Société 

Handicap : un collège-lycée à Caluire hors normes depuis 30 ans

actualisé le 21/01/2015 à 09h16

La Cité scolaire Elie Vignal, à Caluire près de Lyon, scolarise depuis 30 ans des enfants malades ou en situation de handicap pour un cursus classique en collège et lycée. Quand, en 2005, passe la loi obligeant à inclure ces enfants dans leur établissement de secteur, la Cité scolaire risque de fermer. Mais elle tient. Formule expérimentale et hors normes, comment se glisse-t-elle entre les lignes du texte de loi ?

Dans une classe de la cité scolaire Elie Vignal à Caluire. Crédit : Adeline Charvet.

Dans une classe de la cité scolaire Elie Vignal à Caluire. Crédit : Adeline Charvet.

Jeune fille anorexique et une autre jeune fille avec un handicap moteur se retrouvent ici sur le même « banc » dans la Cité scolaire Elie Vignal. Ce collège-lycée n’a rien d’ordinaire. Flanqué sur la colline de Caluire comme un fort, au-dessus de la montée de la boucle, elle semble marquer une pause – pause dans le paysage, dans le chahut du trafic et dans la course à la vie normée.

Quand le portail s’ouvre, un chemin carrossable et piéton prolonge le trajet en spirale. Tout en haut, le collège-lycée avec neuf classes. Ici, pas trop de monde, de la place, du vert, une construction circulaire en rez-de-chaussée, un espace central détente pour les pauses, quand il pleut. Chaque matin, des collégiens et des lycéens arrivent en voiture, en taxi, en bus, à vélo ou à trottinette.

Ils viennent de près ou de loin, parfois de l’Isère ou de l’Ain. Rarement du secteur d’ailleurs. On nous l’a souvent dit : l’école vaudrait le détour, unique dans sa formule. Seul établissement en France, selon les divers acteurs du dossier, à lier l’enseignement au collège, au lycée et à l’hôpital, dans quatorze services hospitaliers de l’agglomération lyonnaise.

« Après la 3ème, on nous a mis dehors et on a été contents »

Ce qu’ont en commun la petite centaine d’adolescents scolarisés ici ? Leur état de « malade » ou de « handicapé », associé à la capacité de « suivre une scolarité ordinaire à condition d’avoir un environnement favorable sur un temps donné ».

Damien Coursodon, directeur de la Cité scolaire depuis un an et demi, pose le décor :

« L’idée est que les jeunes retournent dans leur établissement de secteur. Ils viennent du milieu ordinaire et ont vocation à y retourner ».

Alain Paquier est le père de Marion, infirme moteur cérébrale (IMC) légère scolarisée ici en collège il y a quelques années, après une lourde opération. Il témoigne :

« Après la 3ème, on nous a mis dehors et on a été contents que ce soit passé comme ça, même si Elie Vignal a été le bonheur pour nous ».

Si le directeur d’établissement insiste sur ce point, ce n’est pas un hasard. D’abord parce que c’est la loi. Depuis 2005, la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées « affirme le droit pour chacun à une scolarisation en milieu ordinaire au plus près de son domicile, à un parcours scolaire continu et adapté ».

Le site de l’Education Nationale consacre une page web au sujet.

« Ici c’est le navire amiral, nous suivons 1500 élèves »

Comment ce collège-lycée fait-il alors pour fêter ses 30 ans, ce mois de novembre 2014, neuf ans après cette loi ?
Son côté « unique » aurait pesé fort dans la balance. Lier école et services hospitaliers aurait ses avantages lorsque l’on constate que la plupart des jeunes font des allers-retours entre les deux. Ce qu’explique Damien Coursodon :

« Ici, à Caluire, c’est le navire amiral. Nous suivons 1500 collégiens et lycéens en face à face, au pied du lit, avec l’hôpital, chaque année. Nous sommes aussi en lien avec les médecins et les chefs de service qui nous expliquent l’impact de la pathologie sur l’apprentissage. »

De nouveaux partenariats avec les hôpitaux sont régulièrement signés. Le dernier en date est avec l’unité « Ulysse » de soins psychiatriques pour adolescents de l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, en septembre 2013. En complément, la Cité scolaire coordonne le Service d’aide pédagogique à domicile (Sapad), 180 cas par an, où l’enfant qui doit manquer l’école plus de quinze jours pour raisons de santé bénéficie d’un enseignement chez lui, encore une fois par les professeurs de la Cité scolaire. Système intéressant car il peut là aussi s’agir des mêmes élèves.

Dans les autres départements, cette coordination est assurée par l’Académie. Le directeur appuie, pour soutenir l’intérêt du triple rôle école-hôpital-domicile :

« Nous restons dans notre mission d’éviter les ruptures ».

« Le collège disait accepter Julia, le rectorat ne validait pas »

Fondée sur un méli-mélo administratif, l’établissement n’a pas vraiment de statut juridique et ce, depuis le départ. Quand la Cité scolaire est sortie de terre, c’est le Grand Lyon qui a financé le lieu.

Damien Coursodon raconte :

« Au moment des deux lois de décentralisation, la Courly (ancien nom du Grand Lyon lui-même devenu Métropole au 1er janvier 2015) devait passer le relais au Département et à la Région mais elle ne s’est pas trop posé la question car Elie Vignal était son bébé. En 2004, la Cour régionale des comptes s’en mêle, disant que l’établissement a vocation à être financé par la Région et le Département. Au même moment, la loi de 2005 est dans les tuyaux et l’Inspecteur d’Académie, Bernard Javaudin, annonce qu’il faut fermer Elie Vignal car l’enfant doit être dans son établissement de secteur. »

La loi de 2004 qui crée les établissements publics locaux d’enseignement (EPLE) tourne les partenaires concernés vers de nouvelles négociations.

La Préfecture, le Ministère, le député Chossy en charge la loi de 2005 sur le handicap, le Rectorat, l’Inspection académique, la Région, le Conseil général, le Grand Lyon, et bien sûr les parents d’élèves négocient fort. Ces derniers ne comptent pas lâcher la bouée, les institutions de soutien historique non plus.

« Julia se retrouvait avec des gamins qui ne se foutaient pas de sa gueule »

Mais les points de vue divergent.

Thierry Bouchex, père de Julia, « IMC » (infirme moteur cérébrale) qui devait rentrer au collège en septembre 2005 se souvient de l’imbroglio :

« Nous ne comprenions pas ce qui se passait : le collège disait l’accepter, le rectorat ne validait pas. Est-ce que cela venait du fait que Julia n’était pas adaptée ? Pourquoi voulait-on nous mettre des bâtons dans les roues ? »

« Elie Vignal est un endroit où nous pouvons poser nos valises »

Assez vite, il comprend que les parents d’élèves sont en train de se battre pour la survie de la Cité scolaire. Il rejoint le mouvement, sans jamais le quitter, en témoin d’une bataille où public et intime se mêlent. Le père de famille, devenu président de l’association de parents d’élèves, baptisée Association de promotion du lycée-collège Elie Vignal, appuie :

« Pour nous familles, Elie Vignal est un endroit où nous pouvons poser nos valises. Pour la première fois, l’emploi du temps et les outils sont adaptés aux enfants alors qu’ils n’arrivent plus à suivre dans le secondaire. Aussi, Julia se retrouvait avec des gamins qui ne se foutaient pas de sa gueule et nous voyions un avenir pour elle. »

Ce groupement de parents mène plusieurs actions publiques (centre-ville de Lyon, etc.) et auprès des pouvoirs publics (Président de la République, ministères, hôpitaux, etc.). Jusqu’à fin 2005, il tient un calendrier de ministre, avec le soutien d’élus locaux et le relais des médias.

Thierry Bouchex appuie l’enjeu :

« Les familles se rendaient compte que les collèges et les lycées n’étaient pas capables d’accueillir des enfants en situation de handicap et pas seulement pour des questions d’accessibilité. Dans d’autres départements, les enfants finissent par suivre un cursus qui ne débouche pas forcément sur un diplôme. Après Elie Vignal, certains tombent en carafe mais d’autres font des études supérieures jusqu’à un Master 2. »

Consensus autour d’Elie Vignal, au-delà des clivages politiques

Sur ces multiples débats, Jean-François Chossy, rapporteur de la loi, s’exprime, en janvier 2006 : pour lui, faire de la Cité scolaire Elie Vignal un établissement public local d’enseignement (EPLE) – comme les collèges et les lycées – n’est pas contradictoire à la loi.
Le chef d’établisssement explique :

« Il a reconnu le rôle de passerelle qui manquait pour une véritable inclusion scolaire, à temps plein. A partir de là, cela devient compliqué parce qu’il faut lui trouver une assise économique et juridique  ».

La solution trouvée ? Faire de la cité scolaire une annexe du lycée Saint-Exupéry, sur le même secteur, rue Hénon, à la Croix-Rousse (Lyon 4e).

Une convention, en 2007, officialise la suite pour la Cité scolaire : son financement est soutenu par le Grand Lyon, après un discours de Pierre Dumont, alors vice-président du Grand Lyon lors d’un conseil communautaire (aujourd’hui président d’honneur du Prado).

Son propos marque les esprits ; il soutient clairement Elie Vignal et ses trois missions. Et replace l’histoire de l’établissement, remontant en 1952 où le docteur Stagnara obtenait la création d’une classe primaire en hôpital dans une annexe de l’Hôpital de la Croix-Rousse, le Centre Livet (un lieu qui fait parler aujourd’hui car l’hôpital compte s’en séparer alors qu’il sert de parking aux employés, selon 20minutes).

Le chef d’établissement partage :

« Il y a eu une union sur le fonds. Les signatures se retrouvent les unes à côté des autres au-delà des clivages politiques. S’ils ont adhéré, c’est qu’il y avait eu des engagements politiques successifs de personnes qui faisaient autorité. Il y a aussi eu le souci de permettre une scolarisation aux enfants malades. Face aux handicaps, il existe des associations structurées par handicap pour aider les enfants et leurs familles. Pour les enfants malades, il n’y a avait rien. »

Ce n’est qu’en janvier 2014 que la responsabilité de l’établissement à été remise à la Région.

« Ici, un épileptique se repose une heure et retourne en classe »

Mais rien n’est coulé dans le béton quant à la reconnaissance juridique de l’établissement. Damien Coursodon explique :

« Tout reste compliqué car cela fonctionne en dehors du droit commun ; la survie est liée aux acteurs en place. La lutte n’est pas si vieille ; les signataires sont encore là. C’est aux acteurs de l’Education Nationale qu’il faut réexpliquer en quoi nous sommes forts dans nos missions. Si nous n’étions pas là, les jeunes seraient scolarisés, mais combien de temps par jour ? Ailleurs, un épileptique, après une crise, part en ambulance, reste deux jours chez lui. Ici, il se repose une heure et retourne en classe. »

L’association de parents d’élèves – près de trente familles pour une centaine d’enfants scolarisés – , associée aux enseignants, continue d’agir, de rencontrer les instances décisionnaires pour obtenir le statut d’EPLE (établissement public local d’enseignement), qu’elle voit comme une garantie pour la suite.

Son actuel cheval de bataille ? Que la Cité scolaire conserve la gestion du Sapad (Service d’assistance pédagogique à domicile), une situation, selon nos sources, remise en cause par l’Académie. Car sans un de ses trois pieds, Elie Vignal s’affaiblit dans son rôle de passerelle, sa raison d’être.

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L'AUTEUR
Adeline Charvet
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