Appartement 16
  • 6:13
  • 3 février 2015
  • par Laurent Burlet

En banlieue lyonnaise, “je suis le dealer de zit zitoun”

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Comment accéder à des produits de qualités et pas chers dans les quartiers populaires ? En développant les groupements d’achats, répond Boris Tavernier, fondateur de l’association “Vrac”. Encore en rodage, Vrac ambitionne de supprimer les intermédiaires et d’acheter des produits en gros. Chocolat, beurre, fromage et surtout de l’huile d’olive. Boris est devenu “le dealer de zit zitoun” à Lyon et dans sa banlieue.

Il a fait circuler un verre d’huile, elles l’ont senti et bu une gorgée. La quinzaine de femmes assises en rond ont approuvé une à une. Il a fait passé du miel et elles l’ont goûté également. Puis le chocolat et le jus de pomme. A chaque fois, il a reçu l’approbation des participantes.

En ce mois de novembre, sur le plateau des Minguettes, à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon, Boris Tavernier fait de la retape pour lancer son association intitulée “Vers un réseau d’achat en commun” soit Vrac. L’accueil est favorable :

“C’est de la bonne huile, comme chez nous. Et le miel, c’est du médicament naturel”.

Cette dame de 44 ans est une habituée de ce centre social des Minguettes, quartier de Vénissieux, comme toutes les autres participantes à la réunion d’information de ce lundi.

Ses enfants ont grandi ici. Le dernier Ahmed, 4 ans, l’accompagne aujourd’hui. Il y est déjà inscrit. “La maman d’Ahmed”, comme elle veut qu’on l’appelle, vient aussi pour elle, “pour un stage de recherche d’emploi”.
Elle suit également l’atelier cuisine. C’est comme ça qu’elle a connu “Boris, le dealer de zit zitoune” (huile d’olive en arabe), comme certains habitants commencent à le surnommer.

Ateliers cuisine, fabrication de colliers ou activité couture, ce fondateur d’un bar coopératif à la Guillotière, la trentaine bien sonnée, est venu discuter avec les habitants dans les centres sociaux de l’agglomération lyonnaise pour évoquer leurs besoins en matière alimentaire. Et le prix qu’ils pouvaient se permettre.

L'atelier cuisine du centre social des Minguettes. A droite, Boris, le fondateur de l'association Vrac. ©LB/Rue89Lyon

L’atelier cuisine du centre social des Minguettes. A droite, Boris, le fondateur de l’association Vrac. ©LB/Rue89Lyon

“Du bon produit et pas cher”

L'huile d'olive bio, produit "star" du groupement d'achat Vrac. ©LB/Rue89Lyon

L’huile d’olive bio, produit “star” du groupement d’achat Vrac. ©LB/Rue89Lyon

Le constat a été simple à dresser : les femmes des quartiers populaires/sensibles/banlieues (selon l’appellation) veulent du bon produit. Comme les habitants des autres quartiers.
Mais, naturellement, du produit pas cher. Or dans ces quartiers, mises à part quelques exceptions, il n’y a pas de circuits courts de distribution, type AMAP ou paniers, qui permettent de diminuer les prix.

“Il y a une aussi la consommation à plusieurs vitesse”, insistait Boris Tavernier, devant les femmes des Minguettes.

La “maman d’Ahmed” achète des produits de qualité “au moment des fêtes”. Au quotidien, ce n’est pas possible avec un RSA. Mais elle sait ce qu’est un bon produit. Elle vient des environs de Sétif, en Algérie :

“J’ai grandi avec mon père qui cultivait le blé et ma mère qui tissait de la laine.”

Comme elle, de nombreuses femmes viennent d’un milieu rural, souligne la directrice adjointe du centre social des Minguettes, Nadia Bessard :

“Quand une personne va au bled, elle ramène de l’huile. Mais ça reste cher.”

Les prix proposés par Boris ont fait la différence. Son huile d’olive bio d’Espagne est à 5,10 euros le litre alors que le premier prix de l’huile bio chez Auchan est 10,52.

Un groupement d’achat de produits alimentaires

D’où l’intérêt de cette association : un groupement d’achat formé des consommateurs des quartiers de l’agglomération lyonnaise. Le nombre, l’absence d’intermédiaire (les commandes sont passées directement auprès des producteurs) et la proximité des producteurs (dans la mesure du possible) permettent de faire baisser les prix.

Et pour les garantir les plus bas possibles, Boris ne prend pas de commission sur les produits. Ce sont des associations (Fondation Carasso, Fondation Abbé Pierre) et des bailleurs sociaux (EMH et Alliade Habitat) qui payent pour le moment son poste (lire encadré ci-dessous).

A terme, il y a l’idée de générer de l’autofinancement en mettant en place un réseau d”‘adhérents solidaires” qui pourront acheter les mêmes produits mais avec une marge ce qui permettra de financer le prix coutant pratiqué dans les quartiers.

Trois mois après le lancement des prises de commandes, alors que le projet est toujours dans sa phase d’expérimentation, Vrac compte 220 adhérents pour environ 9 000 euros de commande.

Pour le moment, il propose outre la fameuse huile d’Espagne, du comté et du miel du Bugey, du beurre, du chocolat, des jus de fruit, du café bio, de la farine de l’Ain ou du sel de Guérande. Et la gamme s’étend progressivement vers des produits ménagers comme de la lessive et du liquide vaisselle écologique ou du savon de Marseille.

Mais Boris ne veut pas proposer des légumes ou des fruits. Pour ne pas concurrencer les vendeurs sur les marchés notamment.

Nadia Bessard du centre social des Minguettes, insiste sur l’aspect participatif de la démarche :

“En soutenant Vrac, on veut développer la capacité d’agir des habitants. Les petits commerces au pied des immeubles ont du mal. Il ne s’agit donc pas de les concurrencer. Ce groupement d’achat doit être porté par les usages eux-mêmes”.

Produits pas chers et de bonne qualité

“La Ferme des Buers”
L’association Vrac s’inspire du projet de la Ferme des Buers et s’appuie sur deux bailleurs sociaux (Est Métropole Habitat (EMH) et Alliade Habitat). Cette “ferme” est née en 2011, à Villeurbanne, de la volonté du bailleur EMH qui souhaitait répondre, sur un quartier délaissé par les commerces de proximité, à la difficulté des locataires de s’approvisionner en produits alimentaires frais de qualité : fruits, légumes, œufs, laitages. Axelle Enderlé, d’EMH :

“L’objectif n’est pas le low cost car nous ne pourrons concurrencer les hard discounts, mais la qualité à un coût acceptable. Le principe est aussi celui de la commande groupée avec prix négociés en amont, sans engagement et sans abonnement, de façon à s’adapter aux revenus parfois fluctuants.”

A Saint-Etienne, des associations proposent également des paniers paysans pour les habitants des quartiers.

Les lieux de prises de commandes et de distribution sont essentiellement les centre sociaux : aux Minguettes, aux Buers (à Villeurbanne) et au Grand Vire à Vaulx-en-Velin ou la Duchère. Ce sont pour l’instant les quartiers où l’expérimentation est menée. Aux Noirettes près du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin, c’est un local prêté par un bailleur social (EMH) qui permet l’activité.

A la Duchère, les prises de commande se font également au collège. A “l’accueil parent”, un lieu d’échange entre parents et profs au coeur du collège. Son animatrice, une habitante du quartier, Kheira Chikaoui, insiste :

“Ça faisait des années qu’on se posait la question de comment trouver des bons produits pas chers et de qualités et Boris est arrivé”.

Au milieu des livres, des cahiers d’écritures, madame Chikaoui prend désormais les commandes pour l’association Vrac. Entre deux cours, des profs et des parents d’élèves viennent passer leur commande. Hasma veut 500 g de miel et 250 g de beurre et autant de comté, “pour goûter”. Quant à Samira, “pour l’instant”, ce ne sera “que” cinq litres d’huile.

Distribution participative

Ce jeudi 4 décembre, c’est jour de distribution à la Duchère, au centre social de la Sauvegarde. La grande salle a été réservée toute la journée pour l’occasion. Boris a mis une charlotte sur la tête et des gants en plastique. En dehors du jus de fruit, les produits arrivent conditionnés en gros ou en vrac (d’où le nom de l’association). Il faut donc les reconditionner.

Lors de la prise de commande, Boris avait prévenu : venez avec des bouteilles et autres récipients vides pour l’huile et le miel.

Première distribution Vrac au centre social de la Sauvegarde en décembre. ©LB/Rue89Lyon

Première distribution Vrac au centre social de la Sauvegarde en décembre. ©LB/Rue89Lyon

Le message est bien passé. Les gens se pressent avec leur vieille bouteille ou leur pot de confiture vide.

Derrière les tables, mis comme un étal du marché, Boris peut compter sur une animatrice du centre social.
Mais les gens attendent.

Créée par une personne seule, l’association Vrac ne peut se développer que si les habitants participent à la prise de commande et à la distribution des produits. C’est le principe du groupement d’achat. Boris précise :

“Si on veut être présent sur d’autres quartiers, il faudra que ce soit davantage pris en charge pars les habitants”.

Quelques semaines plus tard, pour la deuxième distribution, les groupes de la Duchère et des Minguettes se sont organisés pour participer à la distribution. “C’est déjà dans la culture du quartier”, souligne Nadia du centre social des Minguettes :

“Quand les femmes vont faire leur course chez le Turc, elles se groupent pour faire voiture commune ou pour faire des courses pour les autres”.

Pas qu’une question de nourriture

“Pouvoir accéder à des bons produits, ça montre qu’on fait partie de la société”, annonce Kheira Chikaoui de la Duchère.

“Proposer des produits de qualité montre qu’on nous considère”, renchérit la directrice adjointe du centre social des Minguettes.

Boris a également voulu que l’association ne soit pas dans le caritatif “avec la honte que cela amène”. Chez Vrac, tout le monde peut venir. Ce n’est pas réservé aux pauvres. C’est pour ça qu’on retrouve les profs du collège et les employés du Grand Lyon “GPV” ou Grand projet de ville.

Désormais, les parents d’élèves du collège de la Duchère veulent aller plus loin que l’achat groupé et travailler autour de la manière dont on se nourrit, avec une diététicienne. Bernard, président des parents d’élèves :

“On veut sensibiliser sur la consommation de qualité. Car on est inquiet de voir les collégiens consommer bonbons et boissons sucrés. Mais c’est difficile de faire consommer différemment les élèves et de sortir du coca et du soda”.


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1 commentaire posté

  1. C’est vraiment un beau travail 🙂
    Rapprocher la ville et la campagne, responsabiliser les consommateurs tout en travaillant sur l’éducation au gout au travers d’un projet qui rapproche les gens. Bravo !