Société 

Semaine de l’orgasme à Lyon : la sexualité du futur

actualisé le 05/01/2014 à 08h16

Comment jouirons-nous dans vingt ans ? Avec des androïdes programmés pour donner du plaisir ? En enfilant des capotes indicibles à base de silicone ? Pour donner sa touche intello à l’Orgasm’ Week, sa première semaine plaisir/santé sexuelle, l’association Aides Rhône a convié deux sociologues à causer de la sexualité du futur.

« Lovers, Origami » par Tim Biskup.

En guise de préambule à son intervention Jean-Yves Le Talec, sociologue spécialiste des questions de genre et de sexualité, ironise sur le thème même de la conférence : « Comment jouirons-nous dans vingt ans ? ».

« On pourrait répondre : en mangeant du raisin. Et comme ça on passerait directement au buffet. »

Dans la petite salle au fond de la librairie du Bal des Ardents (notamment connu à Lyon pour son vaste et précis rayon érotique), la référence à l’affiche de l’Orgasm’Week (on y voit un homme se délectant d’une grappe de raisin) fait sourire. Pour ce débat, organisé jeudi 23 mai par l’association de lutte contre le VIH, c’est une cinquantaine de personnes qui s’est massée là (associatifs, militants d’Aides, étudiants et chalands, attirés par l’intitulé de la conférence).

Tout au long de la rencontre, les intervenants se garderont bien de répondre avec certitude à cette question soumise par Aides. Selon Jean-Yves Le Talec, elle recouvre de nombreux sens :

« Au départ on a été très embêtés par cette question qui pose en fait plein d’autres questions. On peut jouir de beaucoup de manières différentes. D’un formidable livre ou d’un formidable repas. Mais rassurez-vous, il s’agit de sexe et on y restera. »

« Comment jouirons-nous dans vingt ans? » à la librairie Au bal des Ardents. Crédit Rue89Lyon

 

Du robot sexuel à la capote anale origami

Il est un domaine où les deux sociologues affichent des quasi-certitudes : celui de l’influence des innovations technologiques ou pharmacologiques sur nos façons et moyens de jouir. Certaines sont annoncées depuis un bon moment, d’autres sont à l’état de prototype :

« La technologie est partout. A la fois dans les réseaux virtuels qui ont une incidence sur les rapports humains, dans la pharmacologie avec par exemple ce viagra destiné aux femmes (…), dans les jouets sexuels.»

Certains dans la salle y verront le signe – préoccupant – d’une altération probable de notre sexualité à la faveur de l’apparition de petites pilules à base d’hormones de synthèse qui viendraient concurrencer les substances psychotropes. Ce n’est qu’un début poursuit Jean-Yves Le Talec :

« La technologie jouera un rôle probable avec la possibilité d’avoir des partenaires virtuels ou des partenaires sexuels mécaniques, non humains. Récemment un robot très sophistiqué a été produit au Japon. »

Sa commercialisation n’étant pas à l’ordre du jour, passons aux innovations annoncées pour demain. Sur la question des capotes nouvelle génération, Danièle Authier, sociologue spécialiste de la santé sexuelle prend le relais. Photo à l’appui, on découvre un préservatif anal prévu pour 2015.

« Il est fait de silicone. Il se plie, sur le modèle de l’origami. C’est le partenaire qui va être pénétré qui l’insère dans son anus (…). Le challenge, c’est que celui qui pénètre ne doit pas sentir qu’il y a un préservatif

Il y a aussi ce préservatif avec pose facilitée, qu’elle sortira de son sac, mais sans banane à portée de main, la démonstration n’ira pas jusqu’au bout. Au moment de l’échange avec la salle, le président d’Aides Rhône, Vincent Leclercq glissera ne pas être convaincu par les améliorations revendiquées par ces nouveaux préservatifs. A propos de ces innovations, Jean-Yves Le Talec insistera sur l’importance des enjeux économiques « très palpable dans la question du VIH ».

 

Ceci est un clitoris et, bientôt, « le trou du cul pour les enculé-e-s »

A l’heure où les références à la sexualité sont présentes partout, les lacunes dans la connaissance par chacun de sa propre anatomie sont pointées du doigt par les sociologues. Devant la représentation rétro-projetée d’un vagin, clitoris en érection, Danièle Authier poursuit ce qui prend l’allure d’un rapide cours d’éducation sexuelle :

« A l’intérieur du clitoris il y a plus de terminaisons nerveuses que dans le pénis (…). C’est le frottement d’un objet, d’un doigt ou d’un pénis sur cette partie là qui va donner du plaisir. Et pas le fait d’aller taper au fond comme un ouf. »

Majoritairement masculine, l’assistance semble plutôt réceptive et amusée par la formule et l’explication. Et pour ne pas faire de jaloux, l’anus aura droit à sa propre conférence ce samedi : « le trou du cul pour les enculé-e-s ».

De l’avis des associatifs comme des sociologues, l’éducation au sexe, alors même que la sexualité est l’une des activités les plus normées de nos sociétés, demeure insuffisante.

C’est notamment la raison pour laquelle Aides (une petite dizaine de militants étaient présents sur place) a organisé cette Orgasm’Week : afin d’aborder les plaisirs et déplaisirs sexuels, les questions santé dans un cadre qui exclut cette dimension morale.

 

Shortbus, le film étendard

Pour aborder l’épineuse et très personnelle question de la jouissance, Jean-Yves Le Talec a trouvé la parade : diffuser la scène finale de Shortbus. Dans ce film de John Cameron Mitchell, sorti en 2006, les personnages –gays, trav, bi, hétéros, trans– se croisent et se chevauchent sur fond d’interrogations métaphysiques, sur leur manière de vivre et de jouir notamment.


Scène finale du film Shortbus sorti en 2006

« Cette fanfare, pour moi, est une métaphore du plaisir et de l’orgasme. Cette scène propose une forme d’idéal du plaisir de chacun et du plaisir de tous. Elle nous dit des choses sur comment jouissons nous aujourd’hui. (…) Ce film montre une relativisation des normes et des contraintes, mais dans un espace donné. C’est peut-être une figure possible dans vingt ans. »

Une autre scène du film Shortbus permettra à Danièle Authier d’évoquer la conjugalité, dans ce qu’elle considère être une contrainte. Dans ce passage une sexologue explique à une maîtresse dominatrice n’avoir jamais atteint l’orgasme avec son mari. La sociologue s’explique tout sourire :

« On reçoit en plein la contrainte à la conjugalité qui n’est désormais plus réservée aux hétérosexuels. Puisque les homosexuels veulent se marier, ils vont désormais avoir tous les malheurs du couple. »

 

Le mariage gay, « une victoire à la Pyrrhus »

De manière plus sérieuse, la question du mariage gay et de ses implications sur la liberté sexuelle sera abordée par un chercheur niçois venu en simple spectateur. Son idée : la focalisation sur le mariage et l’adoption par des couples de même sexe laisse trop de choses de côté.

« Est-ce que ce n’est pas une victoire à la Pyrrhus ? La question de la diversité, hormis la question de la réduction des risques de santé sexuelle est complètement « invisibilisée ». La militance sur le mariage gay pose un sacré problème sur la question de la pratique de la diversité dans l’espace public, y compris la liberté sexuelle. »

Ou l’éternelle tension entre cette égalité si chère à la France et l’expression de la diversité.

La diversité, le communautaire (qu’il oppose au communautarisme) c’est l’un des chevaux de bataille de Vincent Leclercq. Pour le président d’Aides Rhône, qui organise des dépistages gratuits, immédiats et anonymes du VIH et des IST en marge de soirées, il ne sert à rien de nier la réalité des besoins propres à la communauté LGBT (lesbienne-gay-bi-trans), notamment en termes de santé sexuelle.

« Il faudrait développer des centres de santé LGBT friendly comme le 190 à Paris qui accueille notamment ce public, le conseille et où le patient peut discuter librement et sans gêne de sa vie sexuelle. Du point de vue de la santé sexuelle ce genre de structure est très efficace. »

Ce genre de manifestations, c’est pour Aides un moyen de remplir son objectif de prévention, même si elles attirent en majorité un public associatif ou tout du moins sensibilisé.

La conférence touche à sa fin. Le temps pour Danièle Authier de glisser une dernière précision d’ordre étymologique :

« Le mot orgasme signifie en grec bouillonnement d’ardeurs. C’est ce qu’on vous souhaite à tous. »

Pour le reste, rendez-vous en 2033.

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