Cultures 

Dangerhouse : « Je suis un disquaire pro-téléchargement »

actualisé le 18/04/2014 à 16h10

DANS NOS ARCHIVES / A l’occasion du Disquaire Day auquel participent une dizaine de boutiques de Lyon, nous republions l’interview d’un des piliers de la profession dans la ville, Dangerhouse (publiée le 18 mars 2013).

Il est une institution du rock qui n’aime pas trop les institutions. « Hyperactif depuis 1989 », c’est l’un des plus anciens disquaires indépendants de Lyon. En boutique : des CDs, de l’occase comme du très récent, mais surtout, beaucoup, beaucoup de vinyles. Pour autant, Bruno Biedermann, maître des lieux, est loin de vivre dans le passé. 

Crédits Photo: Yann Samain/Rue89Lyon

« Je suis toujours surpris qu’il y ait un Supertramp qui parte, ou un Dire Straits… »

Rue89Lyon : On parle de plus en plus aujourd’hui d’un retour du vinyle, est ce que cela se vérifie dans votre boutique ?

Bruno Biedermann : Dans ma boutique ça ne se vérifie pas vraiment, dans le sens où je n’ai jamais arrêté de soutenir le vinyle. Cette boutique a été créée avec lui, et je m’en suis toujours bien sorti. Même avec le pic du CD, je n’en ai jamais eu plus de 30% ou 40% dans le magasin, le reste étant donc du vinyle. Pour donner une référence, lorsqu’un album sort, je vais vendre 15 vinyles pour un CD.

L’effet bénéfique vient surtout du fait que les labels se remettent à presser du vinyle, alors qu’ils avaient arrêté de le faire en France, contrairement à l’Angleterre, aux USA, à l’Australie, au Japon. Il y a eu un moment où, en France, on nous a dit : « voilà, maintenant le vinyle n’existe plus, achetez des CDs ». Mais c’était totalement faux ! Et si tu te bougeais un peu, tu trouvais tous les vinyles que tu voulais. Seulement, au moment du boom du CD, les maisons de disque ont trouvé inutile de presser du vinyle. Maintenant, ça n’est plus le cas, quasiment tout sort en vinyle.

« Le vinyle coûte encore beaucoup trop cher : c’est dur d’en trouver un neuf en dessous de 15 €. »

Le vinyle attire-t-il une clientèle jeune ?

Oui, assez, ils vont plus être clients sur des gros classiques. C’est à dire que maintenant je recommence à vendre des choses qui, pour moi, étaient invendables il y a quelques temps : les gros classiques années 80 par exemple. Je suis toujours surpris qu’il y ait un Supertramp qui parte, ou un Dire Straits de temps en temps.

Seulement, le vinyle coûte encore beaucoup trop cher. C’est dur de trouver un vinyle neuf en dessous de 15 €, par exemple, ce qui n’est pas rien. Donc, pour des raisons budgétaires, les jeunes vont être extrêmement prudents. Et là, ils vont adopter une attitude que je trouve très intéressante : ils vont d’abord aller voir sur Internet, pour ensuite venir acheter le vinyle.

De temps en temps, je croise des gamins qui ont 20, 18, 22 ans, qui ont fait le chemin que j’ai fait en 20 ans, du point de vue de la culture musicale. Bon, ils n’ont pas eu le temps de creuser complètement et de tout comprendre, mais voilà, ils connaissent les piliers, les trucs essentiels, les grands mouvements, les rapports politiques, géographiques, tout ce qui est géo-social par rapport à la musique. Tout est imbriqué, et ils ont ces notions-là.

Je trouve ça vachement intéressant, maintenant, ce ne sont plus seulement des consommateurs. ça fait partie, je parle pour ceux qui viennent ici, de gens qui sont vraiment fans de musique, mais qui la prennent dans toute son entièreté.

Crédits Photo: Yann Samain/Rue89Lyon

« Gave-toi sur Internet, et après achète le vrai disque, avec le vrai son pour pouvoir te faire plaisir »

Les jeunes développeraient donc une nouvelle approche du vinyle, à partir du mp3 ?

Oui, c’est à dire qu’effectivement, ils ont l’avantage, dans les temps qu’on vit, de pouvoir écouter avant d’acheter, que ce soit ici, sur le web, en ligne. C’est un instrument de découverte fabuleux.  Maintenant, quand ils découvrent un groupe, ils ne se disent pas juste « tiens, ce morceau est bien, je vais l’acheter », mais plutôt : « ce morceau est bien, qui est ce groupe ? D’où est-ce qu’ils viennent ? Qu’ont-ils fait avant ? Qui est le producteur ? Pourquoi les textes parlent de ça ? ».

Moi, je suis un disquaire pro-téléchargement. J’encourage toujours l’écoute en ligne et le téléchargement, l’important étant après de transformer en achat les choses qui te paraissent importantes : soutenir un artiste, soutenir un groupe, soutenir un label, une entreprise, une attitude… Voilà ce que je recommande quand tu as vraiment un budget limité : gave-toi sur Internet, et après achète le vrai disque, avec le vrai son pour pouvoir te faire plaisir avec les choses qui te tiennent à cœur.

Quels sont les avantages du vinyle ?

Déjà, un réel avantage affectif au niveau de la chaleur du son, ça me paraît évident quand tu compares. Si le travail est bien fait, pour moi, le vinyle sonne beaucoup mieux. Il est beaucoup plus chaleureux, beaucoup plus profond, peut-être moins précis, mais avec plus de vie, plus d’âme, plus de matière. Et puis, ça n’est pas que de la musique, c’est aussi une pochette, c’est aussi une photo, c’est un lettrage, c’est un tracklisting, c’est une histoire, une trajectoire dans le temps.

La fragilité est le faux argument qu’on m’avance souvent : le vinyle n’est pas fragile du tout, si tu en prends soin. J’ai des vinyles qui ont 30 ans, 50 ans et qui sont impeccables, qui sonnent comme des avions. Après, c’est une question d’utilisation. Il faut avoir un matériel correct, changer ta pointe régulièrement. Ne pas lire ça avec une charrue, quoi.

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