Société 

On a réveillonné avec les zadistes de Roybon

actualisé le 22/01/2015 à 17h05

La Saint-Sylvestre est un soir comme les autres sur la zone à défendre (ZAD) de Roybon. Sans cotillons. Organisés en état de siège, une trentaine d’activistes occupent une maison forestière autogérée et sa forêt avoisinante depuis un mois. Ils veulent empêcher le défrichement de cette parcelle par le groupe Pierre & Vacances, qui prévoit d’y construire un Center Parcs.  

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Début novembre, 40 hectares de forêt ont été défrichés. Depuis, les travaux sont bloqués par les occupants du site. Crédit : VG/Rue89Lyon

Mon gilet jaune pour être identifié comme journaliste

Les zadistes entretiennent une méfiance à l’égard des médias et des journalistes accusés d’entretenir la « société du spectacle » (théorisée par Guy Debord).

Aucune photographie de l’intérieur de la maison forestière, ni de visages ne nous ont été autorisées, « suite à de mauvaises expériences » et parce que certains zadistes ne souhaitent pas être identifiés. Aussi, beaucoup d’entre eux ne donnent pas leur vrai prénom.

Pour la réalisation de mon reportage, j’ai du porter un gilet jaune le temps d’être identifié comme journaliste.

Derniers rayons de soleil sur la forêt de Chambaran, tapie d’un mélange cotonneux de neige et de feuilles mortes. Il faut finir à pied les trois derniers kilomètres de la départementale reliant le bourg de Roybon à la ZAD. Car depuis trois jours, un barrage filtrant de la gendarmerie bloque pendant la journée les voitures qui en prennent la direction. Les véhicules sont fouillés et les identités relevées. Officiellement, l’arrêté préfectoral est justifié par la dangerosité de la route trop verglacée.

On entend la ZAD avant de l’apercevoir. Le silence hivernal de la forêt est régulièrement rompu par les rires, les cris et les coups de marteau qui parachèvent les cabanes. Puis, l’entrée ouest se dessine au bout de la route. C’est la barricade « Bières et Punk ». Un homme d’une soixantaine d’année en sort. Il est venu apporter de la nourriture et des couvertures :

« Cette ZAD est partie pour durer. Après le drame de Sivens, le gouvernement ne pourra pas se permettre de nouveaux affrontements », lâche-t-il.

 

Marmite de soupe, gnôle et meilleurs voeux

Quatre zadistes se réchauffent difficilement autour de la cheminée en terre cuite au centre de la cabane de palettes et de toile feutrée qui jouxte la barrière. Devant la maison forestière occupée, deux jeunes hommes mettent les derniers coups de marteau à un grand panneau de bois en forme de T qui – une fois fixé sur trois tréteaux – formera la grande table manquante pour accueillir les repas et les assemblées générales quotidiennes de la ZAD.

La maison forestière rebaptisée "MaquiZAD" par ceux qui l'occupent depuis le 30 novembre 2014. Crédit : VG/Rue89Lyon

La maison forestière rebaptisée « MaquiZAD » par ceux qui l’occupent depuis le 30 novembre 2014. Crédit : VG/Rue89Lyon

Contrairement aux -5°C de l’extérieur. La température est agréable dans la pièce principale du rez-de-chaussée de « la Maquizad », le quartier général. Un « papy savoyard » leur a apporté et installé un poêle début décembre, quand les températures sont devenues négatives.

Que serait la ZAD sans cette aide logistique de sympathisants, qui soutiennent la cause de préservation de cet environnement « mais n’ont plus l’âge pour ça » ? Un artisan dépose des restes de matériel de construction et du bois de chauffe, des maraîchers bio offrent régulièrement des cagettes de fruits et légumes, un boulanger les fournit en pain et, ce soir-là, un couple venu de Valence leur apporte « une marmite de soupe, de la gnôle et [leurs] meilleurs voeux ».

Cependant, peu viennent de Roybon, ce village de 1200 habitants, très majoritairement favorable au chantier, dont les habitants attendent les emplois et les élus les retombées fiscales.

La cuisinière à bois tourne à plein régime. Trois personnes préparent le dîner. Gratin de pâtes aux légumes et houmous de lentilles. Pas de menu de fête spécifique pour ce nouvel an qui ne sera jamais évoqué ni fêté.

 

« Des punks, des squatteurs, des hippies, des petits bourgeois… »

La nuit est tombée. La pièce se remplie assez soudainement d’une quinzaine de personnes. Ils ont terminé leur travail de construction de cabanes et de barricades tout autour de la ZAD.

Nils a la vingtaine et un accent qui laisse deviner ses origines belges. C’est le seul étranger que nous croiserons ce soir-là, alors que des élus et partisans du Center Parcs disent régulièrement en avoir assez que « l’internationale anarchiste » se mêle de leurs affaires.

Nils – qui gère les relations avec les médias – préfère systématiquement employer le « je » plutôt que le « on ». Il s’explique par la sociologie des profils :

« Il y a ici des antifas, des punks, des squatteurs, des hippies, des petits bourgeois et quelques anciens. C’est notre force. On a des divergences politiques mais ce qui nous réunit, c’est la ZAD ».

Un autre zadiste complètera ensuite :

« Nous cultivons la diversité quand les fascistes cultivent la similitude ».

Lui comme d’autres sont aussi passés par Notre-Dames-des-Landes et Sivens.

« Ce ne sont pas des batailles dont on porte la décoration sur la poitrine. Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en lutte », déclare Nils.

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Le nombre d’occupants de la ZAD de Roybon est passée d’une cinquantaine à une trentaine pendant les fêtes de fin d’année. Crédit : zadroybon.wordpress.com

Les heurts avec les partisans du Center Parcs

Le talkie-walkie posé sur la grande table crache un son incompréhensible couvert par la sono hurlante de musique, les Béruriers Noirs ce soir. À l’autre bout du fil, ce sont les vigies des trois barricades qui demandent à être relayées pour venir profiter du repas.

Depuis quelques jours, les zadistes organisent une présence permanente dans ces check-points car, selon leurs dires, ils ont subi samedi l’attaque de partisans du Center Parcs qui ont glissé un bras dans une cabane et aspergé de gaz lacrymogène les occupants. Ils ne veulent pas porter plainte. La semaine précédente, une jeune fille a été heurtée par un 4×4 le long de la route menant à la Maquizad.

Les zadistes ont dressé une barricade autour de la zone. Trois postes vigies sont occupés en parmanence. Crédit : zadroybon.wordpress.com

Les zadistes ont dressé une barricade autour de la zone. Trois postes vigies sont occupés en parmanence. Crédit : zadroybon.wordpress.com

Plusieurs zadistes disent craindre de nouvelles intimidations ou que des méfaits plus graves soient à nouveau perpétrés. Des appels sont régulièrement postés par les abonnés de la page Facebook « Oui au Center Parc des Chambaran ». Surtout depuis que les travaux du projet ont été suspendus par le tribunal administratif de Grenoble, la semaine dernière.

« Ça a donné une légitimité à notre action », estime un zadiste.

Entre les deux camps de la bataille rangée, la tension est forte. De l’autre côté, les partisans du projet Center Parcs leur reprochent la dégradation de matériels de chantier et l’accès bloqué de leurs terres à des agriculteurs.

Mais aucun heurt ne se produira cette nuit de réveillon. Le seul opposant aux zadistes qui se présentera au barrage n’aura montré aucune animosité, venu seulement déposer un auto-stoppeur aveugle se rendant sur la zone et dont il a eu « pitié ».

Paradoxalement, quelques zadistes apprécient les patrouilles et les barrages de la gendarmerie qui dissuadent les provocations.

 

La paranoïa de l’infiltration

D’ordinaire, les forces de l’ordre sont nettement moins bienvenues. Le sigle ACAB (NDLR : pour « All Cops Are Bastards ») est tagué le long de la route, sur les barricades et porté en écusson sur certains vêtements. La mort de Rémi Fraisse est dans toutes les mémoires et d’autres écrits sur les murs de la Maquizad stipulent « ni oubli, ni pardon ».

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Barricade à l’entrée principale de la ZAD. Crédit : VG/Rue89Lyon

Nils explique cette très grande méfiance :

« Je deviens parano parce que je crains une infiltration, car les enjeux de notre lutte dépassent le seul projet de Center Parcs, c’est une remise en cause de tout le système ». 

À ce titre, quand quatre jeunes hommes venus de Charolles pour apporter du vin chaud quittent le campement en voiture, un zadiste « antifa » vient faire part de ses suspicions sur des supposés « Soraliens » (adeptes d’Alain Soral) qui, dans son idée, chercheraient également à infiltrer le mouvement, comme d’autres groupuscules d’extrême-droite à Sivens.

Au petit matin, le moment de quitter les lieux est venu. Mais pas sans savoir ce qu’il faut leur souhaiter pour 2015. Alors ?

« ZAD ici, ZAD là-bas, ZAD partout », lâche le guichetier de la barricade.

 

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L'AUTEUR
Victor Guilbert
Victor Guilbert
Auteur du blog "Grenoble sous ma loupe" et journaliste à Grenoble, je planche notamment sur la politique locale au pied des Alpes.
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