Cultures  Tribune 

Jorge Volpi : les écrivains engagés ont-ils disparu ?

actualisé le 29/05/2015 à 00h01

Jorge Volpi est un romancier incontournable au Mexique, où il a fondé avec d’autres écrivains le mouvement du Crack, dont le manifeste rejette la facilité des best-sellers et revendique une littérature mexicaine critique et réflexive. Il est l’un des invités de la 9ème édition des Assises Internationales du Roman (à Lyon) auquel ouvrons avec grand plaisir une tribune.

Consciences

Jorge Volpi aux Assises Internationales du Roman 2015 à Lyon. DR

Jorge Volpi aux Assises Internationales du Roman 2015 à Lyon. DR

Le hasard a voulu que Günter Grass et Eduardo Galeano disparaissent le même jour. On se souvient avant tout de l’écrivain allemand pour son Tambour, qui est peut-être le roman le plus important de l’après-guerre, pour son engagement politique et pour ses impitoyables déclarations qui ont fait de lui, comme on l’a dit et répété à satiété, une des « consciences » de l’Europe.

L’Uruguayen est surtout connu pour être l’auteur du livre politique en langue espagnole – du pamphlet, au sens littéraire du terme – le plus influent de son temps, pour son irréductible engagement à gauche, son anti-impérialisme, et pour avoir été considéré jusqu’à plus soif comme l’une des « consciences » de l’Amérique latine.

Avec la mort d’Octavio Paz, de Susan Sontag, de Gabriel García Márquez ou de Carlos Fuentes – et, dans notre milieu culturel mexicain, celles de Carlos Monsivaís et de José Pacheco – semblent disparaître les derniers intellectuels de notoriété publique caractéristiques de la seconde moitié du vingtième siècle, ces écrivains qui, à l’instar d’Émile Zola avec son J’accuse (1898), ont voulu ajouter à leur vie littéraire une démarche de justiciers, de défenseurs des opprimés, et assumer leur devoir de porte-parole des invisibles de la société dans laquelle ils ont vécu.

Après eux, il ne reste plus que quelques rares membres de leur famille, comme Mario Vargas Llosa et Elena Poniatowska, pour ne mentionner que deux auteurs latino-américains aux deux extrêmes opposés du spectre politique.

Les voix des rebelles et révolutionnaires

Par-delà leurs œuvres – celles de Grass, éblouissantes, et celles de Galeano, inquiétantes – , ces deux auteurs ont incarné les contradictions de ces personnalités confrontées au pouvoir qui n’ont jamais cessé d’être des hommes de pouvoir.

Reconnu de gauche surtout pour sa complicité avec Willy Brandt – le belliqueux Allemand qui a été comme intronisé par le prix Nobel (surtout aux yeux des jeunes radicaux des années soixante-dix et quatre-vingt) – , Grass a été jugé impardonnable par ceux, nombreux, qui ont reproché à l’antinazi lucide qu’il fut d’avoir attendu la vieillesse pour dévoiler la part honteuse de sa biographie, ce faux pas de jeunesse qui avait fait de lui un membre de la Waffen-SS.

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L’écrivain allemand Günter Grass.

De son côté, l’Uruguayen, jugé responsable d’avoir soulevé l’indignation de générations entières de Latino-Américains face aux pillages commis par les États-Unis, et dont la voix a toujours été considérée comme celle des rebelles et des révolutionnaires, a comme tant d’autres gardé le silence sur les atrocités commises au nom de la révolution à Cuba et, plus récemment, au Venezuela.

Il se peut que l’intellectuel public de tradition française dont les figures les plus emblématiques – et opposées – sont Sartre et Camus soit une anomalie dans cette étrange modernité antidémocratique qui a prévalu parmi les élites lettrées après la Seconde Guerre mondiale.

Dans un monde bipolaire si profondément marqué par l’opposition entre les États-Unis et l’URSS comme par l’inégalité entre pays riches et pays pauvres, les artistes et écrivains ont estimé nécessaire de se servir de leur prestige pour défendre les grandes causes : sans eux, que leur visibilité rendait (quasi) invulnérables, qui aurait osé affronter ces pouvoirs républicains ou autoritaires qui ne se gênaient pas pour censurer, emprisonner ou réprimer les dissidents ?

Aux citoyens de rendre visibles les luttes

La tension entre la révolte de ces grandes figures et leur condition de piliers du système n’a jamais cessé de nourrir les soupçons ; il n’en est pas allé autrement pour Octavio Paz au Mexique.

Inévitablement, proches du pouvoir comme ils l’étaient (fût-ce pour le critiquer), ils se laissaient par moments aveugler ou pousser à l’exercer. Tout aussi inévitablement, cet exercice du pouvoir allait ternir un peu leur œuvre.

Nombreux sont ceux, en notre XXIè siècle, qui les ont enterrés et croient qu’une fois ces grandes figures mortes, le poids des intellectuels dans la vie publique est voué à devenir toujours plus négligeable. Dans un monde composite et numérique où chacun peut faire connaître son opinion, ils semblent ne pas faire défaut.

Peut-être est-ce vrai. Peut-être les intellectuels de l’envergure de Grass ou de Galeano restent-ils sans suite. L’idée même d’autorité morale, qu’ils avaient incarnée, semble être tombée en désuétude.

Mais il serait faux ou hypocrite d’affirmer que les luttes qu’ils ont conduites — pour l’équité, la vérité ou la justice — se sont éteintes avec eux. Notre monde est toujours aussi hostile que naguère, si ce n’est plus, aux opprimés, aux pauvres et aux minorités.

Il se peut bien qu’aucun artiste, écrivain ou scientifique ne puisse plus s’assumer en tant que « conscience » de son temps, mais le plus grand triomphe de tous ces intellectuels de naguère serait que de nombreux citoyens, artistes ou pas, dépourvus de tout caractère de meneur, se chargent aujourd’hui de rendre visibles les invisibles, comme le firent ces consciences.

Par Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

Les Assises Internationales du Roman, par la Villa Gillet et Le Monde, du 25 au 31 mai 2015.

Titre et intertitres de la rédaction.

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