Société 

La communauté gay n’existe pas

actualisé le 15/11/2013 à 15h48

Tribune / La tentation de revendiquer une appartenance à une « communauté homosexuelle » figée autour de la notion de différence est une erreur.

Par Florian Bardou, étudiant en journalisme et gay.

 

A en croire un billet satirique publié sur Rue89Lyon, « Mais pourquoi les gays deviennent-ils des hipsters  ? », une mode hétérosexuelle « consensuelle et tiède  – « les hipsters » – envahirait la « communauté gay » pour s’imposer comme la norme, au détriment de la diversité homo : « bears », « leather », « folles », etc.

La chronique, certes au ton profondément provocateur et ironique, est fondée sur de mauvaises bases : affirmer l’existence d’une identité collective propre à une « communauté homosexuelle » qui cultiverait nécessairement la différence, aujourd’hui menacée :

« Après la gloire de la contre-culture et de la différence, les homosexuels d’aujourd’hui singent les comportements hétérosexuels. »

 

L’identité homosexuelle est avant tout une identité construite

La notion d’identité, c’est d’abord la réponse à la question sans cesse renouvelée « qui suis-je ? ». Autrement dit, il s’agit d’une perception, d’un sentiment qui évolue dans le temps. Ce qui fait que l’identité individuelle n’existe pas en soi.

C’est aussi un ensemble de représentations et de sentiments par lequel un individu se singularise en rapport avec un groupe social : ce qui me rend différent des autres. Une singularité qui peut-être limitée par une recherche de conformité sociale ou bien développée dans une stratégie de différenciation par rapport au groupe de référence.
L’individu est une « combinaison », comme nous le dit Frédéric Martel, Le Rose et le Noir :

« A supposer que toutes les pratiques homosexuelles se ressemblent et constituent par elles-même une identité – ce qui est déjà très discutable -, la plupart des individus se situent en fait sur des positions qui sont des combinaisons de particulier et d’universel, de défense de la communauté d’appartenance et de l’humanité englobante, qui se mêlent en dialectique subtiles et complexes. »

Impossible, donc, d’affirmer qu’il existe une identité homosexuelle unique qui nous pousserait à agir au nom d’un prétendu comportement homosexuel. Ce serait tomber dans un déterminisme psychologique et social qui nous renverrait à la psychiatrie duXIXe siècle.

Au contraire, c’est plutôt le sentiment d’appartenir à un groupe qui partage une identité qui existe avec force. Ce « sentiment communautaire » est fait de représentations construites au cours de l’Histoire notamment dans les années 1970 avec les mouvements féministes, lesbiens et gays en Occident, puis dans les années 1990, lors du renouveau du militantisme gay dont le point d’orgue sera l’Europride parisienne du 28 juin 1997, pour ce qui est de la France.

Mais il est aussi fait de codes, de rituels et de lieux communs : l’émergence d’une culture LGBT dynamique, le rainbow flag, la Gay pride, une mémoire historique et militante bien vivante notamment après les années SIDA, des lieux de socialisations comme les bars, les clubs , les backrooms ou les saunas, etc. Une « communauté imaginée » ou « de valeur », au sens où Benedict Anderson l’a définie pour le concept de « nation », qui ne vaut que si on y adhère.

 

Le droit à l’indifférence plutôt que le droit à la différence

L’opposition latente entre partisans d’un droit à la différence et ceux d’un droit à l’indifférence a toujours structuré le mouvement gay en France.
Les mobilisations autour du mariage pour les couples homosexuels peuvent d’ailleurs aussi être lues comme un concrétisation du droit à l’indifférence. Car c’est d’une certaine manière, « un pas de plus vers la banalisation », comme le suggère le journaliste du Nouvel Obs, François Bazin.

Ce clivage droit à la différence/droit à l’indifférence entraine divisons sur divisions militantes qui vont à l’encontre de l’idée même d’unicité d’une soi-disant « communauté gay ». Des divisions dernièrement étalées sur la place publique avec l’échec de l’organisation de l’Europride à Marseille en juillet dernier.

La tentation de revendiquer une communauté de valeurs figée autour de la notion de différence est, à mon sens, une erreur. Le but n’est-il pas de revendiquer une forme de « vivre ensemble » sans nier sa différence, tout en étant en accord avec sa propre individualité construite, héritée et singulière ? Si la différence est une richesse, l’entre soi n’est ni épanouissant ni émancipateur.

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