Cultures 

C’est bien beau d’être artiste #17 Marjolaine Larrivé

actualisé le 04/11/2013 à 11h32

Marjolaine Larrivé, mieux connue sous le pseudonyme Secrètes Savonnettes, propose des sculptures d’un genre nouveau. Sensuelles et oniriques, ses œuvres gravées dans le savon finiraient même par rendre le marbre un brin ringard.


Marjolaine Larrivé. Crédit photo Hypea

Si elle a déjà exposé à Rome à la galerie Mondo Bizzaro lors d’une exposition de Shepard Fairey (Obey) ou à Amsterdam au musée de l’érotisme, c’est au détour d’un salon de coiffure un brin singulier, l’Appartement 16, que nous avons découvert son travail. Très en vue sur l’exposition collective Trans-mutation toujours en cours à la Demeure du Chaos, le travail de Marjolaine Larrivé, dessinatrice et graveuse, d’un lyrisme certain, brille par l’originalité des matériaux que la sculptrice a choisi de modeler.


Silver I. Crédit photo : Thomas garrigues

En effet, l’artiste qui se rêvait jadis illustratrice, travaille aujourd’hui une matière bien originale, à savoir du savon.

Le nom de son projet est tout trouvé : Secrètes Savonnettes. Dans une époque où le gel douche a remplacé l’objet, il fallait bien lui donner une seconde vie. Et Marjolaine n’est pas du genre à gâcher :

« Je me suis rendue compte un jour que les savonnettes qu’on m’avait offertes étaient en train de passer, de sentir moins bon. Dans la culture japonaise, un objet usuel non utilisé peut devenir un yōkai, un esprit qui peut venir te faire des blagues ou t’effrayer. Du coup, il vaut mieux en prendre soin et ne pas les jeter.

Et tout d’un coup, l’artiste se fait moins mystique :

« Je ne suis pas animiste, mais parfois, c’est comme un appel du cœur. J’ai toujours aimé travailler les objets, sculpter, modeler. Je me suis mise à sculpter une première savonnette. Elle avait une frise décorative qui rappelait un cadre ornementé, il n’y avait plus qu’à…  J’y ai sculpté une homme en position d’odalisque. Çà, c’était en 2000. »

 

Un certain luxe journalier

Au fil des échanges, Marjolaine nous apprend qu’elle préfère travailler des savonnettes issues de la grande distribution. Nous voulions y voir un geste politique, l’artiste à surtout l’esprit pratique :

« Les savons parfaitement bons pour la peau, pleins d’huiles végétales, de lait d’ânesse et autres savons d’Alep, sont faits avec des composants qui peuvent naturellement se modifier avec le temps. C’est d’ailleurs très bien : on dit même d’un bon produit cosmétique qu’on devrait pouvoir le manger. Mais en ce qui me concerne, j’ai remarqué que les savons de grande distribution, de petites et grandes enseignes, sont plus stables. Ils tiennent des années et des années sans bouger, c’est pour cela que je m’y tiens. »

Marjolaine Larrivé ne se veut pas ambassadrice en cosmétique tendance. Ses savons à sculpter, elle les choisit en fonction de leur blancheur, de leurs teintes proche de l’ivoire ou de l’albâtre et cherche à évoquer un certain luxe journalier.

« Je travaille avec un objet manufacturé du quotidien, celui de tout le monde, que nos grands-pères utilisaient jour après jour . C’est du savon ordinaire, lisse ; il sait aussi se faire oublier pour devenir autre chose. »

Quand l’art substitue aux matériaux « nobles » des objets de consommation courante, on ne pouvait que saluer l’opération et inviter l’artiste à répondre à notre questionnaire – que n’aurait pas désapprouvé Rodin – sobrement intitulé « Orgueil et préjugés ».

 


Silver I, II, III : savon sculpté, 3 sertissages en argent , vitrail (Totipoten). Crédit photo : Matthias Crépel

– Votre premier geste artistique ?

« Ma tante avait chez elle un gros pot a crayon avec un feutre rose fluo dedans. Je me rappelle bien du plaisir que j’ai eu à tracer avec. C’était de la couleur pure, aveuglante – un plaisir de gourmet – vraiment intense. C’est drôle, j’ai retrouvé le dessin en question récemment :  c’était un un gros gribouillis, de ceux que tu fais quand tu es bébé, quand tu tournes n’importe comment. Je devais avoir deux, trois ans. »

 

– Quelle pratique artistique trouvez-vous intolérable ?

« Qu’on évite encore et toujours de mettre des explications a côté des œuvres d’art contemporain et qu’elles restent obscures pour le grand public. J’ai entendu dire récemment que les gens qui gèrent les lieux ont un réel discours le justifiant. Ça me laisse encore plus perplexe du coup, et intriguée. Je crois surtout y reconnaître le vieux truc snob et élitiste : si tu comprends c’est bien. Tant pis pour les autres, on n’est pas du même monde. On a besoin que ça nous fasse ressentir quelque chose de prime abord : alors si en plus on ne ressent rien et qu’on ne t’explique rien non plus… Ça fait un bout de temps qu’on le dit pourtant. (bof) « 

 

« Faire une machine qui fait du VRAI caca, je trouve ça assez merveilleux dans le fond »

 

– Quelle est pour vous la plus grosse arnaque artistique ?

« Le truc auquel je pense d’office, mais qui n’est pas une arnaque, c’est l‘urinoir de Duchamp. Cynique et très lucide, réjouissant aussi. Ça devait être fait. Mais bon une fois, ça suffit. Et puis, vendre des  « merdes d’artiste » en boite comme Manzoni, faire une machine qui fait du VRAI caca, je trouve ça assez merveilleux dans le fond. Je crois que l’arnaque, c’est de faire ce qui a déjà été fait. Mais, là encore, ça se discute. Sinon personne n’aurait plus le droit de faire grand chose, en regardant bien. »

 

– Votre pire souvenir pendant un vernissage ?

« Quand c’est ton vernissage, et que tes amis te disent : « Tu restes là ? Bon, eh bien nous, on va manger. » »

 

« Pour se retrouver à créer, il faut avoir un truc qui manque, un truc qui doute. »

 

– Avec lequel de vos parents pensez-vous avoir un problème ?

« Je suis névrosée. mais un peu moins maintenant. Si j’arrête de créer, bientôt, j’aurai enfin la réponse !
Pour se retrouver à créer, évidemment qu’il faut avoir un truc qui manque, un truc qui doute : c’est que la vie passe vite, que c’est souvent tout flou autour, que ça angoisse, qu’on a envie d’arrêter le temps, de laisser des traces, de se créer des repères pour soi aussi, etc. Mais ce n’est pas être névrosé, c’est juste humain ; et ça, c’est bien assez pour créer. »

 

– À quelle personnalité politique pourriez-vous dédier une de vos œuvres  ?

« Quoi ? Vouloir le pouvoir, c’est déjà un problème, non ? Bon, peut-être quelqu’un du Front Populaire. Mais une sculpture dédiée à Léon Blum, ce n’est pas très romantique… Par contre, j’ai très envie de sculpter un savon avec le visage d’Ozzy Osbourne jeune (Black Sabbath). Je n’ose pas tout à fait me lancer. »

 

« Vivre de son art ? Je ne sais pas… Je ne crois pas. »

 

– Le dernier produit culturel consommé/acheté/emprunté ?

« Je voulais aller a un concert de Jordi Savall, mais je viens de réaliser que c’était la semaine dernière. C’est terrible, ça fait deux années de suite que je le rate bêtement, et au moins 10 ans que j’en parle ! J’ai un livre lu qui m’attend sur mon bureau, Les aventures de Huckleberry Finn. C’est bien, les livres lus pour sculpter en même temps ; tu voudrais ne jamais avoir fini ce que tu avais à faire. »

 

– Avez-vous déjà sacrifié votre art pour de l’argent ?

« En général on me demande plus souvent de faire de l’art pour -pas d’argent… Et en général, les gens ont mille très bonnes raisons pour ça. »

 

– Et sinon, vous comptez faire un vrai métier, un jour ?

« Vivre de son art ? Je ne sais pas, je ne sais pas… je ne sais paaaas ! Je ne crois pas. Si. Non. Peut être ? Vous m’achetez une sculpture ? »

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L'AUTEUR
Mickael de Drai
Mickael de Drai
Journaliste et vidéaste pénible pour Rue89Lyon et La brèche
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