Cultures 

Documentaire : dans une scierie de la Creuse, on essaie le travail autrement depuis 25 ans

actualisé le 26/11/2014 à 08h43

On y parle de solidarité, d’égalité et de partage. D’utopie donc, et en matière de travail, le terme serait presque galvaudé. Le festival À Nous de Voir propose ce mardi le documentaire de Sophie Bensadoun« Ambiance bois, le travail autrement ». La réalisatrice y fait le portrait intime d’une scierie montée en Société anonyme à participation ouvrière (SAPO), créée il y a 25 ans, au beau milieu de la Creuse. Entretien.

Rue89Lyon : Quelle est la genèse du projet ?

Sophie Bensadoun : Après avoir fait un film sur l’histoire du commerce équitable en France, j’ai commencé à m’intéresser aux alternatives économiques. J’ai fait aussi un film sur le familistère de Godin dans l’Aisne, la plus grande utopie sociale réalisée à ce jour qui proposait déjà la fin du XIXème d’associer le travail et le capital pour gérer une unité d’habitation et de production.

C’est par la presse concernée par ces questions que j’ai pris connaissance de l’existence d’Ambiance Bois. Moi-même étant native du Limousin et pour en être partie, je me rendais compte, devenue réalisatrice parisienne, que ce territoire rural délaissé pouvait aussi être une terre de création parce qu’il y avait un besoin de présence, de la place pour faire.

C’est un thème qui m’intéresse. L’histoire d’Ambiance Bois s’inscrit dans cette réalité.


Le Familistère de Guise, une utopie réalisée par CNRS

 

« Il a fallu un temps d’approche dû à la lassitude des salariés devant les demandes répétées de faire un film »

Un livre avait déjà parlé de l’expérience Ambiance Bois (Scions… travaillait autrement ? – Ambiance Bois, l’aventure d’un collectif autogéré, Michel Lulek, Éditions REPAS), vous souhaitiez aller plus loin dans la démarche ?

Les choix de vie que représente le fait de travailler à Ambiance Bois sont tellement forts que j’ai voulu savoir qui, pourquoi, comment on devient salarié d’Ambiance Bois, et comment la motivation de chacun évoluait dans le temps.

La diversité des parcours des uns et des autres fait totalement sens pour moi : que des hommes et des femmes d’horizons aussi différents se retrouvent au sein d’un collectif sur une même manière de penser et vivre le travail, cela signifie qu’il y a forcément quelque chose de juste dans cette organisation.

On rejoint là ce qui me plaît particulièrement dans ce ce que dégage le film : pas d’idéologie, pas de dogmatisme, mais un ressenti et un vécu très simple et très naturel des valeurs que porte l’entreprise.

 

Comment s’est déroulé le tournage ? Cela été simple de convaincre les salariés de l’entreprise ?

Le tournage a duré 10 jours en continu, ce qui est une contrainte importante : je fais avec ce qui se présente et rien d’autre. Il a fallu un temps d’approche dû à la lassitude des salariés devant les demandes répétées de faire un film et qui n’aboutissaient pas. Une méfiance aussi chez certains de se voir caricaturés dès lors qu’on est dans le « autrement  » et donc « différent ». Ce que je comprends tout à fait.

Les salariés se réunissent régulièrement pour prendre toutes les décisions en commun.

Les salariés se réunissent régulièrement pour prendre toutes les décisions en commun.

 

« Parmi les limites du projet, l’inertie est la plus forte semble-t-il, du fait des décisions prises à 26 personnes »

 

L’idée de « faire ensemble » est essentielle dans la démarche d’Ambiance Bois, avez-vous également suivi ce leitmotiv lors du processus de création de ce projet de documentaire ?

Je travaille tout le temps avec la même équipe, et j’ai travaillé sur ce film comme sur les autres : en fonction d’un cadre défini que je précise dès l’écriture, on dialogue pas mal ensemble sur le film dès l’écriture et pendant le tournage, jusqu’au montage.

La réalisatrice, Sophie Bensadoun.

La réalisatrice, Sophie Bensadoun.

 

La détermination à faire de la politique sans être idéologue est très perceptible tout au long du documentaire.

Être dans une subjectivité forte et sincère, exprimée par des personnalités auxquelles ont peut facilement s’identifier, a beaucoup plus de poids pour faire passer un message dit « politique »que d’afficher des principes qui peuvent s’apparenter à du dogmatisme et laisser le spectateur méfiant et distant.

 

Certaines limites sont tout de même pointées dans le documentaire, quelles sont-elles selon vous ? Comment les ressentez-vous ? Y a t’il encore des sceptiques ?

Elle sont dites par les protagonistes eux-même : l’inertie est la plus forte semble-t-il, du fait des décisions prises à 26 personnes, sans vote mais à la majorité, ce qui fait qu’une décision peut prendre un an. Mais entre perdre du temps à décider ensemble et obéir à une hiérarchie, leur choix est fait. Ceux pour qui c’est trop lourd s’en vont.

Ça me questionne car j’aime l’efficacité, j’aime avancer, progresser. Mais c’est finalement un chemin très solitaire alors qu’à Ambiance Bois, on s’enrichit et on évolue avec ce que sont les uns et les autres.

 

 « Je trouverais normal que, sur un film où chacun a sa place et contribue à la création, tout le monde soit payé sur un même salaire horaire »

 

Quel a été votre sentiment général sur cette expérience ?

Je suis très contente d’être allée au bout malgré peu de moyens et l’absence de chaîne hertzienne, parce qu’humainement c’était un beau moment pour mes collaborateurs au moment du tournage et moi-même, que les liens créés perdurent et parce que le film touche beaucoup les gens qui le voient dans les festivals. Les choix énoncés dans le film renvoient chacun à ses propres choix de vie, ses aspirations à vivre autrement.

Chaque salarié passe à tous les postes, la charge de travail est ainsi également répartie, au même titre que le salaire.

Chaque salarié passe à tous les postes, la charge de travail , ainsi que le salaire, sont ainsi répartis équitablement.

 

Est-ce que ce type d’initiative est un idéal pour vous ? L’aboutissement d’une utopie ? Et le fait de donner de la visibilité à cet exemple de réussite signifie-t-il quelque chose d’important pour vous ?

On s’est posé la question du collectif dans notre métier, avec mes collaborateurs en faisant ce film. C’est très rare d’en trouver. Alors qu’on a, à nous tous, toutes les compétences pour écrire, tourner, monter, produire et même diffuser, on galère chacun dans notre coin pour travailler. Ça fait réfléchir.

Les conventions collectives dans nos métiers qui nous protègent sont un frein à l’égalité des salaires. Personnellement je trouverais normal que, sur un film où chacun a sa place et contribue à la création, tout le monde soit payé sur un même salaire horaire.

 

Le documentaire est sorti en début d’année, quelle a été et quelle sera sa diffusion ? Et comment est-il reçu ?

Il est passé sur Telim TV, câble régional en Limousin. Il a été sélectionné dans cinq festivals pour l’instant et j’attends des réponses pour d’autres et continue à l’inscrire. Le film touche beaucoup les gens et les débats sont toujours intéressants. Les gens émettent le souhait que « d’autres choses comme ça existent ». Et une édition DVD est prévue à la fin de l’année.

 

Quel est votre prochain projet ?

Justement, comme « d’autres choses comme ça » existent, non seulement sur le Plateau de Millevaches mais partout en France, j’envisage de montrer cette autre France dont on ne parle pas sauf de manière anecdotique et condescendante, celle qui aspire à une vie plus solidaire et plus juste, qui n’attend pas que les choses arrivent mais les font.

 

Extrait du texte de genèse du projet d'Ambiance Bois. (extrait du documentaire)

Extrait du texte de genèse du projet d’Ambiance Bois. (extrait du documentaire)

 

Festival A Nous de Voir, jusqu’au 30 novembre. Documentaire à découvrir le 25 novembre à 19h30 à la Mémo – Médiathèque d’Oullins.

 

 

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L'AUTEUR
Juliette Briand
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