Cultures 

Drone et rétroprojecteur : le Mirage festival ou la grand messe du numérique

actualisé le 26/02/2015 à 17h48

En 2015, les voitures devaient voler, les chaussures s’auto-lacer et le port de la double cravate se généraliser. A la place, nous voilà équipés d’imprimantes 3D, de drones et de logiciels génératifs. A voir l’utilisation qui en est faite au festival d’arts numériques Mirage, dont la troisième édition investit cette semaine une dizaine de sites lyonnais, on n’y a pas perdu au change.

Le canadien Martin Messier au Mirage festival 2015.

Martin Messier au Mirage festival 2015.

Entre Lyon et l’innovation, c’est une passion qui remonte au moins à l’invention du métier à tisser Jacquard (1801). Elle a connu une nouvelle concrétisation le 12 novembre dernier avec l’attribution, par la secrétaire d’État chargée du numérique Axelle Lemaire, du label French Tech, censé récompenser les efforts d’une municipalité en faveur de l’entrepreneuriat numérique, ce «levier de croissance» dont les champs d’application sont aussi vastes (éducation, robotique, santé…) que les horizons qu’il ouvre en matière de création artistique sont méconnus.

A l’ombre des accélérateurs de start-ups, espaces de coworking et autres pôles d’entraide et d’émulation qui poussent à Lyon comme des champignons, s’épanouissent des créateurs détournant les avancées technologiques à des fins de renouvellement des formats et modes de consommation de l’art.

Et c’est pour leur offrir une visibilité que Simon Parlange et Jean-Emmanuel Rosnet organisent depuis trois ans le Mirage Festival.

Au commencement était le dol

Ses prémices remontent à 2008. Émoulus du Master développement culturel et direction de projets de l’Université Lyon 3 – qui au début des années 2000 fut au milieu culturel lyonnais ce que la promotion Voltaire de l’ENA est à la présidence Hollande – les deux camarades créent cette année-là l’association Dolus & Dolus, dans l’idée d’organiser des événements plus raccords avec leurs aspirations que leurs gagne-pains d’alors.

En l’occurrence des soirées électro, lesquelles présenteront d’emblée la particularité d’accueillir des producteurs d’avant-garde et, surtout, d’explorer les rapports du son à l’image, via des vidéo-projections ou des scénographies conçues spécialement pour l’occasion – les habitués de Nuits Sonores se souviennent peut-être de leur contribution au Circuit électronique en 2009, tropicale jusque dans son environnement grâce à un dispositif de «climate jaying» à base de brumisateurs, chauffages, machines à fumée, ventilateurs et diffuseurs d’odeurs.

A force de croiser le fer à souder avec des bidouilleurs en tous genres (architectes, designers, programmeurs), le binôme se met petit à petit en tête de prendre ses distances avec les dancefloors pour mieux défricher ces carrefours sensoriels et techniques – il gardera toutefois de ses débuts un savoir-faire utile à la pérennité médiatique de son projet (voir ci-contre).

Inspiré par le Mapping Festival de Genève, avec lequel il partage la volonté de donner à voir «la création de demain» dans un cadre intimiste, le Mirage Festival naît ainsi en 2013 et, comme tous les festivals, il est le résultat d’une défaillance structurelle :

«On a fait le constat que sur Lyon l’offre de diffusion en matière de nouveaux médias n’était pas à la hauteur du dynamisme du secteur, y compris à l’échelle locale. Notre idée était donc de proposer un événement grand public et transversal qui dresserait un panorama de la création lyonnaise tout en la décloisonnant.»

Premières illusions

Soutenue par l’ensemble des collectivités publiques et fréquentée par trois milliers de curieux, la première édition du Mirage Festival est un succès, d’autant plus inespéré que les arts numériques baignent dans un flou sémantique qui, lorsqu’il n’est pas dissipé par des compromis spectaculaires – comme c’est le cas lors de la Fête des Lumières, où Dolus & Dolus a d’ailleurs présenté en 2013 le Luminon, une galerie de strates boisées pulsant de la douce lumière de centaines de diodes – a tôt fait de décourager aussi bien le public que les lieux susceptibles d’accueillir les performances et installations programmées par le festival.

«Même si certains ont rapidement joué le jeu, comme le Musée des beaux-arts, le Lavoir Public ou les Subsistances, c’est une sacrée mission chaque année d’ajuster la programmation en fonction des angles de travail de nos partenaires potentiels, que ce soient des galeries ou des lieux de spectacles» concède le duo.

Faute d’un équivalent lyonnais de la Gaîté Lyrique, c’est donc au Mirage lui-même d’inventer une légitimité à des pratiques qui, de par leur rapide évolution, sont sujettes à une obsolescence étrangère aux arts « classiques ».

Et cela passe forcément par l’établissement d’une définition. Simon Parlange et Jean-Emmanuel Rosnet l’ont voulu la plus œcuménique possible, au point d’assumer la confusion entre innovation (sujette à des enjeux économiques) et création (désintéressée) qui justement freine la reconnaissance des arts numériques :

«A travers le festival, nous nous demandons à la fois comment les outils sont utilisés par les artistes et comment les détournements qu’ils en font influent en retour sur ce qu’en fait l’industrie. Les artistes présentés au Mirage peuvent aussi bien être exposés dans des galeries d’art contemporain et faire des démonstrations sur le stand de Mercedes au prochain salon de l’auto.»

Une dialectique au cœur cette année du tout nouveau Mirage Open Creative Forum, un espace de réflexion installé au Pôle Pixel où se tiendront des tables rondes ouvertes au plus grand nombre et, à l’autre bout de la chaîne, un ambitieux brainstorming entre professionnels, le Tech_Tank.

Retour vers le futur

Au-delà de cette porosité, les artistes participant au Mirage Festival ont surtout en commun d’aller à l’encontre de l’état de passivité communément induit par le progrès, de faire du spectateur un agent actif du réenchantement technologique de son quotidien.

  • Par la suscitation d’un trouble dans le cas d’Arnaud Pottier qui avec Golem, proposition de mapping à taille humaine, insuffle la vie à des statues.
  • Par la création de conditions d’immersion comme chez Guillaume Marmin et Philippe Gordiani, dont le projet Timée donne corps à la Musique des sphères de Pythagore – théorie selon laquelle les mouvements des corps célestes sont régis par des principes harmoniques – via un dispositif frontal de faisceaux lumineux et une bande-son sidérale.
  • Ou encore en l’invitant à interagir avec l’œuvre, ainsi que le font les Allemands Ann-Katri Krenz et Michael Burk avec Kepler’s Dream, où la manipulation d’un amas de polyèdres platoniques imprimé en 3D au-dessus d’un rétro-projecteur génère d’étonnants paysages abstraits.

Attendez voir, un rétro-projecteur ? Le gros cube gris qui prenait la poussière dans les salles de classe des années 90 ? Lui-même.

D’abord incongrue, sa présence ne l’est plus dès lors qu’on considère que l’innovation réside aussi dans l’usage. De fait, c’est également notre rapport au temps et à son passage forcé que le Mirage Festival entend mettre en jeu :

«Nous défendons les technologies au sens large, celles qui sont dépassées comme celles qui sont en avance sur leur temps. Un outil peut être à la pointe et onéreux maintenant et obsolète et démocratisé dans quatre ans. La programmation doit rendre compte non seulement de ces évolutions technologiques mais aussi de la façon dont les créateurs se les réapproprient.»

A l’instar du canadien Martin Messier qui, après avoir constitué un orchestre de machines à coudre, fait de projecteurs Super 8 les instruments d’une performance bruitiste superbement anachronique, ou de Julien Grosjean, qui interroge les notions de mémoire et d’oubli au moyen d’un magnétophone diffusant des paroles pré-enregistrées que remplaceront progressivement celles des visiteurs.

C’est sans doute-là la belle spécificité du Mirage Festival : sa capacité à donner d’un même élan à apercevoir le futur, à apprécier le présent et à redécouvrir le passé. Son propre devenir est tout autant indéterminé.

«On est à la croisée des chemins, constatent ses organisateurs. Le festival commence à se faire une place dans le paysage, mais il est encore fait avec des bouts de ficelle. L’objectif immédiat, c’est de le pérenniser. On saura qu’on tient le bon bout quand les gens arrêteront de faire une moue dubitative quand on leur parle d’arts numériques.»

Ainsi soit-il.

Mirage Festival
Du 25 février au 1er mars

Par Benjamin Mialot sur petit-bulletin.fr.

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