Société 

Promenade ou apéro ? Les Berges du Rhône ou l’histoire d’un grand détournement

actualisé le 25/12/2013 à 21h55

Eh non, contrairement à la volonté première de la Ville de Lyon, on ne fait pas que se balader sur les Berges du Rhône. Depuis qu’elles ont été réaménagées au printemps 2007, la mairie essaye de limiter la consommation d’alcool. Mais les usages sont plus forts que la réglementation. Et bière, vin, vodka continuent de couler à flot.

Par Laurent Burlet et Sonia Barge

 

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Apéro sur l’herbe. Photo : Sonia Barge/Rue89Lyon

 

Alors que les Rives de Saône seront officiellement lancées ce 1er septembre, il est déjà prévu d’appliquer la même règle que pour les Berges du Rhône : l’interdiction de la consommation d’alcool tout le long des promenades.

 

Les Berges du Rhône, « victimes de leur succès »

Il suffit d’un rayon de soleil pour que les berges soient noires de monde en fin de journée. Sur les marches près du pont de la Guillotière ou sur les plans d’herbes quelques mètres plus au nord. Certains viennent manger un sandwich ou une glace, mais la plupart prennent l’apéro entre amis.

L’ambiance est souvent bon enfant. Les profils sont des plus variés : à bien y regarder, on trouve des quadras en costume qui ont gardé leur mallette, des jeunes mamans en poussette ou encore des couples de retraités qui retrouvent une deuxième jeunesse en se bécotant devant le couché de soleil… Mais aussi des jeunes, bien sûr, en grande majorité. Beaucoup ont une bouteille ou un verre d’alcool à la main bien que la consommation d’alcool soit interdite.

Emmanuel Jalbert, le directeur du cabinet d’architectes-paysagistes In Situ qui a conçu les Berges du Rhône constate que les immenses marches autour du pont de la Guillotière et les pelouses en bord de fleuve sont « victimes de leur succès ». « Les gens venaient même pendant le chantier », ajoute-t-il.

 

L’apéro, un détournement d’usage

L’architecte-paysagiste poursuit :

« C’est très difficile d’imaginer les usages d’un lieu public. Qui aurait pu deviner que la place Pradel dans le 2e arrondissement devienne un spot mondial de skateboard ? Pour les Berges, c’est la même chose ».

A l’origine, le lieu n’a jamais été imaginé comme un endroit pour prendre l’apéro. Preuve en est : des toilettes publiques amovibles et des silos à verre ont mis plusieurs mois voire plusieurs années avant d’être installés. Emmanuel Jalbert :

« Nous voulions recréer un endroit où il y aurait une liaison très forte avec le fleuve. D’où ces faux bras du Rhône reconstitués et l’absence de péniche (autour du pont de la Guillotière, ndlr). Nous souhaitions mettre en scène la ville en dégageant la vue. Les grandes marches permettent l’accès pour les handicapés. Et les terrasses en stabilisé étaient notamment conçues pour les boulistes ».

Détournement d’usage, alors ? Point de ralliement, « Les Terrasses de la Guillotières » (le nom donné par les archi aux grandes marches) n’ont jamais été conçues pour accueillir tant de monde qui picole toute la nuit. Cela se conçoit aisément en matière d’ordre public. En revanche, ce qui étonne, c’est la réaction des services de sécurité la veille de l’inauguration en 2007. Comme le rappelle Emmanuel Jalbert :

« Les spécialistes de la sécurité n’étaient pas inquiets par les marches. Ils étaient surtout préoccupés par les recoins sombres sous les ponts ».

Reportage de France2 diffusé le 10 mai 2007

 

Les arrêtés municipaux n’empêchent rien

La plupart des gens ne savent pas qu’ils enfreignent la loi en sirotant une bière sur les berges. Et pourtant un arrêté municipal datant d’avril 2007 précise que « l’introduction et la consommation de boissons alcoolisées » sont interdites sur les berges. Un second arrêté interdit, quant à lui, la vente d’alcool à emporter dans l’ensemble des épiceries et aux autres commerces lyonnais après 22h, de mai à septembre, depuis 2011. Une première qui a fait des émules dans d’autres villes, comme à Grenoble et qui a valu les honneurs de la BBC.

Romain, Anthony, Virginie et Julie n’en reviennent pas quand nous leur apprenons que leur bouteille de vin blanc leur fait risquer une amende. Ils sont respectivement cheminot, militaire, surveillante pénitentiaire et juriste. Malgré tout, ces jeunes trentenaires qui veillent à faire respecter la loi, n’ont pas l’ombre d’un remords et reviendront sans hésiter.

« C’est entré dans les habitudes de venir ici dès qu’il fait beau. Et les bouteilles font évidement toujours parti de ces soirées, affirme Anthony. Les quais sont faits pour se retrouver entre amis, pour lier des relations, c’est important d’avoir des lieux pour ça. »

 

Prévention et tolérance ?

L’adjoint au maire chargé de la Sécurité, le député PS Jean-Louis Touraine, parle également d’un lieu « victime de son succès ». Et justifie les arrêtés anti-consommation d’alcool. Selon lui, la Ville de Lyon fait de la « prévention » et non de la « répression » ou de la « prohibition ». Un manière de dire que l’on peut, malgré tout, consommer de l’alcool avec modération :

« On a besoin d’un arrêté. Sinon la police ne peut pas verbaliser ceux qui gênent et vont trop loin ».

En clair, c’est aux policiers d’estimer la situation.

A l’évidence les rondes policières ne sont pas des plus dissuasives.

« J’ai entendu parler de cette loi, mais nous n’avons jamais été verbalisés », indique Clémence, étudiante en commerce, les pieds au dessus de l’eau.

A ses côtés, son ami Arnaud précise :

« On a déjà croisé la police. Ils passent régulièrement vers minuit, mais à chaque fois ils ne demandent que de jeter nos bouteilles à la poubelle. Ils ne mettent jamais d’amende. Et puis je suis sûr qu’ils n’en mettront pas : comment est-ce qu’ils feraient avec autant de monde ? »

Pourtant, il y a eu et il y aura encore des contraventions.

« Pour ceux qui défient la police quand elle demande de ranger les bouteilles », prévient Jean-Louis Touraine.

 

« Opérations de sécurisation » après la tentation des « jets d’eau anti-jeunes »

Le discours de la municipalité de Lyon évolue en fonction des « remontées du terrain » de la « cellule Berges du Rhône » qui se réunit une fois par semaine.

Le premier adjoint confie que, depuis le début de la saison estivale, il n’y a pas eu de plaintes de riverains :

« Depuis trois ans, on a beaucoup moins de problèmes ».

Des opérations de sécurisation ont toutefois lieu durant toute la période estivale comme après le bac le vendredi 6 juillet. A la clé, ce soir-là, une seule verbalisation pour alcoolémie.

Juste après l’inauguration des Berges du Rhône, les propos de certains élus étaient beaucoup plus sécuritaires. On se souvient notamment du maire PS du 3e arrondissement, Thierry Philip, qui annonçaient vouloir installer des jets d’eau pour virer les fêtards qui s’installent sur les marches à proximité du pont de la Guillotière. L’idée n’a jamais été suivie mais le ton était donné.

 

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Une pissotière. Sur les Berges du Rhône, mieux vaut être un homme quand vient l’envie d’uriner. Photo : Sonia Barge/Rue89Lyon

 

Interdiction d’acheter à boire après 22 heures… sauf sur les péniches

Même si les berges posent moins de « problèmes » d’ordre public, les arrêtés anti-consommation d’alcool perdurent.

L’arrêté qui interdit la vente d’alcool après 22h est davantage appliqué que celui interdisant la consommation. Nous avons toutefois pu constater que sur quatre épiceries ouvertes après 22h dans le quartier de la Guillotière, deux seulement respectaient l’interdiction de vendre de l’alcool.

Sur ce point-là, Jean-Louis Touraine se montre très ferme. Et affiche une forme de « tolérance zéro » :

« La police réalise des contrôles. La première fois, c’est une amende. S’il y a récidive, c’est une fermeture administrative ».

Pour justifier cet arrêté, il met en avant le « binge drinking » ou « beuverie express » des jeunes, alors même que la population qui boit des coups sur les berges est très hétérogène. Même si les berges ont tendance à se rajeunir au fil de la soirée.

L’un des principaux arguments des défenseurs des « apéro-Berges-du-Rhône » consiste à pointer les péniches situées en amont du pont de la Guillotière. « On a droit de se bourrer la gueule sur les péniches mais par sur les Berges », disent-ils en résumé.

« C’est faux, s’insurge Le premier adjoint à la sécurité. Les péniches n’ont pas le droit de servir de l’alcool à une personne éméchée ».

Il s’agit effectivement de la réglementation. Mais est-ce vraiment la pratique ? Jean-Louis Touraine affirme que ces lieux sont « sous haute surveillance ».

 

Que font les autres villes de France avec leurs berges ?

Toutes les plus grandes villes de France étant situées le long de fleuves, il n’y a pas qu’à Lyon que les berges sont devenues des lieux où se retrouver entre amis et faire la fête. Mais les réponses des municipalités pour prévenir les incidents sont très variables.

Toulouse interdit également depuis 2011 la consommation d’alcool dans plusieurs de ses quartiers, notamment sur les berges de la Garonne. Comme à Lyon, le risque encouru est une amende de 38€.

Mais d’autres villes se sont limitées à des mesures préventives.

A Tours, seules des caméras de surveillances, installées sur les quais de la Loire, sont censées dissuader les jeunes fêtards tourangeaux de déclencher des bagarres et d’autres incidents.

Comme à Lyon, à Bordeaux, depuis le 27 février dernier, un nouvel arrêté municipal interdit dans le périmètre des berges de la Garonne « le transport et la consommation d’alcool ».

Mais dans cette ville, comme à Lille notamment, c’est la hantise de nouvelles noyades qui prédomine. Dans la cité bordelaise, en plus d’un dispositif de surveillance et de nouveaux panneaux interdisant de grimper sur les rambardes, la mairie a pérennisé en début d’année une brigade fluviale qui circule sur la Garonne, complétant les contrôles des patrouilles de police à terre.

A Lille, une « ligne de vie », c’est à dire une corde fixée aux parois des berges juste au dessus du niveau de l’eau, a été installée en mars dernier pour aider ceux qui seraient tombés à l’eau à regagner une échelle.

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