison, ses résultats n’en sont que meilleurs ».

Stéphanie Julien, une des profs de maths du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

Stéphanie Julien, une des profs de maths du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

« Les parents ne viennent plus seulement parce qu’ils ont été convoqués »

Comme Sonia, Malika ou Amaria, la grande majorité des participants au Lieu échanges-parents sont des femmes qui viennent d’Afrique du nord. Certaines sont arrivées enfants, d’autres à l’âge adulte. Mais pas seulement. La médiatrice Kheira Chikaoui veut insister sur le « mélange qui se fait » :

« Il y aussi des françaises, une brésilienne, une malgache, une congolaise, une serbe… Il y a des musulmanes, des juives et des chrétiennes. Des employés du collège ont pu également participer au cours de secourisme ».

Seuls absents, « les papas ». « Ils travaillent », observe la médiatrice qui dit réfléchir à des activités en soirée pour les faire venir.

Nous rencontrons Sylvie, employée dans une école de l’arrondissement, et mère d’un élève de cinquième. Elle voulait surtout rencontrer d’autres parents.

Ce lundi, avec une poignée d’autres mères, elle participe, en marchant, à la « course contre la faim » organisée par Action contre la faim. Sponsorisés par leurs profs, les élèves font des tours de la piste d’athlétisme du stade Balmont, dans le but de récolter des fonds. Et les mères les encouragent.

Les mamans du Lieu d'échanges-parents, le jour de la "course contre la faim". Un papa était également présent ©LB/Rue89Lyon

Les mamans du Lieu d’échanges-parents, le jour de la « course contre la faim ». Un papa était également présent ©LB/Rue89Lyon

La médiatrice du Lieu échanges-parents multiplie ce genre d’actions qui rassemblent parents et profs :

Le point d’orgue de ces échanges reste le repas annuel parents/profs que les mamans préparent et qu’elles font payer pour récupérer plusieurs centaines d’euros, dans le but cette fois de financer un voyage scolaire de fin d’année.

« Ces parents portent la parole du collège dans le quartier »

Ces moments conviviaux sont autant de temps d’échanges informels autour des élèves. Ces discussions ont naturellement lieu en marge d’un cours que les parents suivent.

Sonia raconte que la prof d’anglais lui a conseillé d’aller consulter un spécialiste pour sa fille, qui s’est révélée souffrir de dysorthographie.

« Avant, je n’osais pas demander car je parlais mal le français. J’avais peur ».

Aujourd’hui, les parents d’élèves de la Duchère n’entrent plus au collège seulement parce qu’ils sont « convoqués pour une mauvaise nouvelle », comme le raconte Malika :

« Je redoutais de rencontrer les profs car je pensais que j’allais être jugée négativement et qu’ils allaient me dire que je m’occupe mal de mes enfants ».

Le prof de technologie, qui assure les cours d’informatique, explique le phénomène :

« On échange plus facilement qu’en face à face, lors d’un entretien parent-prof ».

Et les idées des uns sur les autres tombent, avance Kheira Chikaoui, la médiatrice :

« Il y a quelques années, j’entendais dans le quartier que les profs venaient seulement « pour la prime ». Je ne l’entends plus. Car ces soixante parents portent la parole du collège dans le quartier ».

Comme si « deux mondes » se rencontraient et que « les barrières » commençaient à tomber, selon les mots d’Amaria :

« Dans le quartier, on vit entre nous, immigrés ou français issus de l’immigration. Quand on entre dans le collège, avec les profs qui viennent d’ailleurs, c’est un autre monde. Du coup, le fait que les élèves voient des mamans dans le collège, c’est bien. Les élèves ont moins l’impression que le collège et le quartier sont deux mondes complètement différents. Ils ont l’impression d’être davantage acceptés ».

Laïcité, conseil d’administration, les parents deviennent « partenaires »

« Des barrières tombent ». C’est la phrase qui revient le plus dans la bouche des parents. C’est ce qu’elles veulent écrire dans l’édition 2015 du journal qu’elles sont en train d’élaborer, à raison d’un rendez-vous par semaine, le jeudi.

Les profs expriment cela avec d’autres mots : « les parents deviennent des partenaires ». Quand il est arrivé, l’actuel principal a voulu ouvrir « d’autres horizons » aux parents, toujours via le lieu d’échanges.

Ils sont davantage poussés à siéger au conseil d’administration et à être représentants aux conseils de classe. A l’image de Sonia, une maman qui se trouve être suppléante, chose impensable pour elle il y a quelques années, à cause de la « barrière » de la langue et de « la peur d’être jugée ».

Une discussion a été engagée sur la laïcité lors de la refonte du règlement intérieur. Selon le principal, elle a eu lieu de manière apaisée et l’interdiction des signes religieux ostensibles a été clarifiée. Cela a été d’autant plus simple, explique-t-il, que des mamans voilées fréquentent le Lieu échanges-parents :

« On n’était plus dans le fantasme. Les familles ont immédiatement compris qu’il ne s’agissait pas de stigmatiser les musulmans mais d’appliquer la loi sur les signes religieux. Les jeunes filles ont compris qu’on était dans un dispositif qui concerne la scolarité des élèves puisque des mamans voilées sont présentes dans le collège. Chacun est à sa place : il y a une question d’intimité et une question de scolarité ».

L'entrée du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

L’entrée du collège de la Duchère. ©LB/Rue89Lyon

Les regards des « daronnes » calment les élèves

Savoir les « daronnes » dans le collège change le comportement des élèves, affirment en choeur enseignants, parents et personnels encadrants. Le conseiller principal d’éducation, Jean-Yves Degache, en poste depuis sept ans, raconte :

« Le fait que leurs parents viennent et se sentent bien, veut dire que le collège est bienveillant. La multiplication des regards d’adultes fait que les élèves se tiennent mieux ».

Maaike Delange donne des cours d’allemand aux enfants comme aux parents. Elle renchérit :

« Les élèves ne peuvent plus raconter n’importe quoi à leurs parents. Ils se sentent moins protégés de la punition familiale car il n’y a plus cette opposition famille/école ».

Selon la direction du collège, les indicateurs s’améliorent. Il n’y a plus de bagarre, beaucoup moins d’incivilités et d’exclusions temporaires. Et les effectifs augmentent lentement.

Le principal affirme :

« Le proviseur du lycée générale La Martinière (situé également à la Duchère, ndlr) nous dit que les élèves qui arrivent de chez nous dans leurs classes de Seconde sont moins agités. La difficulté reste la pauvreté y compris culturelle : ce sont des élèves qui ne sortent pas de l’ilôt que représente la Duchère. En 6ème, ils ne sont jamais allés dans le quartier du Vieux-Lyon. On les y emmène pour la journée d’intégration ».

Mais l’image évolue lentement. On ne se défait pas facilement et en cinq ans seulement de la réputation d’être un des collèges les plus chauds de l’agglomération lyonnaise.

Malgré l’arrivée de nouveaux habitants, il n’y a toujours pas de mixité sociale. Ce qui veut dire qu’en CM2, beaucoup de parents font encore le choix de ne pas laisser leur enfant à Victor Schœlcher. Le CPE le note :

« La situation est fragile. On doit gagner élève par élève ».

Sur un des murs du Lieu d'échanges, les différentes activités des parents s'affichent. ©LB/Rue89Lyon

Sur un des murs du Lieu d’échanges, les différentes activités des parents s’affichent. ©LB/Rue89Lyon

« Notre système scolaire est le meilleur pour les bons élèves mais le pire pour les autres »

Tous reconnaissent que la réussite d’un tel dispositif tient à l’implication des profs, qui donnent des cours en plus de leur service.
La personnalité de la médiatrice joue énormément. Elle est systématiquement décrite par les profs comme « modeste, très impliquée dans le quartier ». Amaria explique :

« Nous, on est français, mais on n’a pas la même culture. Elle habite ici, elle connaît notre culture mais elle connaît aussi le langage des profs ».

Kheira Chikaoui tient beaucoup à cette neutralité et cette transparence. Et laisse toujours parler les parents et les profs plutôt que de se faire porte-parole.

« On n’est pas des victimes. Nous apprenons et les profs aussi ».

C’est l’intérêt de l’élève qui domine. Elle en revient toujours à ça :

« Nous faisons de l’insertion sociale. Ça fait du bien aux mamans de venir ici. Elles sortent de chez elles, elles s’occupent d’elles-mêmes et prennent confiance. Et si elles se sentent bien, les élèves aussi ».

L’ancien principal, par ailleurs délégué SNPDEN-Unsa, le principal syndicat des personnels de direction, voudrait que des Lieux échanges-parents se multiplient :

« Notre système scolaire est le meilleur pour les bons élèves mais c’est le pire pour les autres. On pourrait développer ces lieux où l’école se met à la hauteur des parents. Ça ne coûte pas si cher que ça. »

En attendant, Kheira Chikaoui ne sait pas si son contrat, payé au Smic, sera renouvelé au-delà de l’année prochaine.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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