Cultures  L'anti-Routard de Lyon 

Au cimetière de la Guillotière, à la recherche des traces du bombardement allié de 1944

actualisé le 25/08/2014 à 11h46

L’ANTI-ROUTARD DE LYON / Peu de personnes s’en souviennent et les livres d’histoire l’évoquent peu, mais le 26 mai 1944, un bombardement Américain a ravagé Lyon, faisant 717 morts. Le nouveau cimetière de la Guillotière est le seul lieu qui garde des traces visibles de cet événement tragique. Récit.

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Lyon après le bombardement allié. Ici l’école de santé. ©Julien-Raquin-Collection Simone Raquin

Imaginez… nous sommes le vendredi 26 mai 1944, une belle journée ensoleillée au ciel clair. L’été arrive, la guerre s’essouffle, les rumeurs parlent d’une arrivée imminente des Alliés pour délivrer la France. Soudain, un bruit aigu rompt la tranquillité de la ville. C’est le signal d’alerte qui annonce des menaces aériennes. Les Lyonnais ne se doutent pas encore qu’ils seront attaqués par l’aviation américaine, leurs Alliés.


Carte des maisons et immeubles sinistrés par le bombardement dans le quartier du « Nouveau » Cimetière de la Guillotière

 

717 morts… par erreur

Making of : L’anti-guide du Routard de Lyon
A partir de ce mois d’août, Rue89Lyon commence l’exploration d’une autre face de Lyon. Nous vous convions à emprunter les chemins qui ne figurent pas dans le Routard ou pour lesquels les guides touristiques ne font que de pauvres mentions. Outre le fait que ces lieux insolites, décalés, méconnus (choisissez le qualificatif) doivent raconter une histoire, nous avons fixé comme seul critère qu’ils doivent être accessibles au public ou, au moins, être visibles de l’extérieur.


Ce 26 mai 1944 à Lyon, l’attaque a duré une quinzaine de minutes, entre 10h43 et 11h05. Quinze minutes pendant lesquelles une centaine de bombardiers B24 venus d’Italie ont largué 247 tonnes de bombes de 250 kg. Ils ciblent deux noeuds de communication ferroviaire stratégiques: les dépôts de Lyon Mouche et la gare de Vaise.

L’objectif est d’empêcher l‘acheminement des renforts de la Wehrmacht en Normandie, où se prépare le débarquement. Mais à 7000 mètres d’altitude, la précision n’est que relative, d’autant plus que les fumées noires des premiers incendies obscurcissent le ciel. Les frappes n’atteignent que partiellement leur cible, touchant de plein fouet la population civile.

C’est ainsi que sont ravagés par erreur les quartiers du Moulin-à-Vent, du Grand-Trou, Gerland et la place Jean Macé jusqu’à l’avenue Berthelot. Le bilan, difficile à établir, parle de 717 morts, 1100 blessés, 20 000 sinistrés et 1467 immeubles endommagés ou détruits. Parmi ceux qui n’en ont pas réchappé, Marius Vivier Merle, figure de la réunification de la CGT. 

Les journaux de l’époque titrent d’ailleurs :

« Le bombardement du 26 mai 1944 a fait plus de morts en quelques minutes que quatre ans d’occupation allemande ».

Ironie de l’Histoire, alors qu’elle n’était pas visée, une partie de l’Ecole de Santé Militaire investie par la police nazie Sipo-SD a été détruite. Si plusieurs officiers allemands ont été tués, tous les prisonniers torturés dans les caves du bâtiment seront sauvés des bombardements.

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Le cimetière de la Guillotière en partie détruit. ©Edmond Pernet – collection Podio

Vestiges au cimetière de la Guillotière

Plan du cimetière et partie détruite par le bombardement

Plan du cimetière et partie détruite (en haut à gauche, hachuré) par le bombardement

 

Le nouveau cimetière de la Guillotière a fait partie des dommages collatéraux. C’est grâce à cela que nous pouvons retrouver les seules traces de l’événement encore visibles aujourd’hui. Difficile de s’en douter lorsqu’on se promène dans ce grand cimetière de 18 000 mètres carrés, à l’ambiance populaire et animée.

Et pourtant. Un oeil aguerri permet de déceler des traces suspectes dans certaines sépultures du côté sud du cimetière, au niveau de la rue Pierre Delore.

 

Traces d'obus au nouveau cimetière de la Guillotière

Traces d’obus au nouveau cimetière de la Guillotière. ©Lauriane Clément/Rue89Lyon

Accompagnés par Orlane Chosset et Arnaud Pizzuti, la conservatrice et le directeur adjoint du lieu, nous découvrons des marques d’obus disséminées sur quelques tombes.

Selon Orlane Chosset, c’est d’ailleurs:

« Le seul cimetière lyonnais à avoir été impacté par le bombardement. Toute cette partie était devenue un trou béant ».

Traces d'obus sur une sépulture

Traces d’obus sur une sépulture. ©Lauriane Clément/Rue89Lyon

Céline Eyraud, concessionnaire des cimetières de Lyon, nous expliquera plus tard :

« Certaines tombes gardent encore des impacts car, étant donné que c’était un bombardement allié et pas ennemi, la remise en état des sépultures a été à la charge des familles. C’est aussi pour cela qu’il est impossible de savoir combien de tombes ont été détériorées, le recensement est resté très interne ».

Si la population a été profondément choquée à l’époque, Catherine Chambon, spécialiste de l’Histoire de Lyon temporise :

« Les gens n’ont pas couru après les Américains qui les avaient quand même sauvés. La population était traumatisée, oui, mais cela fait malheureusement partie des dommages collatéraux de la guerre ».

 

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Le bombardement allié a également touché le quartier de Vaise. ©Collection B. Laville

Polémique sur les commémorations

C’est pourtant bien l’origine du bombardement qui a posé problème ces dernières années. Le fait qu’il ait été orchestré par l’aviation américaine a provoqué bon nombre de polémiques.

Régis Le Mer, documentaliste du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, avoue :

« C’est encore aujourd’hui un tabou de dire que ce sont les Alliés qui ont bombardé ».

En 2009, les élus du 8e arrondissement menés par le maire Christian Coulon se sont d’ailleurs opposés à la commémoration des victimes civiles des bombardements du 26 mai 1944, dénonçant une « démarche pétainiste »

Eddie Gilles-Di-Pierno, président du Comité d’Intérêt Local (CIL) du quartier des Etats-Unis, commente :

« C’est une polémique que l’on n’a pas trop comprise, car on commémorait cet événement depuis 1986 avec le soutien du CHRD et des associations des anciens combattants. »

Depuis 2009, le blocage de la mairie empêche toute commémoration du 26 mai 1944. Cette controverse touche également l’abri antiaérien du 8e arrondissement dans lequel s’étaient réfugiés les lyonnais en 1944. Le Sytral a pourtant dépensé 500 000 euros pour déplacer et reconstruire cet abri, initialement situé sur le tracé de la ligne du tram T4. Inauguré en 2009 square Picod, son accès est interdit au public.

D’autres rappels du bombardement du 26 mai 1944 sont à retrouver à Lyon, comme la plaque commémorative posée à l’ancien emplacement de l’usine Olida, 99 rue de Gerland. 48 ouvriers y avaient trouvé la mort.

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La place Jean Macé. ©DR

 

> Rue89Lyon remercie particulièrement le CHRD pour les infos et les photos de l’époque.

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