Société 

La Ville de Lyon ferme la rue aux prostituées de Gerland

actualisé le 17/12/2014 à 14h42

Question lutte contre prostitution, la mairie socialiste de Lyon fait encore parler d’elle. Après l’interdiction de stationner destinée aux camionnettes dans le quartier de Gerland, un arrêté municipal leur interdit totalement la circulation dans une zone d’activité dédiée aux entreprise de biotechnologie. Une première nationale.

Barrières qui entravent les rues et panneaux sens interdit. L’automobiliste du soir ou du week-end, en sortant du périphérique direction Gerland, doit se demander pourquoi la première « zone d’activité » qu’il trouve sur sa route est visiblement fermée à la circulation.

A moins d’être client de prostituées, salarié d’une de ces entreprises ou lecteur assidu des pages 7e arrondissement du Progrès, on a peu de chance d’avoir eu l’information.

On peut s’arrêter sous l’enseigne lumineuse de Genzyme, une filiale biotechnologie de Sanofi, principale entreprise de la zone. Et demander des explications à l’un des deux vigiles postés à l’une des entrées de la zone désertée par les prostituées.

Mais on ne trouvera pas ici l’arrêté municipal affiché, qui justifie ce dispositif.
 En toute discrétion, la mairie de Lyon a signé, il y a un mois, un texte qui interdit la circulation des « véhicules équipés pour le séjour ou une activité ». Les camionnettes de prostituées sont ainsi totalement interdites dans le parc d’activité « Ampère Techsud », de 19h30 à 5h en semaine et 24h/24 le week-end.

L’interdiction est limitée dans le temps, elle a été prise pour une durée de trois mois à compter de la date d’entrée en vigueur, le 18 septembre.
 Sur les trois rues, une est totalement fermée, les autres sont toutes gardées par un vigile de chez Byblos. Dès que ces vigiles voient une camionnette, ils appellent la police.

La Ville de Lyon n’a pas pris la peine d’afficher l’arrêté.
En rouge sur la carte, la zone où la circulation des camionnettes est interdite.

 

On interdit jusqu’à la circulation des camionnettes

Depuis 2001, c’est le huitième arrêté municipal anti-prostitution pris par la mairie de Lyon. Ils sont pris en fonction de l’avancée des projets urbains, comme l’analyse le sociologue Lilian Mathieu, et en fonction du mouvement des camionnettes de la Confluence à Gerland.Voir la chronologie.

C’est la première fois qu’un arrêté va jusqu’à interdire la simple circulation des camionnettes dans les rues.

Le dernier arrêté en date, celui de septembre 2011, n’étendait que la zone d’interdiction de stationner. En jaune sur la carte.

Pourquoi la mairie a-t-elle pris une telle mesure coercitive alors que le nombre de camionnettes est en déclin ? De 2008 à aujourd’hui, sur l’ensemble du quartier de Gerland, les camionnettes sont passées d’environ 130 à « 70 à 90 par jour » selon les motifs exposés dans l’arrêté.

Sur les trois rues permettant d'accéder à la zone, une est totalement fermée.

Sur les trois rues permettant d’accéder à la zone, une est totalement fermée. ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

 

« Un caractère de gravité tel pour la sécurité, la salubrité et la protection des sites »

La justification donnée par la mairie est à double détente.

Il y a celle, officielle, donnée en direction du préfet qui contrôle la légalité des actes.
 On peut ainsi lire dans les « considérants » que le « stationnement irrégulier et concentré sur les voies de desserte de la ZAC « Ampère Techsud » présente un caractère de gravité tel pour la sécurité, la salubrité et la protection des sites qu’il justifie (…) une aggravation de l’arrêté du 30 septembre 2011″ (qui interdit seulement le stationnement, ndlr).

Sans jamais citer les termes de prostituées ou prostitution, l’arrêté détaille :

  • En matière de salubrité : « pollutions conséquentes et continues des lieux (détritus, papiers, protections sanitaires et hygiéniques, déchets alimentaires, eaux usées, odeurs incommodantes).
  • En matière de sécurité : « invectives à connotation sexuelle, agressions verbales, vols ou tentatives de vols, privatisation de la voie publique, etc… »
  • En matière de circulation : « certaines entreprises ont une activité 24h/24 et 7 jours/7 ».

L’arrêté précise que les PV et les mises en fourrière qui résultent de la seule interdiction de stationner n’ont pas été suffisants pour en finir avec la prostitution dans ce secteur. La municipalité cite même les chiffres de 266 PV et 23 mises en fourrière entre février et septembre 2014, pour cette seule zone d’activité.

Depuis l’ouverture de la zone d’activité et l’installation de Genzyme, les polices se sont focalisées sur cette partie de Gerland qui concentre les camionnettes et les terrains disponibles pour les biotechs.

Si les interventions des polices municipale et nationale sont régulières sur le quartier, l’activité policière a connu un pic du printemps à l’automne 2014 avec notamment des bouclages temporaires de la zone par les forces de l’ordre.

Depuis quelques mois la pression sur les prostituées s’était légèrement relâchée. Certaines ont définitivement quitté Lyon comme Karen qui faisait figure de porte-parole des prostituées. D’autres sont revenues poser leur camionnette jusqu’à ce nouvel arrêté. A voir, sur le sujet, notre webdocumentaire « Les Filles de Gerland ».

Une camionnette de prostituée enlevée par la fourrière dans la ZAC "Ampère Techsud" en novembre 2011.

Une camionnette de prostituée enlevée par la fourrière dans la ZAC « Ampère Techsud » en novembre 2011. ©Natacha Boutkevitch

 

« L’emploi » dans les biotechs chasse les prostituées

Contactée par téléphone, Karen ne croit pas un instant cette justification officielle :

« Le soir et le week-end, les filles ne gênent pas les entreprises. La seule boîte qui est ouverte toute la nuit, c’est la Poste et les locaux ne se situent pas dans la zone d’activité Techsud. C’est une question de fric : la mairie n’arrive pas à vendre les derniers terrains de la zone car on leur dit qu’il y a des prostituées. Donc on les vire ».

L’adjoint (PS) à la sécurité, Jean-Yves Sécheresse, donne du crédit à cette analyse. Ce fidèle de Gérard Collomb revendique la possibilité de faire un « test ». « Comme ce que j’ai fait place Gabriel Péri ». Quelques semaines après avoir installé un faux-chantier pour chasser un marché sauvage, la municipalité avait dû faire marche arrière et le démonter.

A la question pourquoi prendre un arrêté qui interdit la circulation, il répond : « l’emploi » :

« Il faut rendre suffisamment attractive la zone pour que des entreprises s’y installent. On le fait pour le développement économique de Lyon ».

L’adjoint reconnaît par ailleurs qu’il n’y a pas eu récemment de lettres de protestation de la part des entreprises. 
Et l’emploi, c’est les biotechs. 
Gerland, rebaptisé « Lyon Biodistrict », doit être sexy (proximité avec le centre-ville, les centres de recherche…) pour attirer les start-up et concentrer les entreprises dans ce secteur.

Manifestement, « Gerland, quartier des prostituées » ne figure pas sur la plaquette que Gérard Collomb a pris sous son bras pour aller draguer les investisseurs lors de son récent voyage sur la côte est des États-Unis.

L’adjoint au maire a donné rendez-vous dans trois mois pour voir si les camionnettes se sont « évaporées ». Un mois après le début de l’« expérience », on peut déjà noter un déplacement vers d’autres rues et d’autres zones industrielles de Gerland. Des filles qui exercent en camionnettes mais également à pied.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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