Société 

Les opposants au Grand Stade expulsés : à Décines, on tolère les « hippies » mais pas les Roms

actualisé le 09/11/2013 à 16h53

L’occupation aura existé un an et demi. Ce mardi matin, une soixantaine de policiers ont expulsé la ZAD (Zone à défendre) des militants opposés au Grand Stade de l’OL, à Décines. Cinq jours après l’accueil de trois familles de Roms contre lesquels les riverains s’étaient mobilisés.

Par Nathalie Moga et Leïla Piazza


Éric Lorenzo, meneur des riverains opposés à l’installation des Roms dans le campement anti-Grand Stade de l’OL © Nathalie Moga/Rue89Lyon

Mardi à 10h30, une soixantaine de policiers ont encerclé les petites habitations et les tentes qui prennent place sur la colline de Biézin, de Décines, depuis maintenant un an et 5 mois. Ils ont procédé à l’expulsion du campement des Fils de Butte, cette vingtaine de militants qui militent contre le Grand Stade de l’OL, à la manière de Notre-Dame-des-Landes. Les cabanes ont été rasées cinq jours après l’arrivée de trois familles de Roms. Ces derniers étaient 16 au total et avaient été accueillis sur la butte, après l’expulsion du bidonville de Vaulx-en-Velin, le 23 août dernier.

Seul Merlin, de son surnom, l’un des « zadistes » restera perché dans un arbre, en signe de résistance. Mis à part lui, ceux que les habitants de Décines appellent « les hippies » ont quitté les lieux dans le calme. Face aux policiers venus les escorter hors des lieux, et malgré la construction de barricades ces derniers jours, ils n’ont pas résisté. 
Les Roms sont partis dès la venue des forces de l’ordre. Seuls les cabanes et quelques matelas laissés à l’abandon, témoignent de leur passage sur les lieux.

Pour un zadiste, le constat est simple :

« On était expulsables depuis un moment. L’arrivée des Roms a accéléré les choses. Ils ont cédé à la pression des riverains »

Roms et zadistes ont cohabité pendant quatre jours sur la butte du Biézin, avant que le « camp » ne soit démantelé © Nathalie Moga/Rue89Lyon

 

La peur d’un « gigantesque camp de Roms »

Lundi à 19h30, veille du démantèlement, et comme tous les soirs depuis quatre jours, en contrebas de la ZAD, rue Victor Hugo, une centaine de Décinois sont attroupés sur l’un des côtés de la rue. De l’autre, des zadistes « Fils de Butte » ainsi que quelques Roms. La rue du nom de l’auteur des Misérables sépare distinctement ces deux camps. Les invectives fusent. Des « payeurs d’impôts » parlent à des gens qui « ne veulent pas travailler », dixit les premiers.

Jusque là, nous racontent les riverains, ils toléraient les squatters anti-OL Land mais l’arrivée des Roms a rompu l’équilibre.

Éric Lorenzo, riverain, a pris l’initiative d’imprimer des prospectus qu’il distribue et colle aux quatre coins de Décines. Ils appellent à une mobilisation « massive » des Décinois face à un « camp de Roms gigantesque (…) en cours de construction sur la butte ». Le but ? Pousser la municipalité à agir.

Le prospectus d’un des meneurs de la mobilisation contre les Roms © Nathalie Moga/Rue89Lyon

 

Giuseppa, 50 ans, dont le jardin donne sur la ZAD explique qu’elle n’avait rien contre les Fils de Butte… à la base :

 » Ce sont deux choses différentes. Les zadistes ne nous ont pas dérangés. Nous aussi nous sommes contre le stade. Mais pas au point d’accueillir les autres, non ! Nous, les Roms on n’en veut pas. Je ne veux pas me faire cambrioler. Pour l’instant il n’y a rien eu mais le danger est réel. »

 

« Nous ne sommes pas racistes »

Beaucoup de riverains tiennent à affirmer qu’ils ne sont pas racistes. Mais pour Julien, 28 ans, fils de Giuseppa, il y a des choses intolérables :

« Ma mère vit juste là, seule et je m’inquiète pour elle. Si elle sort le soir, je ne serai pas tranquille. On sait très bien qu’il y a plein de vols et d’agressions à côté des camps roms… Et en plus ils n’ont pas d’hygiène ! »

Muni d’un porte-voix, Eric Lorenzo, harangue la foule en gesticulant (voir la vidéo de Politis).

Cette mobilisation lui donne des ailes. Il nous confie qu’il « pourrait se présenter aux prochaines municipales, mais sous aucun parti ». Son seul intérêt, dit-il, est de « défendre la classe moyenne ». Il insiste :

« Nous ne voulons pas que l’indéfendable côtoie nos enfants. Ce sont des gens sales et malades ! Une fois qu’ils seront 50, ce sera terminé, on ne pourra plus les déloger. Alors nous avons décidé d’agir vite pour ne pas qu’ils prolifèrent. C’est la première fois qu’un quartier se soulève ainsi. »

Quelques Décinois également présents goûtaient modérément les propos tenus ce soir-là. Michel vit à 400 mètres du camp. Il va souvent « rendre visite » aux zadistes comme aux Roms, pour « partager une soupe aux choux ou autre ». Il cherche les raisons de la colère de ces Décinois :

« Il suffit de monter voir pour se rendre compte que les Roms ne sont pas méchants ou dangereux, au contraire. Ce sont des familles avec des enfants qui n’avaient nulle part où aller. L’expulsion, c’est le retour à la case départ. »

 




« On a accueilli les Roms par esprit de solidarité »




Les Fils de Butte étaient expulsables depuis le 30 avril. Rien ne laissait présager une expulsion en cette rentrée 2013. Mais l’arrivée des Roms a changé la donne. La pression des riverains n’y est certainement pas pour rien.

Le maire PS de Décines, Jérôme Sturla, était présent à plusieurs de ces rassemblements. Il rejette un lien de causalité entre la présence des Roms, les manifs de riverains et le recours aux forces de l’ordre.

La situation devait selon lui de toute façon être « normalisée » à la rentrée, « Roms ou pas ». Mais il avoue que cette « population » dérange et a provoqué une « inquiétude » qu’il partage :

« Il y a deux dimensions dans cette expulsion : d’abord une occupation illégale de militants qui s’opposaient au Grand Stade sur une zone naturelle protégée. Ensuite, l’accueil d’une dizaine de familles roms, venue se greffer. Ça a gêné. Vous mesurez l’état de l’opinion aujourd’hui… Les riverains ont eu peur qu’après l’expulsion de Vaulx-en-Velin, il y ait un report sur Décines. Or, il n’est pas question qu’un camp de Roms s’installe à Décines. »

Pourtant, à en croire l’un des zadistes, le groupe s’était mis d’accord avec les familles de Roms sur les conditions de leur venue, pour éviter, précisément, la création d’un « gigantesque camp » :

« Nous connaissions Diego, c’est un ami d’origine rom qui vivait à Vaulx-en-Velin et qui venait souvent nous voir. Quand ils se sont fait expulser, Diego nous a demandé si lui et sa famille pouvaient venir ici. On ne pouvait pas les laisser vivre près du périphérique, comme le font une partie des Roms qui ont dû partir. On les a accueillis par esprit de solidarité, c’était dangereux pour leurs enfants. Nous avions fait un deal ; aucune autre famille ne devait venir les rejoindre ici. »

Pendant quelques jours, les familles ont vécu en bordure du périphérique suite à l’expulsion du bidonville de Vaulx-en-Velin © Nathalie Moga/Rue89Lyon

Avant l’évacuation de la ZAD, les six adultes et les dix enfants, installés un peu plus bas que les militants anti-Grand Stade, avaient commencé à construire des cabanes.

Sorina (prénom d’emprunt) 22 ans, en France depuis quatre mois, ne comprenait pas pourquoi on ne la laissait pas vivre dans la forêt (propos traduits du Roumain) :

« Si même ici on me rejette, où est-ce que je suis censée aller ? Il faut que les gens comprennent qu’en tant que Rom, j’aspire seulement à avoir un lieu décent où vivre et que j’aimerais travailler comme tout le monde, pour gagner ma vie. »

 > Article actualisé à 23h avec le reportage sur l’expulsion et le rassemblement des riverains

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