Cultures 

C’est bien beau d’artiste #16 : Ernesto Timor

actualisé le 03/01/2014 à 08h51

Tout juste arrivé à Lyon, le photographe Ernesto Timor veut apprendre à découvrir la ville. Devant la réserve légendaire des Lyonnais, il s’arme d’un projet : « Mon lieu secret ». Une série qui amène à la découverte des endroits favoris des habitants de Lyon. Ponts, parcs, toits, chambres, fenêtres sur cour, cimetières, toilettes… Ici les lieux sont détonants.


Marie Colibri. Photographe « lifestyle ». Lyonnaise depuis quelques années. Pentes de la Croix-Rousse. Sur ce toit, c’était la fête des voisins tous les soirs… On voit bien le coucher de soleil sur Fourvière, là ? © Ernesto Timor

 

« Mon lieu secret ». Tel est le sujet de dissertation qu’a proposé le photographe Ernesto Timor a des Lyonnais. Cette série aborde leur intimité à travers un florilège de portraits réalisés dans des coins choisis en fonction de l’histoire de chacun :

« Il s’agit de l’interprétation de la formule « mon lieu secret » des personnes photographiées. C’est la manière dont elles vivent un endroit qui leur est cher. Le personnage est au premier plan de l’image souvent car ce qui importe ce n’est pas l’originalité du lieu mais ce qu’il veut livrer en posant ici. »

 

« Jamais l’image qu’on attendait »

Ce « work in progress » a débuté en 2011, lorsque le photographe atterrit à Lyon, « un peu par hasard », au gré d’une histoire d’amour. Il n’a alors pas d’attache dans la ville.

« Les Lyonnais ne me semblaient pas très pressés, pas très à l’aise de révéler des choses intimes de chez eux, de leur vie… »

Alors Ernesto Timor trouve une « astuce pour accélérer les choses », comme un pied de nez face à la réserve des Lyonnais : leur proposer de poser dans leur lieu secret. Si la série a permis à l’artiste de découvrir Lyon, ne vous attendez surtout pas à une carte de la ville :

« Je n’y vois pas une lyonnaiserie. C’est mon terrain de jeu, c’est tout. Il y a une dimension humaine plus que chauvine. On est quasiment dans le paysage intérieur. »

Les photos de la série sont énigmatiques. « Ambiguës », comme aime à le dire l’artiste. Quelques mots seulement les accompagnent. Plus des évocations que des révélations :

«  Les gens acceptent de montrer quelque chose qui pour eux est un peu événement, un endroit qui a du sens dans leur histoire. Du coup, il y a plein de photos avec des secrets en dessous. J’ai voulu donner quelques pistes de lecture mais je ne voulais pas tout livrer. Je tenais à préserver une part de secret. Et puis j’aime qu’il y ait un deuxième niveau de lecture, dans le texte comme dans l’image. Ca reflète assez bien mon rapport au réel. »


Jemmy Walker, chez elle. © Ernesto Timor

 

– Votre premier geste artistique ?

Quelque part vers mes 10-11 ans. En relégation dans une pièce où mes parents m’obligent à finir mes devoirs, tandis que bourdonne au loin la TV que les gens libres et normaux regardent à pareille heure. Mon stylo-plume noir n’a rien à dire à la page blanche, par contre il s’en va ajouter un sein à une dame en kimono qui orne le papier peint. Retouche invisible, à moins de comparer aux dizaines et dizaines d’autres qui tapissent la chambre. Je m’exécute. A la fin du film, ma page est toujours blanche — je m’en suis pris une belle ce jour-là encore ! Mais toutes les geishas (j’apprendrai plus tard le nom de ces dames à qui je dois tant) sont retouchées du sol au plafond, la supercherie ne sera jamais déjouée. Et j’aurai réalisé ma première série compulsive…

 

« Tout ce qui relève du marketing et de la stratégie-produit dans ce domaine me provoque de discrètes allergies. Je serais presque plus tolérant avec le kitsch et le vulgaire authentique ! »

 

– Quelle pratique artistique trouvez-vous intolérable ?

J’ai un peu de mal avec la marchandisation du monde en général, et je ne fais pas d’exception pour « l’art ». Donc tout ce qui relève du marketing et de la stratégie-produit dans ce domaine me provoque de discrètes allergies. Je serais presque plus tolérant avec le kitsch et le vulgaire authentique !

 

– Quelle est pour vous la plus grosse arnaque artistique ?

Une des plus abouties est sans doute Cloaca, la machine à merde de Wim Delvoye. C’est son intégration sans bavure au marché de l’art qui me la rend insupportable, on n’est vraiment pas dans une saine provoc surréaliste ou punk, juste dans un système social et culturel qui se digère lui-même en permanence sous nos yeux. Je suis old school, j’ai besoin d’idéal…


Marie-Claire. Infirmière. Aux marges de Lyon depuis toujours. Quartier de la Duchère. Là où ça mixe, là où ça métisse, là où ça hip et où ça hope… Se tenir là, à cet instant. Là est le vrai confluent qu’on ressent intimement. © Ernesto Timor

– Votre pire souvenir pendant une séance photo ?

Les pires de chez pires, je préfère les oublier. Le pire, le plus drôle a été une séance où la demoiselle venue poser (dans une maison de rêve réquisitionnée à grand-peine, de rêve c’est à dire une ruine de trois étages en plein Paris) m’a accordé 30 minutes de son temps, pas une de plus, parmi lesquelles 20 minutes consacrées à discuter à tue-tête une liste de courses avec son chéri-chaperon resté dans la pièce voisine. Eh bien bizarrement j’ai fait avec, et ai mis une hargne si sincère dans mes déclenchements que les photos sont plutôt réussies…

 

– Avec lequel de vos parents pensez-vous avoir un problème ?

Je crois avoir abordé ce sujet dès la première question, n’en parlons plus, Mère, euh docteur.

 

– A quelle personnalité politique pourriez-vous dédier une série de photos ?

Rions un peu… Disons à Manuel Valls. J’ai beaucoup photographié les territoires rurbains improbables d’Essonne (son fief natal), je photographie aussi par esprit d’exorcisme énormément de clôtures, petites frontières ordinaires et autres attaches, je crois qu’il y aurait là matière à lui dédier une chouette série de douce France cousue de fil barbelé.

 

– Le dernier produit culturel consommé/acheté/emprunté ?

Kent profession artiste, un DVD documentaire réalisé autour du susnommé. Offert par son réalisateur même. Je dois dire que depuis Starshooter (mais je ne vous ai pas dit mon âge ?!) je n’avais plus guère écouté Kent ! Et là je découvre que ce mec chante encore, rock parfois, a tourné bel incorruptible à peine grisonnant, a écrit une pétillante chanson sur ma rue, parle sans accents d’ancien combattant d’un passé lyonnais alternatif et bouillonnant que moi je ne connaissais qu’à travers ses produits d’exportation musicaux, dont maintenant on ressent encore une vibration assourdie sur les Pentes ou ailleurs… Une de ces pirouettes spatio-temporelles que me joue Lyon depuis que je m’y suis posé.


Anne. Pas celle que vous croyez. Lyonnaise depuis 10 ans. Ancien cimetière de Loyasse. Les chemins ténébreux procurent des satisfactions mémorables. © Ernesto Timor

« Mon activité est un entre-deux parfois agréable, parfois pas. Comme la photographie elle-même au fond, toujours et encore sommée de montrer ses papiers… »

 

– Avez-vous déjà sacrifié votre art pour de l’argent ?

Comme je fais métier de la photographie (et accessoirement du graphisme), une démarche de compromis est plutôt inévitable. Mais disons que je sacrifie peu. Et gagne peu, bien fait pour moi.

 

– Et sinon, vous comptez faire un vrai métier, un jour ?

J’ai fait le chemin dans l’autre sens, je crois que c’est foutu. Et comme je me sens déjà un peu vieux pour des rêves de success story artistiques, mon activité est un entre-deux parfois agréable, parfois pas. Comme la photographie elle-même au fond, toujours et encore sommée de montrer ses papiers…

Aller plus loin

La série est exposée du 5 au 7 juillet au Parc de la Tête d’or, dans le cadre des Dialogues en humanité.

L‘exposition au Centre Albert Camus à Bron est prolongée jusqu’au 10 juillet.

La MJC Monplaisir (8e arrondissement) accueillera ensuite la série, pour une exposition du 12 au 30 novembre.

Un appel à financement participatif pour la publication d’un livre a été lancé sur Kisskissbankbank

 

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L'AUTEUR
Leïla Piazza
Leïla Piazza
Journaliste à Rue89Lyon
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