Société 

Prisons de Lyon : « on fait perdurer la déshumanisation »

La semaine prochaine sort « Prisons de Lyon. Une histoire manifeste ». Comme son nom l’indique, le livre retrace des siècles d’histoire pénitentiaire de la ville. Son auteur, Bernard Bolze, militant de la question carcérale et personnalité lyonnaise, nous livre quelques clés de l’ouvrage.

Prisons PerracheLes prisons de Perrache ont été en partie démolies pour laisser la place, notamment, à un futur campus de l’université catholique de Lyon. © Leïla Piazza / Rue89Lyon

Un livre d’histoire sur les prisons de Lyon. Le projet est ambitieux, tant cette histoire est riche et diverse. C’est pourtant le travail auquel s’est attelé Bernard Bolze, personnalité lyonnaise, militant aux multiples casquettes, qui a notamment créé l’Observatoire International des Prisons (OIP) en 1990.

« Prisons de Lyon. Un histoire manifeste » sort le 13 septembre. Avec ses cinq parties et ses 228 pages, le livre aborde différentes facettes : la pierre, la chair, l’art, la pensée et la mémoire.

Pour reconstituer cette histoire, du château Pierre Scize (qui devient une prison au XVe siècle) à l’établissement flambant neuf de Lyon-Corbas en passant par les prisons de Perrache que l’on appelait « la marmite du diable », Bernard Bolze a mis la main sur des documents d’archives parlants (photos, peintures, lettres d’époque, journaux…). Mais il a aussi sollicité une cinquantaine de  contributeurs ; historiens, militants, anciens détenus, surveillants, travailleurs sociaux… qui ont apporté leur pierre à l’édifice.

Cette histoire riche est ainsi abordée sous forme de multiples fragments hétérogènes, parce qu' »on ne peut pas aborder une histoire comme celle-ci sans donner le point de vue des uns et des autres », justifie Bernard Bolze. Rue89Lyon l’a interrogé.

Couverture "Prisons de Lyon"

 

Ce livre est politique autant qu’historique ?

Oui, ça n’est pas simplement une histoire factuelle. C’est plus un manifeste, qui représente mon propre regard sur la prison. Il y a des points de vue politiques, plutôt libertaires en l’occurrence. C’est un travail subjectif mais en même temps rigoureux, ce qui permet à l’ensemble des personnes de l’échiquier politique de le lire.

Et il y a un propos politique mais qu’il faut lire entre les lignes. Notamment, je pense à beaucoup de documents anciens. Pour moi, ce qui est politique c’est de voir la permanence dans la durée. Et dans le livre, ça se loge souvent dans des détails, des petits clins d’œil.

Plein d’aspects sont effleurés, comme la question des femmes en prison, de la guerre d’Algérie, de la place des mineurs… J’aimerais que ça donne envie à de jeunes gens, et à de moins jeunes, de travailler sur des pans de cette histoire. Le journal l’Ecrou, par exemple, qui a duré 10 ans (journal tenu par des détenus de Saint-Paul et Saint-Joseph, entre 1983 et 1993, ndlr), mériterait une étude sociologique.

 

Un journal de détenus subversif, « ça dérangeait »

 

Il était si extraordinaire ce journal ?

Oui. C’est génial ce qu’ils ont fait ! C’est une mine d’informations. Et ça a été une démarche unique en France, dans sa sophistication et dans son intelligence. Des journaux de détention avec des mots croisés, des poèmes et des blagues, j’en connais plein. Mais un journal subversif qui dit « attention, là, on nous a censuré trois pages », et qui les met en marquant « censuré », ça c’est fort ! Et le propos était très pertinent. Mais ça dérangeait. Des magistrats étaient fous furieux, demandaient sa suppression. Et il y avait constamment des représailles contre ceux qui faisaient le journal. L’administration pénitentiaire (AP) cherchait à le stopper. Mais l’Ecrou avait le soutien de nombreux parrains. Une multitude de personnalités y sont passées : des écrivains, des cinéastes, des footballeurs, le patron de la fondation Cartier… C’était devenu un must d’aller là-bas, de rencontrer des détenus.

Ecrou

 

Dans l’avant-propos, très rapidement, vous vous défendez d’un parti pris ; celui des « bons prisonniers » et des « mauvais gardiens ». Pourquoi cette précaution ?

Je le dis car mon positionnement, comme celui de l’OIP, est repéré… et que je ne veux pas me laisser enfermer dans quoi que ce soit. Et en tout cas, dans ce bouquin, il ne s’agit pas de faire le procès de l’administration pénitentiaire. Certes, elle n’en sort pas grandie. Mais je considère que c’est de notre responsabilité collective si ça se passe aussi mal. Les surveillants, ce ne sont jamais que des pauvres qui, en quête de travail, sont allés travailler là. On pourrait dire qu’ils pourraient refuser. Mais il faut bien manger. Et le surveillant, ce qu’il fait, il le fait au nom de tout le monde, de la société, puisqu’on considère que la prison est un outil de la démocratie.

Faut-il encore qu’on lui donne les moyens de faire son travail correctement. Or, tant qu’on ne l’aura pas fait, on sera en peine de lui faire des gros griefs. Je dirais de même pour le gros délinquant. Tant qu’on n’aura pas donné ses chances à tout le monde, qu’on n’aura pas supprimé les quartiers de relégation horribles et qu’on n’aura pas réparti la richesse autrement, ceux qui sont nés dans ces quartiers, où de toute façon, ils n’auront jamais de travail, continueront à transgresser la loi pour accéder aux même plaisirs que les autres. Je ne dis pas qu’il faille gommer la responsabilité individuelle. Mais il y a aussi une responsabilité collective.

 

L’OIP, Handicap international… produits du catholicisme social lyonnais ?

 

En lisant ce livre, on se rend compte que beaucoup d’initiatives sont nées à Lyon… Comment expliquer cette place à part dans l’histoire carcérale française ?

Pour moi, Lyon n’a pas de place centrale. A travers l’histoire des prisons de Lyon, on raconte l’histoire des prisons françaises. Par contre, il y a des domaines où Lyon est en avance. Par exemple la création du Groupe multiprofessionnel des prisons (en 1973, ndlr), la mise en place d’une médecine indépendante de l’AP (en 1994, ndlr), la naissance de l’OIP… Mais ça rejoint quelque chose de repéré et souvent décrit : une forme d’humanisme propre à Lyon, qui est liée à l’histoire du catholicisme social de la ville… Dans de grandes familles bourgeoises chrétiennes de Lyon, au XIXème siècle, il y avait très souvent quelqu’un qui embrassait complètement la religion. Et pour se dédouaner de leurs avantages et de leurs richesses, les grandes familles lyonnaises consacraient une partie de leur argent à des œuvres destinées aux pauvres. C’est le Père Chevrier avec le Prado, la Chronique sociale… Puis vient Handicap International, l’OIP, et d’autres associations qui sont le produit de cette culture. Pour moi, c’est le cas de l’OIP. Comme moi d’ailleurs, je me sens issu de cette culture là.
Mais souvent les initiatives nées à Lyon, ont prospéré en dehors de la ville car elles n’ont pas trouvé l’accompagnement nécessaire et ont été accueillies par d’autres. C’est peut-être moins vrai aujourd’hui… Mais il y a aussi une forme de conservatisme à Lyon. Il y a beaucoup de paradoxes dans cette ville.

 

Les prisons de Lyon ont été un fief culturel ? Retrouve-t-on ce type d’élans dans d’autres prisons de France ?

Il y a des démarches particulières à Lyon. Comme Complicités d’évasion (voir extrait du livre plus bas) qui a été un événement assez unique en France, dans cette forme là. D’autant que c’était une initiative citoyenne. Ce n’était pas l’administration qui mettait en place un plan venu d’en haut. Et par la qualité des artistes qui sont venus et leur notoriété, c’est un événement qui n’a pas eu lieu ailleurs. Des démarches culturelles intéressantes, il s’en est produit ailleurs et il s’en produit encore régulièrement. Mais, elles ne font pas autant de bruit que Complicités d’évasion qui a eu une ampleur nationale. Il y a eu des livres, des colloques…

MesnagerAvant la destruction partielle des prisons de Perrache, les bonhommes de Jérôme Mesnager arboraient toujours les cours de promenade. © Leïla Piazza / Rue89Lyon

« En 1992, l’exposition Complicités d’évasion n’a pas volé son nom. Elle franchit l’obstacle. Elle interroge l’artiste et la personne détenue, le personnel de l’administration et bientôt l’opinion publique. Un projet inédit en France. Avec ses amis, Daniel Siino, alors président de l’association socioculturelle des prisons de Lyon, va inviter quarante et un artistes à imager leurs réponses. »
(Ève-Marie Chauvin et Bernard Bolze, extrait du livre)

 

L’Ecrou, dont je parlais tout à l’heure, a été une expérience extraordinaire aussi. Mais on s’est arrangé pour que ça s’arrête. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’AP est prête à des expériences nouvelles, et elle y est obligée, mais elle ne supporte pas de faire rentrer la contestation dans ses murs. On ne laisse pas se perpétuer les expériences qui remettent en cause l’ordre établi. On veut bien occuper les détenus mais fondamentalement on n’a pas envie qu’ils réfléchissent.

 

« Ne nous étonnons pas d’être dans l’échec total ! »

 

En 1974 à Lyon, Valéry Giscard d’Estaing prononce la phrase qui est restée célèbre, « la prison doit être la privation de liberté et rien d’autre ». Où en est-on aujourd’hui ?

Depuis 74, incontestablement, du droit est entré en prison. Entre la prison que visite VGE et celle d’aujourd’hui, il y a un monde. En 74, les détenus ont les cheveux coupés quand ils rentrent en prison, il y a une tenue pénale, un costume obligatoire, il n’y a pas de poste de radio, les journaux sont censurés, le courrier est limité. En matière d’hygiène, c’est la tinette (récipient servant à faire ses besoins, ndlr) pratiquement de partout.

Mais paradoxalement, en même temps que du droit, de l’hygiène et une certaine forme de confort relatif sont entrés en prison, ce qu’on pourrait appeler l’humanisation de la prison n’a pas eu lieu. Sans doute pour plusieurs raisons. D’une part, la dimension des établissements ne permet pas d’approcher ces populations de façon satisfaisante, d’être à leur écoute.

 

« L’industrie a fait la preuve que dans les immenses casernes centralisées, toute action se déshumanise par une sorte de fatalité du gigantisme, l’individu ne pouvant manqué d’y être écrasé par le rouage. Toute œuvre de discipline vivante et de rééducation efficace ne se fait que dans des groupes humains limités »
(Emmanuel Mounier et François Marty dans la revue Esprit en 1945)

 

Déjà en 1945, Emmanuel Mounier (philosophe français de la première moitié du XXe siècle, qui a fondé la revue Esprit, ndlr) dénonçait la surpopulation carcérale. On est au lendemain de la guerre et c’est parfaitement analysé. Aujourd’hui, Jean-Marie Delarue (le Contrôleur des lieux de privation de liberté, ndlr) ne dit rien d’autre en parlant d’« industrialisation de la détention ». On sait tout ! Les politiques savent, mais on continue à faire perdurer, malgré des avancées incontestables, la déshumanisation, la rationalisation, le coût moindre, au détriment de la personne. Donc ne nous étonnons pas d’être dans l’échec total !

 

Justement, aujourd’hui, toutes les anciennes prisons insalubres de Lyon ont disparu. Quel bilan tirer de ce changement ?

On a fermé des prisons insalubres en centre ville et situées de telle façon qu’on les repérait, pour ouvrir des prisons qu’on ne sait plus situer, invisibles et dans lesquelles se poursuit la déshumanisation dont je parlais. La belle affaire !

Mais, bien sûr, quand on est un militant des droits de la personne, ce qui nous intéresse ce sont les trains qui n’arrivent pas à l’heure. Il y a aussi des gens qui déploient des trésors d’énergie pour que ça se passe bien. Par exemple, j’entends dire que l’enseignement à Corbas est intéressant, qu’il y a une bonne dynamique. En termes de soins médicaux c’est pas mal aussi. Mais il ne faut pas avoir de gros problèmes. Car c’est compliqué de demander l’intervention du médecin… Il y a tellement de choses qui font que ce qui doit prospérer ne prospère pas. Les personnels et les travailleurs sociaux ont des dossiers par dessus la tête. A un moment donné, ça se banalise.

BolzeBernard Bolze. © Leïla Piazza

« Le sort actuel de la personne prisonnière, comme celui de la personne privée de travail, est indigne. Confort ou pas. Année après année, s’impose désormais l’image clinique et propre d’invisibles prisons quand nous dénoncions des établissements d’un autre âge que chacun savait situer. Parcourir l’histoire des prisons lyonnaises depuis le milieu du XVIIIe siècle, c’est emprunter le chemin qui mène progressivement du centre de la cité, de son palais de justice et de sa cathédrale, à ses plus lointains faubourgs, sa banlieue. »
(Bernard Bolze, avant-propos du livre)

 

Récidive : « le positionnement de Manuel Valls est un non-sens »

 

Dans un des chapitres, Antoine Lazarus, le président actuel de l’OIP, écrit qu’il faut remplacer les peines de prison par des peines de probation, ce qui va dans le sens du projet actuel de Christiane Taubira. Quelle est votre position sur la question  ?

Je partage complètement ce point de vue qui est celui de Lazarus, de l’OIP et je dirais de tout le mouvement associatif, de tous ceux qui réfléchissent à l’enfermement et à l’efficacité de la sanction. Pour qu’il y ait moins de victimes, il faut limiter la récidive. Or, pour cela, il faut aménager les peines. Plus elle est aménagée, plus la personne est accompagnée en dehors de l’établissement, moins il y a de récidive. Finalement, ceux qui sont pour une durée effective de la peine, sans aménagement, c’est ceux là qui sont pour la récidive. Le positionnement de Manuel Valls est un non-sens. Et puis, l’enfermement a un coût énorme pour la collectivité. Mais électoralement c’est payant car les gens croient qu’on s’en occupe.

NB : cet entretien a été réalisé avant les arbitrages gouvernementaux sur le projet de loi de Christiane Taubira et avant une prise de position plus critique de l’OIP.

 

Vous avez vous-même été détenu, deux mois en 1979. Et pourtant à aucun moment vous ne racontez votre propre vécu. C’est une expérience qui vous a trop marqué ? Ou il s’agit d’une forme d’humilité ?

D’abord, c’est une expérience ancienne, même si elle est très marquante pour moi. J’en ai un souvenir précis. Mais ce n’était pas le lieu de l’exposer. Je la mentionne au détour du chapitre où je raconte la création de l’OIP. Pour moi, c’est constitutif de ce que je suis. Je ne le cache pas, c’est même inscrit sur mon CV. Mais dans le même temps, je pense qu’il y a des personnes qui ont des récits infiniment plus contemporains, plus forts et plus légitimes car ils ont passé beaucoup plus de temps en prison. Parfois, deux mois de prison suffisent à vivre de vrais cauchemars. Je ne dirai jamais que c’est anecdotique. Mais une fois qu’on en est sorti, ça n’a rien à voir avec quelqu’un qui reste 15 ans.

 

Aller plus loin

« Prisons de Lyon. Une histoire manifeste », aux éditions Lieux Dits. Une série d’évènements est organisée autour du livre.

Prisons de Lyon-Perrache : entrez dans la « marmite du diable »

Reconversion des prisons de Lyon : la mémoire sacrifiée ?

 

 

 

 

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L'AUTEUR
Leïla Piazza
Leïla Piazza
Journaliste à Rue89Lyon
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