L'anti-Routard de Lyon 

Tony Garnier à Lyon, ce sont aussi des villas oubliées, démolies ou adulées

actualisé le 16/09/2014 à 09h50

Tony Garnier, ce n’est pas seulement le stade de Gerland et le quartier des Etats-Unis. L’architecte a construit dans les années 1910-20 trois villas rue de la Mignonne à Saint Rambert (Lyon 9e). Méconnues du public, elles furent pourtant des prototypes de son grand projet de Cité Industrielle. Dominique Putz, architecte, nous ouvre les portes de celle qu’il a achetée en 1989.

Villa de D. Putz, construite par T. Garnier

Villa de Dominique Putz, construite par Tony Garnier

« L’idée que je me faisais de l’architecture »

Au numéro 5 de la rue de la Mignonne (Lyon 9e), une grande palissade sans nom ni sonnette cache un joyau du patrimoine lyonnais. Le mystère est encore entier lorsque Dominique Putz ouvre la porte de son antre.

 Making of : L’anti-guide du Routard de Lyon
Rue89Lyon se lance sur l’exploration d’une autre face de Lyon. Nous vous convions à emprunter les chemins qui ne figurent pas dans le Routard ou pour lesquels les guides touristiques ne font que de pauvres mentions. Outre le fait que ces lieux insolites, décalés, méconnus (choisissez le qualificatif) doivent raconter une histoire, nous avons fixé comme seul critère qu’ils doivent être accessibles au public ou, au moins, être visibles de l’extérieur.

Avec une forme de timidité, il se rappelle :

 « Lorsque j’enseignais à l’école des Beaux-Arts de Lyon, j’envoyais mes étudiants faire des croquis de cette villa. Je l’avais connue par hasard, au détour d’un livre. Quand en 1989 j’ai appris qu’elle était en vente, je n’ai pas hésité. Cela correspondait complètement à l’idée que je me faisais de l’architecture et c’est là que j’avais envie de vivre. »

La villa de Dominique Putz a été édifiée par Tony Garnier de 1912 à 1919. Elle était destinée à son épouse, Catherine Garnier, qui y a vécu avec son amant André Tessier. Le plan de la villa était déjà présent dans le projet de Cité Industrielle que Tony Garnier avait publié en 1917 et dont seront inspirées toutes ses œuvres.

Ce n’est pas peu fier que Dominique Putz nous montre les croquis issus de l’ouvrage « Une Cité Industrielle ».

Plan de la villa de D. Putz

Plan de la villa Tony Garnier acheté par D. Putz

 

« Le centre de la maison se trouve dans le jardin »

Plan de la villa Tony Garnier acquise par D. Putz. ©Lauriane Clément/Rue89Lyon

Plan de la villa Tony Garnier acquise par D. Putz. ©Lauriane Clément/Rue89Lyon

La maison, réalisée en béton armé, est surprenante. Tout d’abord par rapport à la sensation de vide quant à la surface habitable. C’est une toute petite maison quand on la compare avec l’espace extérieur. Elle ne comporte qu’un seul étage et quelques pièces de petites tailles.  Le centre névralgique de l’habitation se trouve indéniablement dans le jardin.

L’architecte explique :

« La maison se prolonge dans le jardin de manière architecturée, on se sent toujours un peu dans le jardin quand on habite ici. Il y a d’ailleurs plus de béton en extérieur que de structures construites pour la maison. C’est à la fois étonnant et magnifique. »

Jardin de la villa

Jardin de la villa

Le jardin est enserré dans un ensemble de murs de béton ajourés et de pergolas. De nombreuses colonnades sont là pour structurer le tout. Au fil de la visite, on découvre des détails venus d’ailleurs, rappels de la Grèce, de Rome ou pourquoi pas de Pompéi.

Dominique Putz ne s’en lasse pas :

« Cette villa est un véritable cours d’architecture, chaque jour j’apprends une nouvelle leçon en l’observant. C’est une architecture en dehors du temps, à la fois classique, antique, minimale, moderne et pas moderne. »

 

Une villa peut en cacher une autre

Dominique Putz et "La cité industrielle"

Dominique Putz et « Une Cité Industrielle »

Dans la même rue, deux autres villas ont été réalisées par Tony Garnier à la même époque. Leurs architectures sont néanmoins différentes. La villa du numéro 7 de la rue de la Mignonne a été bâtie pour une amie de l’architecte, Mademoiselle Bachelard, de 1917 à 1924. Toute en béton armé, elle possède de plus grandes pièces sur un seul niveau. Le jardin a disparu mais la terrasse subsiste avec une fontaine et sa vasque.

Qui était donc Mademoiselle Bachelard ? Les légendes l’imaginent maîtresse de Tony Garnier. Dominique Putz, suppose, quant à lui :

« Mademoiselle Bachelard, je me demande si ce n’était pas une héritière qui avait de l’argent. Avec la Première Guerre Mondiale, les chantiers de Tony Garnier se sont arrêtés, il a manqué d’argent. C’est pour cela qu’il n’a pas pu concrétiser son projet initial, c’est-à-dire faire un seul grand jardin entre les villas. Mlle Bachelard lui a sûrement apporté les financements dont il avait besoin ».

 

Le conseil général du Rhône a-t-il bousillé une villa de Tony Garnier ?

Atrium coupé de la villa

Atrium coupé de la villa Tony Garnier du n°1 de la rue Mignonne. ©Lauriane Clément/Rue89Lyon

Mais c’est la villa du numéro 1 de la rue de la Mignonne qui a fait le plus parler d’elle. Ce fut la toute première à être construite par Tony Garnier, en 1910-1912. L’architecte y résidera d’ailleurs jusqu’à sa mort.

Elle occupe 380 mètres carrés, et regorge d’espaces intermédiaires ouverts vers l’extérieur (porche, véranda, pergola, toit-terrasse). L’atrium, pièce-maîtresse de la maison, a été conçu comme un cloître à arcades avec en son centre une fontaine.

L’histoire de cette maison est tragique. En 1939, peu après la mort de l’architecte,  elle a été vendue, puis finalement achetée par le conseil général du Rhône en 1958.

Le conseil y a réalisé des travaux qui ont amputé la villa d’un tiers de sa surface et coupé l’atrium en deux.

 Tony Garnier, « l’un des architectes les plus démolis »

Tony Garnier est le premier architecte urbaniste du XXe siècle. Pourtant selon Dominique Putz, il fut l’un des plus démolis de France : « Il y a eu les abattoirs, le stade, l’hôpital Edouard Herriot, son œuvre majeure, où ils vont bientôt détruire quatre pavillons. C’est le plus grand scandale à Lyon en ce moment. »

Il explique également pourquoi ces villas ont été oubliées : « Il y a eu un changement d’architecture dans les années au tournant de la guerre. Garnier a été perçu comme passéiste, réactionnaire, il n’était plus dans le coup. »

Eddie Gilles-Di-Pierno regrette : « Nul n’est prophète dans son pays. L’œuvre de Tony Garnier est bien plus reconnue à l’international qu’à Lyon ».

Interrogé, le conseil général du Rhône se défend :

« Nous n’avions acheté la villa que dans le but d’agrandir le quai Paul Sédallian. Ce n’était pas une époque qui était très portée sur le patrimoine ».

Dominique Putz en tremble encore :

 « Si vous prenez une maison et que vous en détruisez un tiers, elle n’a plus aucun intérêt. Pour moi, cette villa est morte. C’est comme si ici on enlevait les colonnades, ça n’aurait plus de sens. Certains voulaient qu’elle soit classée, mais cela ne changerait plus rien à présent. »

Eddie Gilles-Di-Pierno, président de la Fédération Patrimoine Rhônalpin, n’est pas de cet avis :

« L’ensemble de l’œuvre de Tony Garnier devrait être inscrite comme Monument Historique. On a déjà inscrit des bâtiments en mauvais état au patrimoine, ce n’est pas parce que cette villa a été amputée d’une partie qu’elle ne doit pas être inscrite et protégée ».

 

Mais qui a acheté la villa de Tony Garnier au Département ?

On reparle de cette histoire depuis 2012. Le conseil général a en effet décidé de se séparer de la villa, ce qui lui a valu une vente polémique.


Polémique autour du rachat de la villa du numéro n°1

Les Potins d’Angèle (n°409) ont relevé de mystérieux rebondissements autour de la vente de la villa de Tony Garnier. En septembre 2012, le conseil général du Rhône avait ainsi accepté de céder le bien à un couple de Lyonnais au prix de 660 000 euros, conforme à l’estimation de France Domaine. Mais le couple va se désister deux mois plus tard. Un nouvel appel à candidature est relancé en mars 2013, suite auquel un architecte propose une offre de 1 150 000 euros, 75% plus élevée que le prix préalable conclu. La vente sera finalement signée le 25 octobre 2013.

Pourquoi maintenant ? Eddie Gilles-Di-Pierno a sa théorie :

 « Le conseil général s’est servi de cette maison comme d’un logement de fonction pour des hauts fonctionnaires, puis l’a vendue car il avait besoin d’argent pour combler le gouffre financier qu’a été le musée de la Confluence ! ».

Le conseil général du Rhône reste flou sur ses raisons:

« Nous avons mis en vente la villa en mai 2012 car nous n’en avions plus l’utilité. »

Ce bien a finalement été acheté en octobre 2013 par un architecte argentin, qu’on dit passionné par le travail de Tony Garnier.

Ce qui n’empêche pas Dominique Putz d’ironiser :

« Ils refont tout, ils grattent l’intérieur jusqu’à la moelle. C’est tout de même étonnant de la part d’un fan de Tony Garnier ».

 

Aucune protection du patrimoine

Eddie Gilles-Di-Pierno est également pessimiste quant à l’avenir de la villa :

« Ça va pour l’instant car le nouveau propriétaire veut conserver le patrimoine en faisant un musée dans l’ancien atelier de Tony Garnier. Mais comme la maison est tombée dans les mains d’un privé, il n’y a pas de protection sur le long terme, qui sait ce qu’il peut se passer dans 10, 20, 30 ans ? ».

Et Catherine Chambon, directrice du musée urbain Tony Garnier, de renchérir :

« Il y aurait des mesures de protection si la maison était inscrite au patrimoine, mais comme ce n’est pas le cas on peut tout faire. Nous avons alerté le maire de Lyon, l’architecte des Bâtiments de France et directeur général des affaires culturelles, mais aucune réponse ne nous a été donnée à ce jour. »

Cette affaire aura peut-être le bienfait de faire redécouvrir l’intérêt des villas de Tony Garnier.

 

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