Elections municipales 2014  Politique 

Abstention à Mermoz (Lyon 8e) : tout un quartier n’est pas allé voter

actualisé le 17/04/2014 à 13h34

A l’entrée Est de Lyon, l’automobiliste connaît bien Mermoz Sud. Ce quartier classé « politique de la ville » peut également devenir réputé pour son record d’abstention : 72,31% au premier tour des municipales à Lyon. Des élections dont on dit qu’elles plaisent pourtant aux citoyens. Nous avons donné la parole aux abstentionnistes.

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Dans le quartier de Mermoz-Sud, 30% des électeurs se sont déplacés pour le 1er tour des municipales. ©Rue89Lyon

Le record du bureau 19 du 8e arrondissement de Lyon, à Mermoz, quartier classé « politique de la ville » (CUCS, ZUS, ZEP, ZSP, selon les sigles) est 36 points au dessus de la moyenne nationale, déjà élevée (36,45% et 49,27% à Lyon).
Dans l’autre bureau de vote du quartier, qui concerne moins d’électeurs, l’abstention est un peu moins élevée ( 59,86% ). Au total, ce sont seulement 490 personnes qui sont allées voter ce dimanche 23 mars (sur 1457 inscrits sur les listes électorales).

Un chiffre qu’il faut rapprocher des 3 000 habitants du quartier qui compte une forte proportion de familles avec enfants et de personnes étrangères.



Mode d’emploi 
Cette carte interactive permet de facilement constater l’abstention pour le 1er tour des élections municipales 2014 à Lyon. En zoomant sur votre quartier et en cliquant sur le bureau de vote qui est le vôtre, vous connaîtrez le pourcentage des inscrits qui ne se sont pas déplacés dimanche. Le bureau 19 à Mermoz est à l’est de la carte. Il a aussi la couleur la plus sombre.

Carte réalisée par Rue89Lyon

Ce qui veut dire que tout un quartier ne s’est pas senti concerné par ces élections municipales. Ce n’est pas une surprise :

A Mermoz, les habitants nous disent pourquoi ils ne se sont pas déplacés dimanche 23 mars et pourquoi ils n’iront certainement pas davantage voter le 30 mars pour le second tour.

1/ Emploi, logement : « ils ne font rien pour le petit peuple »

Dans ce quartier constitué à 95% de logements sociaux, vous ne trouverez pas de grandes barres comme à la Duchère ou de hautes tours comme aux Minguettes. Ici, ce sont des petits immeubles de quatre étages qui constituent le tissu urbain. Il y a un centre avec boulangerie, tabac, pharmacie, coiffeur. Il y a également un bureau pour les services publics, une maison du Rhône, des cabinets de médecins… Le tout à moins de cinq minutes du métro. Le quartier a fait l’objet d’une réhabilitation en 2001, pour Mermoz-Sud et d’un programme de renouvellement urbain pour Mermoz-Nord, de l’autre côté de ce qui était l’autopont.

Ça, c’est pour le décor. Comme dans de très nombreux quartiers populaires, les voyants sociaux sont au rouge. Le taux de chômage atteint des niveaux records, autour des 30% (contre 9% pour l’ensemble de Lyon). Alors, quand ce mardi soir nous tendons un micro aux abstentionnistes que nous rencontrons sans difficulté dans la rue, ils nous parlent d’abord emploi.

Franck prend sa voiture sur le parking pour aller travailler de nuit. A 30 ans, il ne vote jamais :

« Ça ne m’intéresse pas. Ils (comprendre les politiques, ndlr) ne font rien pour nous. Moi, j’ai de la chance de travailler. Mais ils font rien pour le travail des jeunes ».

Les jeunes justement, à 7 heures du soir, ce sont eux que nous croisons essentiellement dans la rue. Paker, de son surnom, 19 ans, et ses deux « potes » de 21 et 22 ans, ne sont pas plus allés voter. Les trois sont au chômage. Le discours s’engage directement contre les figures nationales, « Hollande », « Sarko » :

« Hollande, il nous a fait des promesses. Mais au-lieu de ça, il a marié les gays alors qu’on veut du travail ».

Quand nous avançons qu’il s’agit d’élire le maire de Lyon, Paker enchaîne sur Collomb mais sur la question du logement :

« Collomb construit des tours Incity ou Oxygène alors qu’on est obligé de s’entasser dans des appartements ».

Un peu plus loin, Ahmed, 41 ans, est passé voir sa mère. Il est toujours censé voter dans le bureau 19, à Mermoz, bien qu’il habite à Vénissieux :

« On ne voit les politiques que pendant les élections. Il y six mois, je cherchais à partir de Mermoz. J’ai envoyé deux courriers au maire avec ma carte d’électeur. Pour lui montrer que j’avais fait mon devoir citoyen. Mais il ne m’a même pas répondu ».

Ahmed se lève tous les matins à 4 heures pour aller travailler dans une cuisine centrale. Pour ses quatre enfants, nous dit-il, il ne voulait plus vivre dans « la ZUP ». Mais finalement il obtenu un logement social aux Minguettes.

« Je pensais être un bon citoyen et obtenir quelque chose d’autre. Enfin. Mais rien. On a l’impression qu’on est condamné à vivre dans la ZUP ».

Cet électeur de Jean-Luc Mélenchon puis de François Hollande en 2012 a fait la promesse de ne plus voter :

« J’ai été trop déçu. Ils ne font rien pour le petit peuple ».

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Nouvelles constructions à Mermoz-Nord. « Ce n’est pas pour nous », nous dit un habitant de Mermoz-Sud ©Rue89Lyon

 

2/ « Si les gens avaient voté, ils auraient voté Front national »

Après le discours « ils ne font rien pour nous », vient celui de « tous les mêmes ». Mercredi matin, nous avons croisé Mohamed devant les locaux de la régie de quartier où il travaille.

« J’ai un niveau bac + 2 et je nettoie les vitres et les chiottes », résume-t-il.

Pour lui, les gens sont « intelligents » et « sont bien au courant de la situation politique ».

« Gauche ou droite, on a le choix entre la peste et le choléra. Tous les politiques qui nous gouvernent sont issus des élites. Et quand ils ne le sont pas, ils se font retourner et récupérer par les autres ».

Quand nous lui annonçons le niveau record de l’abstention à Mermoz, il s’assoit :

« Ils (toujours les politiques, ndlr) ont de la chance. Si les gens avaient voté, ils auraient voté Front national. Avec le FN, au moins, c’est clair. On a affaire à un discours raciste. Et si elle est élue, ce sera la guerre. Mais pour l’instant, on n’a pas choisi le sida. »

Marie, la soixantaine, surveille du coin de l’oeil sa petite fille qu’elle garde. Elle n’a plus d’emploi depuis déjà plusieurs années. Elle attend la retraite. Elle a voté François Hollande en 2012 mais ne s’est pas déplacée en 2014 :

« Je n’en ai plus rien à faire. Ils passent leur temps à se bouffer le nez. Gauche et droite, c’est la même chose ».

La tentation du vote FN ? Certains commerçants ou intervenants sociaux nous en parlent. Ils disent avoir rencontré « des personnes d’origine maghrébine » qui auraient franchi le pas, excédés par le trafic de cannabis qui se déroule au vu et au su de tout le monde.

Dans les urnes, la tête de liste Lyon Bleu Marine, Christophe Boudot, a réalisé un bon score dans ce bureau de vote. Un point en dessous de son score réalisé sur l’ensemble l’arrondissement à 17,07%. Mermoz-Sud reste socialiste avec 49,76% en faveur du maire sortant, Christian Coulon.

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Panneau électoral à Mermoz devant le bureau de vote. Trois listes s’affrontent pour le second tour. ©Rue89Lyon

 

3/ « Quand tu te bats pour manger, tu ne penses pas à aller voter »

L’employé de la régie de quartier poursuit :

« Certains ont une grosse voiture. D’autres n’ont rien à manger. Quand tu te bats pour manger, tu ne penses pas à aller voter ».

Ce discours est surtout tenu par la kyrielle d’intervenants sociaux qui oeuvrent dans le quartier. Un employé de Grand Lyon Habitat (qui possède l’ensemble des HLM) formule une hypothèse :

« Les habitants ne se sentent pas concernés par la politique. Ils ont d’autres préoccupations ».

Dit autrement dans la bouche d’une intervenante social dans le champ de l’emploi :

« Les gens ici sont plus préoccupés par leurs factures, des problèmes de sur-endettement, d’addiction ».

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Le quartier Mermoz-Sud, vue depuis l’entrée Est de Lyon. ©Rue89Lyon

 

4/ Le maire : « Pour eux, un ministre et un conseiller d’arrondissement, c’est la même chose »

Le maire du 8e arrondissement, le socialiste Christian Coulon, brigue un nouveau mandat. Fataliste, il minimise tout d’abord le taux d’abstention record de Mermoz-Sud :

« Ce n’est pas un bureau qui vote beaucoup ».

Il pense ensuite que l’abstention est l' »amalgame » de causes essentiellement « nationales » et non locales :

« Ce sont des gens qui souffrent beaucoup. Ils ne voient pas le bout du tunnel ».

Et il finit sur « l’éducation civique » :

« Il y a peut-être un problème de formation scolaire. Les gens mélangent tout. Pour eux, un ministre et un conseiller d’arrondissement, c’est la même chose ».

Quand « les gens » ont le sentiment que les élections leur apportent pas ou peu de changement, le rejet de la classe politique touche tout le monde, même les petits élus.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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