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On achève bien les salauds, 2e partie : Breaking Bad

actualisé le 31/10/2013 à 10h07

Il fallait bien deux semaines pour digérer la fin des aventures de Walter White et de tous ses amis du Nouveau-Mexique, comme pour éviter les foudres de la toute puissante brigade anti-spoilers des internets et affiliés. Si tu n’as toujours pas vu les ultimes épisodes et que tu lis quand même ce texte, ne viens pas te plaindre, bitch.

La recette d’un show aussi réussi que Breaking Bad n’est pas déclinable à l’infini. Elle tient à la fois de la nouvelle cuisine, de l’alternative rétive à une industrie gérée comme les chaînes de fast-food Los Pollos Hermanos, et surtout de l’investissement total de tous ses maîtres d’œuvre. Ses secrets de confection sont pourtant à la portée de tous.

1. L’équipe créative tient bon la barre

L’un des plus grands maux de la création télévisuelle contemporaine demeure la tentation du siège éjectable chez les exécutifs trop gourmands d’audience, avec son lot de dommages collatéraux dans les séries guidées par l’évolution de leurs personnages – Dexter et Walking Dead faisant office de catastrophiques parangons de cette vérité par trop élémentaire pour les imbéciles décideurs. Il n’est pas interdit de voir dans le personnage de Gus Fring une représentation inconsciente de la chaîne AMC, tristement réputée pour brider ses créateurs, Vince Gilligan compris. Fidèle à la vision de son équipe d’un bout à l’autre, Breaking Bad tire de sa cohérence sans failles la superbe de ses écarts. Les scènes obligées se transforment en morceaux de bravoure à la tension graduelle, le suspense naît autant de climax déments que d’explosions de fureur incontrôlable, la mise en scène retravaille de saison en saison ses gimmicks pour les plier un peu plus aux besoins, nombreux, du récit.

Fort d’un casting impeccable dont chaque élément gagne en puissance de jeu parfois d’un épisode à l’autre, le show se paie le luxe de redéfinir en profondeur le moindre de ses personnages principaux – le contraste entre le premier et l’ultime épisode est tout simplement l’un des plus fascinants jamais observés dans une série. Preuve définitive du contrôle absolu dont bénéficie Breaking Bad, son arrêt au terme de cinq saisons, au faîte de sa gloire.

2. Walter White est bien le nouveau Scarface

La note d’intention de Vince Gilligan était limpide : monsieur tout le monde se transforme en Tony Montana. Dans les faits, l’analogie fonctionne plus ou moins : beaucoup plus futé que le personnage d’Al Pacino, Walter White ne se drogue que de son pouvoir et choisira in fine de provoquer sa propre chute selon des termes qu’il aura intégralement maîtrisés. La métaphore d’un empire narcotique comme reflet de l’Amérique est plus subtile que dans le film culte de Brian de Palma, tant c’est quasiment une réécriture de l’Histoire des Etats-Unis qui s’opère ici : le conflit contre les gros bonnets mexicains, toutes les back-stories de Gus Fring (« citoyen respecté de tous »), sans oublier l’hallucinant périple de Walter White vers une réserve indienne dans l’avant-avant-dernier épisode.

Mais c’est surtout au travers des réactions engendrées par le show que Breaking Bad se rapproche le plus de Scarface version 1983 : aveuglés par la réussite et le machiavélisme du personnage, un grand nombre de fans défend vaille que vaille Walter White, tout comme plusieurs générations ont voué un culte à Tony Montana, cet opportuniste infatué et abruti par la drogue. Ce n’est un secret pour personne, l’idéologie ultralibérale des années 80 n’a jamais été aussi prégnante, avec son terrible cortège de “mais pourquoi stigmatiser la réussite ?“ et de “la fin justifie les moyens“. La réception de Breaking Bad en dit malheureusement long sur l’époque.

3. Vince Gilligan est ce qu’on appelle un bon gars

D’une honnêteté et d’une intégrité qui l’auront amené à ferrailler contre des exécutifs qui n’ont jamais eu de cesse de lui amputer ses budgets, ses saisons ou ses velléités dramatiques, Vince Gilligan n’aura peut-être commis qu’un seul péché d’orgueil durant toute la durée du show : ne pas déléguer la mise en scène de l’ultime épisode à Rian Johnson (Looper), scénariste médiocre mais réalisateur talentueux à qui l’on doit l’incroyable épisode 14, Ozymandias. Cette petite réserve critique mise à part, Gilligan a toujours cru en son histoire et en ses personnages, ne s’est jamais compromis de quelque façon que ce soit et – cerise sur le gâteau – s’est systématiquement rendu disponible pour ses fans tout en gérant intelligemment leur attente. Il est ainsi capable de prendre l’avion aux aurores, le lendemain de la diffusion de l’ultime épisode, juste pour tourner un sketch avec l’un de ses plus fervents soutiens, le grandiose Stephen Colbert.

4. La fin est à la hauteur de l’attente     

Sur le modèle de la huitième fournée de The Shield ou de tous les épisodes des Sopranos suivant la mort de Christopher, l’ultime saison de Breaking Bad est une symphonie funèbre, la destruction lente et inexorable de tous les repères malicieusement accumulés au fil du temps, suivie d’un épilogue en demi-teinte et pas vraiment apaisé. Comme dans les derniers instants des deux séries précitées, Gilligan envoie d’ailleurs un morceau iconique sur la bande-son (Baby Blue de Badfinger) pour accompagner les ultimes plans de son héros – le procédé, devenu franchement too much, finit par passer grâce à l’astucieux double-sens des paroles.

Pour qui a suivi la diffusion des épisodes au diapason de leur diffusion US, les semaines d’attente ont rapidement viré au supplice à cause de l’alternance effroyablement logique entre temps forts et respirations. Des cliffhangers de plus en plus brutaux (voire franchement désespérés) ont préparé le terrain pour l’épisode le plus redoutable de cette livraison, Ozymandias. La disparition redoutée de l’un des personnages principaux dans un long et cruel prologue d’une dizaine de minutes, une série de confrontations paroxystiques dévoilant de nouvelles zones d’ombre au bout du tunnel… Breaking Bad aurait quasiment pu s’arrêter là. Vince Gilligan opte pour deux épisodes finaux bien moins tonitruants, le superbement contemplatif Granite State, et Felina, solde de tout compte presque trop classique pour notre Heisenberg d’amour.

La relative déception suscitée par la conclusion de la série s’explique par la dynamique habituelle de Breaking Bad : une grosse montée prélude à une déflagration inattendue. On était en droit d’attendre un épilogue épique, où Walter White aurait dessoudé du néo-nazi à la chaîne en hurlant « SAY HELLO TO MY LITTLE FRIEND » avec l’accent cubain, mais ce serait mal connaître la propension de Vince Gilligan à œuvrer en dehors de ses propres sentiers battus. Le refus du spectaculaire, même lors de la “fusillade“ finale (filmée dans la quasi obscurité) pousse à se recentrer sur les personnages, en particulier lors de la scène de confrontation avec Skyler où, pour la première fois de la série, Walt ne ment pas à son épouse.

5. « Je l’ai fait pour moi. Ça m’a plu. J’étais bon. J’étais vraiment… J’étais vivant ».

 

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L'AUTEUR
François Cau
François Cau
Expendable chez So Film.
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