Économie 

L’épicerie La Fourmi, un petit business de l’anti-gaspillage à la Croix-Rousse

[Dans nos archives] Ce jeudi 27 août, la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, a convoqué les principales enseignes de la grande distribution pour les contraindre à s’engager davantage dans la lutte contre le gaspillage alimentaire.

> Nous republions notre article du 12 mai dernier sur une enseigne qui en a fait un business.

Ouverte à la Croix-Rousse fin avril, l’épicerie La Fourmi reprend le concept des grands commerces de déstockage. Mettant en avant son côté « anti-gaspillage », la petite boutique entend se faire une place dans ce quartier de Lyon très en vue qui, même s’il est un parangon de la gentrification, conserve une population modeste.

Épicerie La Fourmi : 8 rue Terme, à Lyon. ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

Épicerie La Fourmi : 8 rue Terme, à Lyon. ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

C’est au sein d’un local moderne avec des palettes en bois de récupération que les produits sont installés dans l’épicerie. La Fourmi a ouvert ses portes le mercredi 29 avril.

Pierre Christen, 35 ans, en est le gérant. Après avoir quitté un poste dans la grande distribution, il a commencé à chercher un concept jusqu’à créer un commerce de proximité de déstockage :

« En centre-ville les commerces de déstockage sont très rares, alors que l’alimentation y est très chère. Je voulais créer une alternative pour consommer différemment. Ici je propose des produits de marque, moins chers. »

« Les initiatives comme les systèmes de trocs ou d’économies collaboratives sont souvent des associations, moi je voulais créer quelque chose d’indépendant et faire vivre une entreprise dans la durée. »

Le nom de l’épicerie « La Fourmi » est une référence à l’une des fables de la Fontaine, où la fourmi est prévoyante et économe contrairement à sa voisine la cigale qui dépense sans compter.

C’est dans le même esprit que Noz ou Max Plus, des grands magasins de déstockage, que l’épicerie fonctionne. Essentiellement alimentée par des grossistes, ce nouveau commerce met en avant la lutte contre le gaspillage et ce, dès la vitrine :

« Il n’y a pas de petites économies.
Ici, nous luttons contre le gâchis.
Ici, nous pensons à votre portfeuille.
Ici, nous sommes tous des fourmis. »

La Fourmi épicerie

Vitrine La Fourmi ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

David, un client de 44 ans, a été vite attiré :

« Comme j’ai travaillé dans la grande distribution je savais que les grandes surfaces jetaient énormément. Ici ça permet d’acheter des produits moins chers. Et si une boîte est un peu cabossée elle est bonne quand même. C’est intéressant financièrement, je trouve ça super. »

Le jeu des dates, « juste un risque de perte de goût »

La DLC et la DDM sont définies comme suit par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes  (DGCCRF) :

« La DLC indique une limite impérative. Elle s’applique à des denrées microbiologiquement très périssables, qui, de ce fait, sont susceptibles, après une courte période, de présenter un danger immédiat pour la santé humaine. Elle s’exprime sur les conditionnements par la mention : à consommer jusqu’au… suivie de l’indication du jour et du mois. »

Alors que la DDM ne présente aucun danger sanitaire :

« La DDM n’a pas le caractère impératif de la DLC. Une fois la date passée, la denrée peut avoir perdu tout ou partie de ses qualités spécifiques, sans pour autant constituer un danger pour celui qui le consommerait. La DDM est exprimée sur les conditionnements par la mention. À consommer de préférence avant le…, complétée par l’indication suivante :
– jour et mois pour les produits d’une durabilité inférieure à 3 mois
– mois et année pour les produits d’une durabilité comprise entre 3 et 18 mois
– année pour les produits d’une durabilité supérieure à 18 mois. »

Enfin, la DGCCRF précise que « seuls les produits munis d’une date limite de consommation doivent impérativement être retirés de la vente et de la consommation dès lors que cette date est atteinte. » Si les commerces de la grande distribution ont tendance à se débarrasser des produits se rapprochant ou ayant dépassés leurs DDM, ils restent sanitairement consommables.

Pierre Christen choisit ses produits en fonction des prix et des dates de péremption. Il s’agit pour lui d’une question de bon sens :

« Il n’y a pas de risque sanitaire, juste un risque de perte de goût. Je regarde par rapport au prix. Je privilégie les produits qui ne sont pas dépassés ou très peu, surtout sur les chips ou sur les biscuits. »

Il lâche dans un sourire :

« En revanche, pour les haricots en boîtes, c’est différent. Ils auront juste un peu baignés dans leur jus. Ils seront peut-être même meilleurs. »

Comme dans les autres boutiques de déstockage, le commerçant profite des dates de durabilités minimales (DDM) (terme qui a remplacé la date limite d’utilisation optimale (DLUO)) dont le dépassement est autorisé à la vente, contrairement au dépassement de la date limite de consommation (DLC) qui est, lui, interdit.

Deux normes différentes, qui sont parfois méconnues des consommateurs (voir encadré ci-après).

« Je ne suis pas un concurrent des épiceries solidaires »

Pierre Christen, patron de La Fourmi. ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

Pierre Christen, patron de La Fourmi. ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

Dans la région, le groupement des épiceries sociales et solidaires en Rhône-Alpes (Gesra) rassemble 41 épiceries solidaires. Elles sont principalement alimentée par les banques alimentaires, qui récoltent elles-mêmes 31,3% de leurs denrées par des dons de la grande distribution.

Leur accès dépend des critères géographiques et de conditions de ressources financières. Ces épiceries proposent des produits dont le coût pour les bénéficiaires se situe entre 10% à 50% des prix moyens du marché.

Le Gesra précise que les produits qu’il propose relèvent d’une alimentation quotidienne variée composée de fruits et légumes, produits frais, d’épicerie ainsi que des produits d’hygiène et d’entretien.

Pierre Christen précise que ce ne sont pas ces associations qu’il souhaite concurrencer. Il justifie :

« Elles fonctionnent plus avec les dons des grandes surfaces et ils ont du frais, en général. Je ne propose que des produits secs que la grande distribution refuse de vendre dans ses rayons. »

Et complète :

« Mon objectif est donc d’en faire bénéficier les gens qui n’ont pas forcément accès aux épiceries solidaires. »

L’anti-gaspillage, un discours commercial ?

Pierre Christen positionne son épicerie comme une initiative anti-gaspillage. Pour lui le fonctionnement de la grande distribution est aberrant :

« Ça coûte moins cher de jeter que d’envoyer à des déstockeurs des produits dépassés. Il y a une sorte d’incohérence sur ce qui pourrait être vendu ou revendu. »

La Fourmi

Épicerie La Fourmi. ©Léa Ménard/Rue89 Lyon

Grâce à son commerce et aux partenariats, Pierre Christen a des objectifs clairs :

« Allier l’anti-gâchis et répondre à la demande de personnes qui souhaitent consommer différemment. »

Pour lui :

« Toutes les initiatives sont des choses qu’il faut encourager. Avec les Gars’pilleurs on est un peu dans le même esprit sauf que je suis une entreprise. C’est tout à fait dans le mouvement de changer la consommation. Mais c’est évident que du jour au lendemain tout le monde n’ira pas faire de la récup’ dans les poubelles. »

Un long voyage pour les produits

Les produits qu’il propose ont parfois fait un long voyage, comme les cotons grecs qu’il avait en rayon cette semaine-là.

Les grossistes qui l’approvisionnent ont des stocks qui proviennent de France et d’autres pays d’Europe. Certains produits ont ainsi traversé plusieurs frontières avant d’atteindre les rayons de La Fourmi. Pourtant, la traçabilité n’est connue que par les grossistes qui l’approvisionnent.

D’ailleurs, lorsque le commerçant commande une palette, il ne sait pas exactement quels seront les produits qu’ils recevra, seulement le type : pâtes, conserves ou confiseries…

Pierre Christen reste discret sur les noms des grossistes qui le fournissent. Il craint que ces entreprises, qu’il démarche par téléphone ou par mail, « ne souhaitent pas être citées ».

La raison? Il s’agit de juteux filons pour les professionnels du déstockage. Généralement les palettes qu’il achète sont négociées entre 200 euros et 500 euros. Ce qui lui permet de proposer des prix plutôt compétitifs : packs de bière Heineken à 4 euros, des paquets de gâteaux divers  à 1 euro, ou encore des gels douches à 2 euros l’unité, avec le 3ème offert.

Pierre Christen La Fourmi

Mercredi 6 mai 2015. Cette fois-ci c’est par l’intermédiaire d’un déstockeur de la région qu’il a racheté ces produits.
©Léa Ménard/Rue89 Lyon

De la com’ (pas si) discrète et un compte Facebook actif

Si Pierre Christen n’a pas souhaité faire de publicité dans les journaux ou avec des flyers, sa communication est efficace. Dès l’ouverture de La Fourmi les médias locaux ont défilé comme 20 MinutesMétro ou encore France 3 Rhône-Alpes (reportage ci-dessous) :

En bon commerçant, son discours est rodé. Néanmoins, il aurait presque préféré éviter une trop forte communication, misant davantage sur le bouche-à-oreille :

« Pour éviter que les clients ne cèdent uniquement à la curiosité et soient déçus de ne pas trouver uniquement des produits à 1 euro. Je voulais éviter l’effet « touriste », car parfois les médias montrent une autre image de la réalité. Je compte plutôt sur le bouche-à-oreille. Je n’aime pas décevoir les gens. C’est mon côté perfectionniste. Et puis comme on dit dans le commerce : 1 client déçu en vaut 10. »

Sur son site internet, il présente son épicerie comme un « grenier alimentaire » :

« Ici, on vend des produits de déstockage. On achète les produits par palettes, et forcément, on les vend bien moins cher. Les produits sont déclassés mais d’excellente qualité. Et là où les supermarchés méprisent ces produits, nous, on dit oui. »

Avec des projets en tête, l’entrepreneur espère rendre rentable La Fourmi d’ici une ou deux années.

« Il y a beaucoup d’aléas. Ça peut être très bien ou être très compliqué. Pour l’instant je ne me verse pas de salaire. »

Très actif sur Facebook, le commerçant profite de cet espace pour partager ses nouveaux arrivages et souhaite aussi communiquer sur des initiatives qu’il apprécie.

Avec déjà près de 1300 « j’aime », La Fourmi semble bien partie pour passer l’hiver.

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L'AUTEUR
Léa Ménard
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