Vu de mon canapé
Infographiste et auteur, s'amuse des media du fond de son canapé.
Blogs  Vu de mon canapé 

Hans Zimmer, musicien pour Interstellar… et pour les toiles

actualisé le 12/12/2014 à 20h24

Vu de mon canapé, maintenant que plus de deux millions de spectateurs français ont vu Interstellar, provoquant autant de migraines que d’éloges, le temps semble venu de se pencher tranquillement sur la bande originale qui accompagne le film, signée Hans Zimmer et au sujet de laquelle on a également tout entendu.

Il est d’ailleurs peu courant qu’une B.O. de ce compositeur allemand fasse autant parler d’elle. Il est même peu courant qu’une B.O. tout court fasse débat, sinon dans les cercles de fans.

Christopher Nolan et Hans Zimmer

Christopher Nolan et Hans Zimmer

Mais s’agissant de Zimmer, longtemps abonné aux partitions ultra musclées de blockbusters américains, il est clair que sa rencontre avec le réalisateur Christopher Nolan a marqué un tournant dans sa carrière, aboutissant à cette étonnante bande originale  d’Interstellar.

 

En collaborant avec le réalisateur anglais depuis Batman Begins en 2005, Zimmer a commencé à injecter dans ses compositions, jusqu’ici guère réputées pour leur finesse, (Jours de Tonnerre, Broken Arrow, Rock…) une touche de gravité qui lui était presque inconnue, à l’exception de ses musiques pour La ligne rouge, Gladiator ou encore Hannibal, rares pépites dans une succession de travaux majoritairement bruyants.

Avec deux Batman de plus et Inception, autres réalisations de Nolan mises en musique par Zimmer, ce dernier a véritablement pris une nouvelle dimension qui lui a d’ailleurs permis de ne pas trop rater les récentes B.O. des deux épisodes de Sherlock Holmes version Guy Ritchie ni celle de Man of Steel, résurrection de Superman produite par… Nolan, ou encore Rush dont le sujet (la course automobile) aurait pu le conduire à renouer avec la facilité. Avec Zimmer plus qu’avec n’importe quel autre réalisateur, lorsque le film est bon, la musique l’est (souvent) aussi.

 

Musique spatiale

Jusqu’ici, en termes de musique pour film spatial, on avait à peu près tout entendu. Le style symphonique était le plus représenté, à des degrés divers de grandiloquence. Spécialiste incontesté, John Williams a longtemps régné sur le genre, de Star Wars à Superman, sans jamais rien révolutionner mais en nous laissant, entre marches impériales et hymnes triomphants, des thèmes inoubliables devenus des classiques.

 

Dans un bref tour d’horizon des compositeurs qui se sont frottés à l’exercice, on retiendra Jerry Goldsmith (Star Trek, Alien…), James Horner (Star Trek 2 et 3, Apollo 13, Avatar), Graeme Revell (Red Planet), Michael Giacchino (les récents Star Trek) ou Steven Price (Gravity), tous excellents mais jamais bien novateurs à l’exception d’Horner qui fut l’un des premiers à utiliser l’électronique au début des années 80.

Dans d’autres cas, on ne s’est pas cassé la tête à faire composer du ‘classique’ par un compositeur contemporain, on est allé déterrer des compositeurs classiques, comme le fit Kubrick pour 2001, l’odyssée de l’espace, en ’embauchant’ Richard Strauss et Johann Strauß.

Jusqu’à ce qu’enfin, pour Mission to Mars, Ennio Morricone ne propose une B.O. spatiale certes très orchestrale, mais rythmée de choeurs et de sons électroniques inquiétants parfaitement en phase avec l’ambiance du film (au demeurant un peu emmerdant).

 

Processus inversé

Morricone, Zimmer… Si chez l’allemand, il n’y a certainement pas ce sens de la mélodie cher à l’italien, Zimmer construisant davantage ses morceaux comme une suite de séquences, elles-mêmes composées d’une succession de couches (qui peuvent à la longue paraitre un poil indigestes), il faut lui reconnaitre un goût pour l’expérimentation assez proche de celui qui conduisit Morricone à utiliser toutes sortes de bruits, grincements, cris d’animaux et autres instruments incongrus pour rythmer ses compositions.

Ainsi Zimmer saupoudra t-il la musique des Sherlock Holmes d’effets sonores très Morriconesque, usant également d’instruments anciens chers au maestro romain et allant même jusqu’à intégrer un morceau de Morricone directement emprunté à sa B.O. de Sierra Torride, un western de 1970.

Mais surtout, comme Ennio composa la musique mythique d’Il était une fois dans l’ouest avant le tournage du film de Leone, Hans se lança dans le projet Interstellar bien avant que ne soit tournée la première scène. Ainsi, depuis que Zimmer collabore avec Nolan, ce dernier insiste pour impliquer le compositeur de plus en plus tôt dans la production du film.

« Selon moi, explique le réalisateur dans le livret du CD, la musique est un élément fondamental, bien plus qu’une simple épice dont on saupoudre un plat une fois qu’il est cuit. »

Dans cette optique, Nolan proposa au compositeur une approche très inhabituelle en lui demandant de ne lui consacrer qu’une journée.

« Je lui ai donné une enveloppe contenant une feuille sur laquelle j’avais noté, de façon très abstraite, le thème de mon prochain film, sans aucun autre détail sur le genre ou sur le scénario. Puis, je lui ai demandé d’écrire un morceau qui serait son interprétation musicale de ma note, et de me faire écouter le résultat en fin de journée ».

Zimmer accepte et le soir venu, il confie à Nolan un CD sur lequel est gravé son morceau, intitulé Day One (morceau présent sous ce titre sur le CD de la musique du film), base de la future musique d’Interstellar. Inverser le processus d’écriture de la B.O. en la faisant composer avant le tournage avait pour but, explique Nolan

« de donner une pleine et totale liberté aux instincts émotionnels et musicaux de Hans, afin que la narration du film et la musique se développent ensemble dès le tout début ».

 

Les grandes orgues de Temple Church

En faisant appel aux grandes orgues Harrison & Harrison de l’église Temple Church de Londres (bâtie par les Templiers au 12ème siècle), Zimmer démontre que l’incroyable puissance et la résonance de l’orgue est idéal pour accompagner des images de solitude et de grandeur spatiale.

 

Le recours à cet instrument n’est pas courant dans la musique de film, principalement en raison de sa taille et de l’impossibilité de le déplacer qui contraint les compositeurs à quitter leur studio pour procéder sur place aux enregistrements.

Autre obstacle redouté par Zimmer, l’instrument est notoirement difficile à synchroniser avec d’autres en raison du délai entre la frappe de la note et la sortie du son, mais dans le cas d’Interstellar, l’effort a indéniablement payé car non content d’apporter une formidable grandeur à sa musique, les grandes orgues offrent une variété de sonorités permettant d’illustrer une grande palette de séquences très différentes les unes des autres.

 

Les grandes orgues de Temple Church

Les grandes orgues de Temple Church

Car avec un tel instrument, il eut été facile de se contenter d’envoyer du bois et de jouer uniquement sur la puissance. Cependant, associées à un orchestre symphonique, les grands orgues d’Interstellar sont toutes à la fois mélancoliques, contemplatives, dramatiques, sombres et néanmoins pleines d’espoir. Très à l’image des sentiments transmis par le film de Nolan. Tantôt guillerettes, apportant ici une touche d’espoir, plus graves ailleurs, créant l’urgence et la tension et poussant enfin vers une forme de recueillement, nous emportant bien au delà de la simple élévation spirituelle et religieuse pour laquelle l’instrument à été conçu.

 

Peu conventionnel

Mise en vente quinze jours après la sortie du film, la B.O. de Zimmer s’est donc récemment offerte aux oreilles de ses fans. « Je souhaitais que les gens la découvrent en regardant le film », expliqua-t-il à HuffPost Live,

« pas en l’achetant avant pour l’écouter sur leur Mac ou avec des petits écouteurs. Je voulais qu’ils connaissent l’expérience viscérale d’être cloué à leur fauteuil par la musique »

Mais beaucoup de spectateurs feront l’impasse, pas seulement parce que la majorité d’entre eux n’achètent jamais de B.O. mais parce que, s’agissant de celle-ci, certains l’ont trouvé omniprésente, voire même agressive et nuisant parfois à la bonne compréhension des dialogues. Cette fois, c’est Nolan qui répond, sur le site du Hollywood Reporter :

« J’ai toujours adoré les films qui présentent la musique d’une façon impressionnante et ceci est une approche inhabituelle pour un blockbuster grand public, mais j’ai le sentiment que c’est la bonne approche pour un film expérimental. Beaucoup de cinéastes que j’ai admirés au fil des années ont utilisé la musique de manière audacieuse et aventureuse. Je ne suis pas d’accord avec le fait que l’on puisse comprendre clairement l’histoire seulement à travers le dialogue.

La clarté de l’histoire, la clarté des émotions – j’ai essayé de les rendre d’une manière subtile et progressive en utilisant les différentes choses que j’avais à ma disposition – image et son. Nous avons soigneusement étudié les décisions artistiques. Il y a des moments particuliers du film où j’ai décidé d’utiliser les dialogues comme effets sonores, donc parfois, c’est mixé sous d’autres effets sonores ou avec d’autres effets pour souligner combien les bruits environnants sont forts. Ce n’est pas comme si personne n’avait fait ça auparavant, mais c’est peu conventionnel pour un film Hollywoodien. »

Pour Interstellar, Nolan et Zimmer ont quelque peu bousculé les habitudes.

Pour Interstellar, Nolan et Zimmer ont quelque peu bousculé les habitudes.

Si elle a pu gâcher la séance de quelques spectateurs ou en laisser d’autres indifférents, la musique d’Interstellar fait partie de ces B.O. qui existent au-delà de la salle de cinéma et peuvent être écoutées, non seulement sans en avoir préalablement capté une seule note durant le film, mais également en ayant même pas vu le film.

C’est déjà un compliment, pour une bande originale, que d’être appréciable par elle-même, sans le concours des images. Mais Interstellar est une expérience à tenter, unique dans le registre de la musique de film, et de la musique tout court. Une expérience qui met de bonne humeur et non de mauvais Zimmer.

Pour s’informer intelligemment sur les orgues, il se trouve, dans les bonus du DVD du spectacle d’Alexandre Astier, « Que ma joie demeure », un excellent petit docu, « Une expertise d’orgue » présenté par Astier.

Partager cet article

Voir tous les articles de ce blog
L'AUTEUR
Jeff Riviere
Jeff Riviere
En BREF

Les archives de Lyon ont besoin de vos photos de mariage

par Rue89Lyon. 373 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

« Tous unis, tous solidaires » ou le Bon Coin du bénévolat lyonnais

par Rue89Lyon. 405 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Orhane : dis-moi où tu habites, je te dirai si tu subis bruit et pollution de l’air

par Rue89Lyon. 1 616 visites. 2 commentaires.