Société 

Au Planning familial de Villeurbanne, "on jongle en fonction de l’urgence"

actualisé le 17/12/2013 à 03h17

Alors que le Planning familial du Rhône alerte sur le manque de moyens auquel il est confronté, ses salariées doivent faire face à une fréquentation toujours plus importante. Reportage dans les locaux de l’association, à Villeurbanne, où s’enchaînent sans pause les rendez-vous IVG, première contraception, problèmes de violences, conseils conjugaux…

Des membres de l’équipe du Planning familial de Villeurbanne. ©Leïla Piazza/Rue89Lyon

9 heures. Le Planning familial du Rhône ouvre ses portes. Les locaux sont difficiles à trouver, au fin fond d’une petite rue villeurbannaise. Et pourtant, ce matin-là, les gens ne vont cesser d’y défiler. A peine arrivées, armées d’un café, les salariées chargées de l’accueil et des rendez-vous de conseil s’affairent. Au standard, Rose-Line, assistante sociale de formation, répond à un téléphone qui n’arrête pas de sonner :

« Oui, alors dans ce cas, il y a des chances que vous soyez effectivement enceinte. Mais pas depuis longtemps… Si vous souhaitez en être certaine, je vous conseillerais de faire une prise de sang… Par contre, cela ne va pas être possible ici car on ne fait que des tests urinaires, qui ne seront pas plus fiables que le test que vous avez fait vu que votre grossesse est visiblement récente. »

A peine a-t-elle raccroché que Rose-Line constate que la petite salle d’attente s’est remplie. Elle part « recevoir » quelqu’un. C’est au tour de sa collègue, Nelly, conseillère conjugale, de prendre le relais à l’accueil du seul centre de planification du Rhône qui accueille sans rendez-vous :

« On est multi-fonctions ici. C’est un choix qui a ses avantages et ses inconvénients. L’idée c’est que quelle que soit notre formation, on fait le même boulot, même si, bien sûr, on a des angles d’écoute différents. On n’a pas le choix puisque par définition, quand une personne arrive, avant de la recevoir en entretien, on ne sait pas pourquoi elle vient. »

 

« On en fait beaucoup des puzzles ici ! On reconstitue les choses »

Quand une personne entre dans les locaux du Planning familial, elle remplit une fiche d’information qui sert notamment à dresser des statistiques et à justifier de l’activité de l’association auprès de ses financeurs. Étiquetée « confidentielle », la fiche comporte pourtant des questions telles que le nom, la date de naissance… Cela peut paraître étrange pour une association qui garantit la confidentialité, admet Nelly :

« C’est justement pour qu’elles n’aient pas à nous donner leur nom à voix hautes à l’accueil. On le lit sur la fiche et ça nous permet de retrouver leur dossier. »

Au vu de la configuration de ces locaux exigus, difficile de ne pas entendre ce qui se dit. Alors les salariées font preuve de la plus grande discrétion et ne demandent jamais les raisons de la venue dès l’entrée.

Les locaux sont bien cachés et pourtant les personnes sont nombreuses. ©Leïla Piazza/Rue89Lyon

10h30. Une mère entre dans la salle d’accueil avec sa fille de 3 ans. Pour que la femme puisse parler librement, Nelly essaie de convaincre la petite de rester avec sa collègue, Catherine. Après une longue négociation, la petite accepte. Sauf qu’entre-temps, la salle s’est remplie et que Catherine doit partir en entretien. Ici, pas le temps de tergiverser. Je suis mise à contribution et m’improvise donc nounou, occupant la petite avec un puzzle. Catherine, qui sort quelques minutes plus tard de son entretien pour aller chercher de la documentation, lance avec un sourire complice :

« On en fait beaucoup des puzzles ici ! On reconstitue les choses. »

 

8705 entretiens réalisés et « un déficit important »

11 heures. Alors que la petite salle est pleine, Valérie, elle aussi conseillère conjugale, attend au bureau d’accueil :

« Le problème c’est qu’on manque de place. On a seulement trois salles d’entretien, qui sont déjà occupées. Donc je ne peux pas recevoir. Alors pendant ce temps, je réceptionne les résultats d’analyses médicales.  »

Le nombre de personnes reçues est passé de 7032 en 2009 à 8705 en 2012, soit une augmentation de 25% de l’activité. Afin de pouvoir recevoir tout le monde correctement, l’association souhaiterait déménager pour des locaux plus grands. Début juin, dans un communiqué, le Planning familial alertait sur les manque de moyens auquel il est aujourd’hui confronté :

« Dans un contexte de crise économique majeure et de choix politiques de réduction des budgets alloués au médico-social au détriment des populations les plus éloignées de l’accès aux droits et aux soins, nous posons un constat alarmant. La précarité grandissante, qui touche plus particulièrement les jeunes et les femmes, a une forte incidence sur la fréquentation de plus en plus importante de nos centres et sur les problématiques sociales de plus en plus difficiles auxquelles sont confrontés les publics que nous accueillons. »

Rappelant qu’il a enregistré en 2012 « un déficit important », le Planning familial demande une revalorisation des financements.

 

2 à 3 mois d’attente pour un rendez-vous médical

Le téléphone sonne à nouveau. Nelly répond :

« Vous avez besoin d’un rendez-vous avec un médecin ? Par contre, il n’y a plus de place avant août… Ça ira ou il s’agit d’une urgence ? »

Chaque jour, un médecin effectue des consultations. Mais comme pour le reste des activités, la demande ne cesse de croître. Si bien que les délais pour avoir un rendez-vous atteignent 2 à 3 mois. Deux fois par semaine, une permanence médicale d’urgence permet de recevoir les personnes pressées. Mais les salariées conseillent d’arriver tôt car, parfois, faute de places, elles doivent refuser des personnes qu’elles renvoient vers les urgences gynécologiques.

« On essaie de jongler en fonction de l’urgence des situations. On ne fait que ça. »

Midi. A tour de rôle, les salariées montent à l’étage prendre leur repas, le Planning familial étant ouvert en continu. Pas le temps de traîner. Et puis, le travail n’est jamais loin, relève Rose-Line en souriant :

« On a besoin de parler entre nous de nos entretiens pour évacuer, pour prendre du recul. Parfois on est confrontées à des situations difficiles, qui résonnent. »

 

« On n’est pas là pour faire la morale »

Catherine raconte qu’elle avait deux rendez-vous de « conseils conjugaux ». Pourtant, lors du premier entretien, la personne était seule. Après la fin d’une histoire d’amour « avec des situations de violences », explique pudiquement la conseillère conjugale, la femme dont il est question apprend à se reconstruire.

« On travail beaucoup sur l’estime de soi. Elle était persuadée qu’elle ne pouvait pas se trouver quelqu’un qui la respecte. En trois séances, on a énormément avancé. Elle arrive maintenant à trouver des domaines dans lesquels se valoriser. »

Puis, Catherine a terminé sa matinée avec « un couple qui n’arrête pas de s’engueuler » :

« C’est très classique. Souvent, les couples viennent pour des problèmes de communication. On essaie d’inverser la vapeur avant que la situation ne dérape. »

Mais elles ne donnent jamais de réponse toute faite, ajoute Nelly :

« On a vraiment toutes à cœur de ne pas penser à la place des autres. On interroge seulement, on accompagne dans les réflexions. Et surtout , surtout, on n’est pas là pour faire la morale. »

Tout comme ses collègues, Rose-Line gère l’administratif entre deux rendez-vous. ©Leïla Piazza/Rue89Lyon

 

Ici, pas de pilule de troisième et quatrième générations

14 heures. Comme chaque mercredi, Rose-Line accueille un groupe de trois jeunes filles. Elles ont entre 14 et 18 ans et sont toutes ici car elles veulent prendre la pilule et ne peuvent pas en parler à leurs parents :

« On est très à l’aise ici, on peut parler facilement. Il n’y a pas de tabou. »

Pendant une heure, Rose-Line anime une « réunion contraception », avec les trois jeunes filles. Règles, préservatif, pilule, stérilet, diaphragme, patch, anneau vaginal, implant, spermicides, anatomie féminine expliquée à grand renfort de maquette… Ici, tous les sujets sont abordés, devant les yeux attentifs des jeunes filles.

Rose-Line s’attarde surtout sur la pilule, objet de convoitise des trois lycéennes. Si elles ont choisi ce moyen de contraception c’est parce que des copines leur ont conseillé et « parce que c’est sûr. »

« Oui, mais à condition de bien la prendre régulièrement », avertit Rose-Line.

En 2012, sur les 620 femmes qui sont venues au Planning familial faire une demande d’IVG, 59% utilisaient en effet la pilule. C’est pourquoi Rose-Line insiste bien sur la nécessité d’être régulière. Un questionnaire qu’elles ont rempli préalablement va permettre au médecin, qu’elles vont ensuite rencontrer individuellement, d’évaluer les risques de prise de la pilule.

Une plaquette de trois mois leur sera délivrée gratuitement, avant un nouveau rendez-vous de suivi. Mais attention, ici, pas de pilules de troisième et quatrième générations, qui ont défrayé la chronique ces derniers mois :

« On s’informe beaucoup. On savait depuis longtemps qu’il y avait des risques et pas forcément d’avantage par rapport aux pilules de seconde génération. On cherche vraiment à avoir une réflexion sur nos pratiques. »

 

Pour des IVG après 14 semaines, « des cliniques à l’étranger que nous avons visitées »

15h30. Le téléphone ne cesse de sonner mais cette fois, la salle est quasiment vide. Ce qui ne mécontente pas Catherine :

« Ça nous laisse le temps de souffler cinq minutes. C’est souvent par vague que les gens arrivent… »

Et elle n’a pas tort. Quelques minutes plus tard, un groupe de quatre jeunes filles passent la porte. Aussitôt suivies par trois autres.

« Le mercredi après-midi il y a énormément de lycéennes et de collégiennes », glisse Valérie.

Globalement, plus de 75% des personnes venues au Planning familial en 2012, avaient moins de 25 ans. De son côté, Rose-Line reçoit un couple. Ce ne sont pas des lycéens mais des étudiants étrangers venus pour une demande d’IVG :

« On en a beaucoup discuté mais on fait encore des études. Notre appartement est trop petit. Et puis, on ne sait même pas si on va rester en France. On n’a pas les conditions pour accueillir ce bébé. C’est triste mais c’est comme ça. »

Après avoir consulté le dossier médical et calculé l’ancienneté de la grossesse, Rose-Line explique les différences entre les deux méthodes d’avortement, médicamenteuse ou par aspiration. Malgré les difficultés de compréhension liées à la langue, le couple écoute attentivement. La jeune fille s’inquiète des conséquences pour sa fertilité. Rose-Line la rassure :

« Ils ont fait part des appréhensions classiques. Les femmes ont peur que ça les rende stériles. C’est souvent lié à un sentiment de culpabilité, je pense. »

Parfois, les femmes viennent alors qu’elles ont dépassé le délai légal pour avorter en France, 14 semaines. C’est rare mais cela est tout de même arrivé 51 fois en 2012 :

« C’est toujours très dur. Dans ce cas, nous orientons les personnes vers des cliniques à l’étranger, que nous avons visitées. »

 

« On doit se recentrer sur nos missions prioritaires »

16h30. Nelly reçoit une jeune femme sous implant contraceptif qui a besoin d’un suivi gynécologique :

« J’aime autant venir ici car je travaille à l’hôpital et que c’est un petit milieu où les choses peuvent se savoir. Et puis j’avais vraiment aimé la prise en charge au Planning familial de Rennes quand j’étais étudiante. Alors je me suis dit, autant continuer… tant que j’ai encore l’âge. »

Ce n’est pas une question d’âge, lui répond Nelly, qui tente de lui expliquer qu’une prise en charge serait aussi possible par un gynécologue exerçant en libéral, et qui a le même type d’approche. Sa collègue, Catherine, en explique les raisons :

« Avec les restrictions budgétaires, il y a des choses qui changent. On est amené à nous recentrer sur nos missions principales, à savoir la prise en charge des mineurs, des jeunes majeurs en difficulté et qui ne peuvent pas être épaulés par leurs familles et des personnes sans sécurité sociale. Avant, par exemple, on faisait beaucoup de dépannage de pilule. Aujourd’hui on essaie de limiter. Et puis, en fonction de la situation et du lieu de résidence, on redirige les gens vers d’autres centres de planification ou vers le milieu médical classique. »

« Mais il ne faut pas non plus qu’on ait qu’un public « à problèmes ». Il faut un minimum de mixité », pondère Nelly.

Entre deux entretiens, Valérie vient aider à répondre au téléphone dans une deuxième salle prévue à cet effet. ©Leïla Piazza/Rue89Lyon

 

« Souvent, d’abord, il y a un état de sidération »

17h30. La journée arrive à sa fin. La salle s’est vidée, lorsqu’une jeune fille entre, visiblement stressée. Après avoir vu le résultat de son test de grossesse, Nelly engage le dialogue :

« Quand on a ce genre de nouvelles, il y a souvent un état de sidération. Je vous propose de prendre le temps de réfléchir. Vous avez largement le temps, là. »

Sortant de son silence, la jeune fille explique que c’est un accident. Qu’elle se sent incapable de faire une IVG. Et qu’en même temps, pour sa famille, « hors mariage, ça ne se fait pas. » C’est un choix difficile, qui ne regarde qu’elle, son copain et le possible enfant, lui répond posément Nelly :

« Prenez le temps de réfléchir. Il y a 50 ans, les femmes ne pouvaient pas se demander ce qu’elles voulaient. Aujourd’hui vous avez la chance de pouvoir penser à un choix possible. »

Elle décidera finalement de revenir le lendemain avec son copain. Le temps de « s’approprier la situation », glisse Nelly.

18 heures. Les salariées ferment les portes et se retrouvent entre elles. Valérie descend de l’étage où elle a passé une bonne partie de l’après-midi avec une femme harcelée par son ex-conjoint. « Une journée dense », résume Catherine. Et pourtant, elle n’est pas finie pour Valérie qui participe à une commission de réflexion sur les minorités sexuelles. Juste le temps de se remettre de ses émotions et de renfiler ses habits de militante.

 

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L'AUTEUR
Leïla Piazza
Leïla Piazza
Journaliste à Rue89Lyon
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