Société 

Rodica, Rom installée dans un tunnel : « on se sent enfermés dans une tombe »

actualisé le 09/11/2013 à 17h38

Rodica vit avec une vingtaine d’autres personnes dans des tunnels piétons de part et d’autre du périphérique lyonnais. C’est certainement l’un des pires campements de Roms de l’agglomération.

16 familles vivent sous les ponts de part et d’autre du périphérique, boulevard Laurent Bonnevay, dans des conditions extrêmes et à l’abri des regards © Nathalie Moga / Rue89Lyon

 

Making-of

Rue89Lyon propose une série de trois portraits, trois parcours de Roms dans l’agglo lyonnaise. Parlant le roumain, j’ai pu entrer en contact avec des personnes originaires de Roumanie auxquelles on donne rarement la parole. Après Dana et son couple franco-rom, c’est au tour de Rodica. A venir : le portrait d’un couple rom intégré dans le dispositif Andatu

Le 23 août dernier le bidonville de Vaulx-en-Velin était démantelé. Les 350 personnes qui y vivaient ont dû partir, parfois vers un endroit encore plus sordide. Certaines se sont installées de part et d’autre du périphérique lyonnais, dans les tunnels piétons du boulevard Laurent Bonnevay.

Pour décrire cet endroit, insalubre est un faible mot. Des enfants courent pieds nus sur le béton. Le sol est sale, jonché de déchets et de restes de nourriture. L’air sent les gaz d’échappement, et lorsque l’on jette un coup d’oeil au-dessus des murets, la vue donne le vertige : le vide et des automobiles qui défilent.

Rodica, 48 ans, vit dans cet endroit, avec son mari Augustin, sa soeur Florica, son beau-frère Florin, et leurs cinq enfants, dont un bébé d’un an.

Florica, 48 ans, et son mari Augustin, 54 ans. © Nathalie Moga / Rue89Lyon

Ici, elle « se sent enfermée dans une tombe ! » Son visage est marqué de rides profondes. 48 ans donc, bien qu’elle en fasse quinze de plus. Un point est tatoué sur son front, un autre sur sa joue. Ses mains et sa poitrine sont couvertes d’inscriptions. Elle explique qu’à l’époque, c’était la mode. On écrivait souvent le nom de son premier amour sur le cœur ou le bras.

Justement, l’amour, c’est le fond de commerce de Rodica. Elle tire les cartes et dit pouvoir influer sur l’avenir, un don de famille, hérité de sa mère et de sa grand-mère avant elle.

Elle tente une démonstration :

« Si cette carte passe de l’autre côté, cela veut dire que l’être aimé t’aime en retour ».

Je ne suis guère convaincue. Mais sa soeur assure que c’est ainsi qu’elle a gagné le coeur de son mari. La preuve : avant que Rodica n’exerce sa magie, sa belle-mère était contre leur union.

 

« Je veux récupérer mes enfants »

La venue en France de Rodica s’est déroulée sur fond de drame. A Vascãu, dans la province roumaine de Bihor, d’où elle vient, elle n’a plus de maison. Pas de revenus non plus.

Face à cette situation insolvable, elle a été forcée de donner ses enfants à un foyer. Elle s’est dit qu’en France, elle trouverait de l’argent, une solution, pour les récupérer :

« J’ai sept enfants. Je n’avais même pas les moyens de les nourrir. Je suis venue avec mon mari, Augustin, pour tenter quelque chose ici et les récupérer quand je rentrerai. Là-bas, c’est simple je n’ai rien… Regardez, j’ai ce papier qui le prouve. »

« Attestation. Par la présente nous attestons que, Madame B. Rodica […] domiciliée dans la ville de Vascau, 4D rue Crinului, ne détient pas de lieu d’habitation et ne réalise aucun revenus sur le rayon de la ville de Vascãu. Le présent document a été délivré dans le but d’obtenir l’aide sociale. » © Nathalie Moga / Rue89Lyon

Elle me tend un petit papier fripé. C’est un document émis par la mairie de Vascãu, qui atteste qu’elle n’a ni maison, ni source de revenus et qu’elle est en droit de recevoir l’aide sociale. Seulement voilà, en Roumanie cette dernière s’élèverait, selon elle, à 100 euros par mois, pour toute sa famille.

« Avec sept enfants, 100 euros, c’est une misère. Impossible de s’en sortir. Le problème c’est que depuis que je suis arrivée, personne ne s’est intéressé à moi, je ne sais pas où aller. Nous ne sommes en contact avec personne, nous ne connaissons personne. Au pays, on m’avait dit que la France c’était mieux, que certains avaient obtenu une aide. »

Une promesse qui s’est vite retrouvée compromise. Dans le dénuement le plus total, Rodica lance un appel à l’aide :

« Si vous m’aidez, je vous tirerai les cartes et vous aurez de la chance en amour toute votre vie ! »

 

Bientôt un retour en Roumanie

Elle ne sait pas si elle est éligible à une aide quelconque en France, elle n’a aucune idée d’où aller pour se renseigner, et quand bien même elle trouverait l’endroit, on ne la comprendrait pas. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle est citoyenne européenne. Qu’elle a donc le droit d’être ici, même si l’hébergement d’urgence, qui est également un droit, ne lui est pas accordé faute de places.

La seule « chance » de la famille de Rodica, c’est qu’enclavée dans ce tunnel gris, où les courants d’air s’engouffrent, elle ne dérange personne. L’expulsion du lieu pourrait alors se faire plus tardive ; l’errance, remise au lendemain.

Lors de notre première rencontre, en septembre, Rodica avait conscience d’une chose : le temps était compté. Elle n’était alors là que depuis un mois. Mais elle savait que sans moyens de subsister en France, au bout de trois mois sur le territoire, la préfecture pourrait les expulser. Problème : pour gagner sa vie, il faut travailler. Or les freins à l’emploi des Roumains et des Bulgares sont importants, seuls 291 métiers leurs sont ouverts pour le moment, une mesure dite « transitoire » qui prendra fin en janvier 2014. A défaut, la famille de Rodica fait la manche à Bellecour.

Un mois plus tard, mi-octobre, nous sommes retournés voir Rodica. Lasse de vivre dans ces conditions, elle et son mari ont décidé de retourner en Roumanie. Elle espère pouvoir retrouver ses enfants. Rodica semble avoir bien du mal à se projeter dans l’avenir. Elle ne sait pas comment elle va pouvoir vivre en Roumanie. Mais elle ne sait pas non plus si elle retournera en France :

« Si j’ai assez d’argent, peut-être. »

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