La lumière revient déjà
Du spectacle qui s'achève, on garde quoi ? L'exaltation, la colère, l'ennui ? Surtout des détails, des images, qui éclipsent tout le reste. Petite revue des pièces de théâtre et de danse qui irriguent la province lyonnaise (de Grenoble à Genève, de Saint-Etienne à Chambéry)...
La lumière revient déjà 

Krystian Lupa nous égare dans les tourments de Thomas Bernhard

Aux Célestins, le metteur en scène polonais transpose Perturbation, roman de jeunesse de son auteur fétiche. Son exploration met tout le monde à l’épreuve, le public comme les acteurs.

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Toutes photos  © Mario Del Curto

La nouvelle mise en scène de Krystian Lupa risque bien d’aggraver mon cas auprès de spectateurs effarés. En discuter, l’apprécier ne va pas me réconcilier avec mon si distingué compère de Tribune de Lyon, Luc Hernandez, très, très énervé, ou avec Pétrus Félix, lecteur de Rue89, qui a aimablement réagi au précédent billet de ce blog, consacré à Molly Bloom.

S’il s’est endormi devant Anouk Grinberg, s’il lui faut « trouver le livre » pour « comprendre de quoi elle a parlé », alors que va-t-il me dire, s’il a pris sa place pour Perturbation et survit à presque cinq heures de représentation, deux entractes compris ? Que m’objectera-t-il ? Qu’il n’a pas pu tout suivre. Ni tout entendre. Que son attention, s’il l’a maintenue, a dérivé au gré du ressac de paroles. Qu’il a vécu, peut-être, aussi, un moment de théâtre hors norme, boxant, au hasard, dans la même catégorie poids lourds que Par les villages, dernier projet choral de Stanislas Nordey. Une telle expérience vide un jour une salle en Suisse, et laisse une autre, en l’occurrence le théâtre de la Colline à Paris, en septembre, quasi au complet jusqu’à la fin balancer entre perplexité et sidération.

 

Vieille connaissance, nouvelle approche

Krystian Lupa, c’est sûr, ne conforte pas le spectateur habitué à ce qu’on lui serve tout sur un plateau. Le metteur en scène polonais le met lui-même en joue, lui-même en jeu. Sa résistance est éprouvée par cette somme de destins qui s’abat sur lui en longues rafales. Pour sa seconde pièce en français, Lupa poursuit la recherche entamée avec Factory 2, Persona Marilyn et Salle d’attente, d’après Catégorie 3.1 de Lars Noren, pièce entrevue aux Nuits de Fourvière en 2011, dont il reprend ici une partie de la distribution. Un Lupa nouvelle manière donc, où fusionnent improvisation, reprise des screen tests de Warhol et dilution de l’incarnation, qui s’applique cette fois à une vieille connaissance de son répertoire.

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 Krystian Lupa en répétition, au théâtre Vidy à Lausanne

Douze ans après avoir adapté Extinction, le patron du Stary Teatr de Cracovie retrouve Thomas Bernhard, et la prose toute en circonvolutions musicales étouffantes de Perturbation, son deuxième roman, publié en 1967. Le livre distille au compte-gouttes les germes de l’âpreté à venir de l’écrivain autrichien, de son ardeur à dépeindre l’existence minable de ses contemporains. Krystian Lupa y pioche une série de portraits, détourés en un tourbillon de monologues. « Mais toute éducation est toujours complètement ratée », conclut Bernhard. De fait, l’écrivain agglomère des générations en stase, prises dans le glacis du passé renié et des espoirs déçus.

Au cœur de Persuasion flottent un médecin de campagne et son fils. Ils vont suivre un chemin de croix au fond de cette vallée des Alpes autrichiennes. Témoins en apparence détachés de la souffrance psychique plus que physique, qui enfle, station après station. Le garçon, un étudiant, vient de quitter l’orbite familiale. Pas très proche de son père, il le suit pendant une journée, accompagne ses visites à domicile.

« Ouvrir un cabinet ici, c’était de la folie. Mais chez lui, c’était déjà devenu une habitude de se sacrifier à une population complètement rongée par la maladie, portée à la violence et à la déraison. »

Ce fils-là est important, il est notre guide, il nous évite de lâcher prise dans ce voyage doucereux au bout de l’enfer mental. Joué par Matthieu Sampeur, interprète sans reproche aux faux airs de Nicolas Bedos, il nous invite dès le début à les suivre, assis en bord de scène. Leur errance lente devient la nôtre.

 

Manipulation radicale

Successivement, ils viennent voir la Ebenöh, femme à l’agonie qui lit La princesse de Clèves avant de partir, le jeune Krainer, éphèbe infirme, soigné par sa sœur, un industriel à poil, diabétique au stade terminal, oblitérant le monde extérieur à coup de fusil… Tous parlent, se parlent, sans être véritablement entendus. Selon Krystian Lupa, « Bernhard procède à une étrange manipulation » :

« Le personnage qui s’adonne à ce genre de monologues, tout comme l’entourage qui est condamné à l’écouter, est habitué à ces torrents insensés. Par conséquent, personne ne les écoute vraiment, personne n’absorbe leur contenu. C’est le spectateur qui se voit déversé sur lui tout ce délire verbal auquel il n’est pas habitué.»

Le roman de Thomas Bernhard tourne autour du constat que « toute compréhension est impossible ». Parce que les discours des personnages s’échappent à force d’embardées brutales, d’égarements insignifiants, d’histoires qui n’appartiennent qu’à eux. Comme si cela ne suffisait pas, Krystian Lupa en rajoute. A chaque instant fort de la représentation, il obstrue le flot de parole avec des interventions parasites. Les acteurs par exemple sont sonorisés. Et parfois rendus asthmatiques. Leurs propos montent par bribes jusqu’au public, qui doit faire l’effort, et tailler lui-même dans le vif, si l’on peut dire, du récit.

 

Aristo burlesque

Cinéaste de formation, Lupa use de différentes focales et des ressources de son décor monumental pour en maintenir le cap. Du moins dans la première partie, la plus limpide. Le périple du docteur et de son fils, figuré par une vidéo projetée à même le mur du fond, sorte de road movie caillouteux un peu statique, tient lieu de colonne vertébrale, où s’arriment les monologues. Ils peuvent retentir dans tout l’espace ou restés confinés dans des petites boîtes qui surgissent des côtés. L’oreille oscille déjà entre ces chambres, ces refuges où parler pour soi est le remède, ou plutôt le soin palliatif.

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Elle est plus éprouvée encore, quand le spectacle échoue dans un nid d’aigle déplumé. Le château du vieux prince Saurau, où il vit reclus avec ses deux sœurs et ses deux filles, et se lamente de son propre rejeton. Un traître :

« Les parents se croient en droit d’attendre de leur fils que celui-ci mène une vie qui, sans forcément sortir de l’ordinaire, soit en tout cas décente […] Et voilà le résultat : un jeune homme, étudiant à Londres, dont il sort un rêveur exalté qui ne se sent bien qu’à l’étranger… Un homme qui s’use à explorer les catégories politiques et qui s’éloigne, ce me semble, de plus en plus de moi et donc de soi. »

Au bout d’une heure et demie, après le premier entracte, l’aristocrate déchu polarise l’action. Qui prend plusieurs tournures. Burlesque d’abord. Saurau accueille ses visiteurs avec une longue complainte : il ne trouve aucun régisseur digne de ce nom pour son domaine déliquescent, fréquenté jadis par les plus grands de ce monde, abandonné de tous désormais. Le prince coince le médecin et son fils en haut d’un échafaudage, sa litanie les fait tanguer d’un mur à l’autre. Cette scène en suspens tient sur un fil, la démarche collante de Thierry Bosc. Déjà vu en train d’attendre Godot chez Bernard Levy, l’acteur, hibou ébouriffé, y trouve enfin un rôle à sa dé-mesure.

Dans le dernier pan du spectacle, en forme de fugue métaphysique, le soliloque du prince a en effet raison de tous ses partenaires. Krystian Lupa le coupe pourtant avec un ajout étrange au texte de Thomas Bernhard, imaginé lors des répétitions avec ses actrices, Valérie Dréville en tête, pas très bien servie. Isolées dans leurs chambres respectives, les sœurs de Saurau d’un côté, ses filles de l’autre débattent des apparences et des rencontres, en particulier celle d’un Polonais de passage, qui les a toutes séduites. Pas plus que les malades d’avant, on ne va les saisir, car elles parlent en même temps. Leurs dialogues se chevauchent. Lupa enfonce le clou d’un geste caricatural. Mais toutes ces conversations ne sont pas vaines.

Saurau, dans lequel on peut voir Bernhard lui-même, nous l’enseigne au bout du bout du banquet final, bien arrosé. Les conversations, graves ou futiles, permettent d’accepter la vie telle qu’elle est faite. Cette vie absurde où « un fils étudie son père et n’étudie plus que dans le but d’apprendre comment il annihilera son père. Et les femmes savent depuis toujours comment… »

 

Infos pratiques

Où et quand voir Persuasion ?

Jusqu’au 7 décembre au théâtre des Célestins, Lyon 2e.

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L'AUTEUR
Christophe Jacquet
Journaliste, blogueur, je n'aime pas quand la lumière revient trop vite à la fin des spectacles.
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