Société 

Un hoax raciste pourrit la vie des Restos du coeur et d’un commerçant lyonnais

actualisé le 25/02/2015 à 09h22

Au début de l’hiver, une lettre injurieuse écrite en direction des Restos du Coeur a resurgi sur les réseaux sociaux. Les termes y sont ouvertement racistes, le tract s’en prend aux familles bénéficiaires « africaines, kosovardes, tchétchènes, turques » qui abuseraient de leurs droits. Pour diffuser ce document, la boite mail d’un commerçant lyonnais a été piratée. Depuis, il est inondé de courriers et vit un enfer.

Les lettres anti-Restos du coeur que reçoit malgré lui le commerçant de Tendance Plus à Lyon.

Les lettres anti-Restos du coeur que reçoit bien malgré lui le commerçant de Tendance Plus à Lyon.

L’affaire dure depuis plus de deux ans, et ressort au moment du lancement de la campagne d’hiver des Restos -le 24 novembre cette année.

En 2012, le gérant de « Tendance + », une petite boutique de vêtements pour femmes de la Guillotière (Lyon 7e), se rend compte que sa boîte mail a été piratée. Un message qu’il n’a jamais écrit est largement repris, partagé et diffusé par des personnes affichant leur racisme et par des sympathisants du FN, comme le montrent leurs pages Facebook dans lesquelles ils militent pour Marine Le Pen.

Cette fausse lettre se met alors à circuler sur Internet, d’abord envoyée par mail, puis très largement diffusée sur les réseaux sociaux.

Elle est signée du pseudonyme « Catherine Tendance », une femme supposée être une employée de la boutique « Tendance + », mais qui aurait donc aussi été une bénévole des Restos du Coeur, scandalisée par le profit qu’en tireraient les étrangers.

Une fausse Catherine et une plainte sans suite

Capture d'écran du faux mail de "Catherine Tendance", personnage inventé pour ce hoax.

Capture d’écran du faux mail de « Catherine Tendance », personnage inventé pour ce hoax.

A la fin du tract figurent donc un numéro de téléphone et une adresse, ceux du magasin « Tendance + ». Mais aucune Catherine n’a jamais travaillé dans la boutique.

Il y a deux ans, le gérant décide de déposer une plainte pour « usurpation d’adresse électronique et de nom » :

« C’est tombé sur moi au hasard, je pense qu’ils ont simplement choisi le quartier, et pris mon magasin pour cible ».

Le mail usurpé est l’adresse professionnelle de son magasin, visible sur son site Internet. Depuis la loi du 14 mars 2011, dite LOPSI 2 , l’usurpation d’identité sur Internet et sur les réseaux sociaux constitue un délit.

La police ne donne pourtant pas suite à cette plainte.

« Ils m’ont dit qu’ils ne pourraient rien faire, que tant que personne ne venait casser le magasin, c’était inutile », déplore le gérant.

Un peu désemparé, il change même de numéro de téléphone. Par cycle, depuis deux ans, des mails venus de personnes qu’il ne connaît pas inondent sa boîte, le courrier postal afflue lui aussi en masse, et le téléphone sonne sans arrêt.

La fameuse lettre est de nouveau réapparue sur Facebook cet hiver. Partagé plus de 500 fois à partir de profils qui se revendiquent « frontistes », elle provoque une avalanche de commentaires plus racistes et violents les uns que les autres. Le patron de « Tendance + » reçoit la vague en plein visage :

« Vous ne vous rendez pas compte, je reçois des mails et même des cartes postales depuis le monde entier : Canada, Israël, Royaume-Uni… C’est la folie ».

Des lettres de gens qui s’interrogent de la véracité des propos. Mais également celles de fans.

La peur de « représailles »

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Crédit : Margot Hemmerich/Rue89Lyon.

Sur une des cartes postales, on peut lire :

« J’ai trouvé votre mail grâce à un transfert d’amis, merci je suis ravie de votre analyse. Nous les anciens nous l’avions prévu, ce n’est qu’un début et plaignions l’avenir de vous tous ».

Finalement, le texte ne convainc finalement que les personnes déjà farouchement convaincues.

Sophie (le prénom a été changé) travaille dans la boutique depuis 10 ans. Elle soupire :

« Régulièrement on reçoit des mamies qui viennent chercher « Catherine » pour discuter ».

Malgré l’absence de menaces sérieuses, l’employée assure vivre dans la peur de représailles :

« Avec ce genre de message haineux, on ne sait jamais qui pourrait passer à la boutique ».

« Une méconnaissance totale du fonctionnement des Restos du Coeur »

Plusieurs versions « améliorées » de la lettre originale circulent désormais, ajoutant force détails aux descriptions de la fausse bénévole Catherine.

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Des descriptions qui révoltent Catherine Ruscica, la responsable des Restos du cœur du Rhône.

« Evidemment que les personnes vont également chercher de l’aide ailleurs. Nous, on donne l’équivalent d’un repas par jour. Alors pour le deuxième, c’est normal d’aller voir d’autres structures que la nôtre ».

Pour la responsable, ces lettres outrancières témoignent surtout d’une profonde méconnaissance du fonctionnement de l’association. Lors de la distribution des repas, des justificatifs et documents d’identité sont réclamés aux familles, avant qu’ils ne puissent bénéficier de l’aide alimentaire.

« Cettre lettre est un torchon, mais heureusement, ça n’a pas eu trop d’influence sur nos donateurs. On sait qui on est et on ne peut pas plaire à tout le monde », conclut diplomatiquement Catherine Ruscica.

Lorsqu’elle est prise pour cible, l’association des Restos du Coeur décide généralement de ne pas réagir et se contente de ne pas relayer. Cette fois, pourtant, l’affaire est entre les mains des avocats de l’association, qui réfléchissent à une solution pour enterrer une bonne fois pour toute Catherine Tendance.

Ce hoax commence à durer un peu trop longtemps à leur goût.

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L'AUTEUR
Margot Hemmerich
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