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Ebola, sida : des maladies entre imaginaire social et fait politique

actualisé le 01/12/2014 à 14h01

5500 victimes, c’est le dernier bilan dressé par l’OMS. C’est le nombre de morts de fièvres hémorragiques depuis décembre 2013. En Afrique le virus Ebola ne cesse de se propager, et les rumeurs et préjugés qui continuent de circuler dans le monde entier en sont en partie la cause. Comme pour le  Ebola, la maladie entre imaginaire social et fait politique.

Par Rim Bossard, étudiante à Sciences-po Lyon

Le virus Ebola ©Reuters/Handout

 

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Les étudiants en journalisme à Sciences-Po Lyon couvrent l’événement de la Villa Gillet « Mode d’emploi », encadrés par Rue89Lyon. Vous pouvez lire l’intégralité de leur production sur la plateforme Villavoice.

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« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». C’est en citant La Fontaine que Bruno Lina, professeur de virologie à l’université Lyon 1, décide d’ouvrir la conférence sur la maladie entre imaginaire social et fait politique, ce samedi à l’Hôtel de Région, dans le cadre du Festival Mode d’emploi. Comme pour les animaux malades de la peste, l’universitaire pense que les épidémies qui ont marqué ce siècle sont bien plus qu’un facteur létal, ce sont des phénomènes qui frappent les esprits.

Comment ne pas penser alors au virus Ebola, qui défraye la chronique depuis quelques mois, qui laisse place à la panique de l’Afrique à l’Espagne, en passant par les Etats-Unis ? Comment ne pas faire résonner les vers du poète français, alors que la presse internationale se livre à une véritable psychose morbide sur la propagation de la maladie ?

L’Afrique, un « pays » malade

Apparue pour la première fois en 1976 au Zaïre, la maladie d’Ebola sévit depuis maintenant un an dans les pays du Golfe de Guinée. Les plus touchés, la Sierra Leone, le Libéria et la Guinée, comptent leurs victimes à près de 5500. Bien qu’aucun traitement n’ait encore été mis au point, la réalité de la maladie est bien connue des autorités médicales. Pourtant préjugés et rumeurs restent bien ancrés dans les imaginaires sociaux, d’autant plus qu’ils concernent un territoire depuis longtemps discriminé, stigmatisé et relégué au second plan en matière de questions médicales et sanitaires : l’Afrique.

Malaria, typhus, paludisme, tuberculose, le continent cumule les épidémies et se traine une étiquette de « pays malade » bien malgré lui : du continent on passe facilement au pays. L’Afrique ne devient alors qu’un grand pays malade dont les peuples, souvent indifférenciés, souffrent à l’unisson dans la sueur, sous la chaleur et les mouches. Un tableau dont la peinture ne s’est pas écaillée depuis des décennies.

Sida, Ebola, même combat

Mais n’oublions pas le mal qui dévore l’Afrique : le sida. Bien que des baisses s’observent dans le nombre de morts et d’infectés, en 2011 69% de la population totale atteinte du VIH vivait dans cette zone, de même que 92% des femmes enceintes et 90% des enfants.

Interrogé sur la question du VIH, Daniel Defert, fondateur de l’association française de lutte contre le sida AIDES et invité de la conférence, s’applique à démontrer comment l’imaginaire social et un certain nombre de fantasmes ont freiné la mise au point d’un traitement efficace et la mise en place de mesures de prévention. Le parallèle avec Ebola est indéniable.

L’idée reçue en vigueur lorsque le sida apparaît dans les années 1980 aux Etats-Unis est que la maladie est une « grippe » exclusivement contractée par les individus homosexuels. Un premier postulat qui fausse d’emblée la recherche médicale et ne pousse pas les autorités à s’intéresser outre mesure au phénomène. Pour Ebola la réflexion est semblable : le virus se répand dans une zone déjà tellement touchée par les épidémies diverses que le monde ne mobilise pas particulièrement pour la cause.

Le deuxième postulat concerne un enjeu démographique. A une époque où les homosexuels sont visibles mais encore peu connus, la propagation du sida n’inquiète pas vraiment. On considère alors le nombre de porteurs comme étant trop faible pour que cela ait une quelconque incidence. A nouveau le même schéma s’observe avec la fièvre hémorragique. Ebola n’est pas un problème, cela reste une maladie contractée par des paysans pauvres et isolés, qui ne se déplacent pas, et qui de surcroît meurent trop vite pour qu’elle ne se répande.

Tant que l’Afrique respecte ses frontières, tout va bien. Mais quand la maladie frappe aux portes de l’Occident, le monde entier s’embrase. Et encore une fois l’imaginaire social est nourrit de récits alarmistes et apocalyptiques.

« Un excès piloté par les médias »

Dès lors que des récits naissent sur l’épidémie, celle-ci devient un enjeu politique. Et lorsque la sphère médiatique s’empare du sujet, il est déjà trop tard pour les autorités, la panique est générale. « Un excès piloté par les médias » selon Bruno Lina.

Il souligne alors à quel point il est inacceptable aujourd’hui que les personnalités politiques se laissent surprendre par un phénomène inattendu qui pourrait nuire à la société. Elles sont donc obligées de réagir vite et bien, et dans un message qui puisse être compris. Les médias jouent alors un rôle primordial dans le façonnage de l’imaginaire social. Souvent l’épidémie appelle à une succession de témoignages qui finit par se poser en vérité. L’accent est mis sur le sensationnalisme. Le discours des experts est parfois mal délivré. Ebola, le mot est sur toutes les bouches, sur tous les écrans, et la peur grandit.

Ce que les médias disent peu cependant, c’est que le nombre de morts officiel est largement approximatif, et qu’en réalité il pourrait être beaucoup plus élevé. Car au Libéria et en Sierra Leone par exemple, les mesures sanitaires très répressives mises en place entraînent la peur de voir ses proches contaminés enlevés par les autorités, sans jamais revenir. Les morts et les malades sont cachés, brouillant ainsi les estimations.

Ce que les médias ne voient peut-être pas, c’est l’importance qu’ils pourraient jouer dans la modification de ces comportements, dans le dialogue avec les populations qui souffrent de la maladie et de la stigmatisation de l’Occident.

« Il faut remettre le malade au cœur du débat » assène Daniel Defert. Il est peut-être là le vrai problème. A fantasmer sur la terreur de la maladie, à verser de l’encre sur l’éventualité d’une large propagation, on en oublie surtout qu’il y a de vrais malades, qui ne sont pas hypothétiques eux.

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