Cultures 

Comment les cheerleaders de Lyon ont manqué d’être des stars en Floride

actualisé le 21/01/2014 à 11h20

Ils n’ont pas profité du soleil de la Floride et de la privatisation du parc Disneyworld. Le week end dernier, alors que se déroulaient des Mondiaux de cheerleading à Orlando (Etats-Unis), l’équipe lyonnaise des Jaguars, pourtant sélectionnée pour y participer, est restée à Lyon.

Entraînement des Jaguars dans le gymnase Bossuet (Lyon 6e). Crédit : J.E.M/Rue89Lyon

Mai 2012, les Jaguars de Lyon participent à un Open (autrement dit tournoi) de cheerleading à Dardilly. Concourant dans la catégorie « Cheer », ils décrochent leur qualification pour se rendre aux Mondiaux d’Orlando organisés à Disney.

Enfin, c’est la reconnaissance pour ces Lyonnais qui peinent à valoriser leur discipline. Ils triplent leur volume d’entraînement, améliorent leur stunts (portés), leurs jumps (sauts) et leurs chorés. Ils se sentent fin prêts pour en découdre avec les « meilleures équipes internationales ». Et même s’ils ne sont pas encore au niveau des équipes les plus à la pointe, une participation à un tel événement ne se refuse pas.

Difficile de faire financer une discipline quasi-inconnue en France et trop souvent assimilée aux pom-pom girls : le 9 avril 2013, l’aventure s’arrête aussi sec. Il eut fallu en effet réunir la somme de 30 000 euros afin de réaliser le voyage jusqu’en Floride. Les Jaguars n’en ont glané que 12 000, d’une banque privée notamment.

« Pas si frustrant que ça », estime Morgan d’Orazio, le coach de l’équipe. Mais dans l’annonce publiée sur la page Facebook des Jaguars pour informer de leur non-participation à l’évènement, on peut sentir comme une pointe d’amertume :

« Nous souhaitons remercier les personnes qui ont bien voulu croire en nous (…) mais aussi celles qui ont été beaucoup plus réservées quant au choix de notre équipe et qui nous ont donné la volonté de nous dépasser. »

 

La faute à Glee

S’ils tiennent à remercier ceux qui étaient « réservés », c’est qu’ils en ont rencontrés beaucoup au cours de leur recherche de sponsors. En tout, les Jaguars n’ont obtenu que trois réponses positives de la part de deux magasins spécialisés dans les produits américains ainsi que du Crédit agricole. Pour le reste ils se sont systématiquement vu opposer une fin de non-recevoir.

Morgan d’Orazio revient sur ces difficultés :

« On a bataillé avec les sponsors potentiels. Il a fallu les convaincre, leur montrer des vidéos pour qu’ils comprennent que le cheerleading est un vrai sport. Ceux qui ont bien voulu nous écouter, ont accroché. Mais la plupart du temps, ils n’avaient pas les finances pour. »

Du côté des institutions locales, les Jaguars ont fait chou blanc. Notamment auprès de la mairie du 6e arrondissement, dans lequel le club est basé.

Thierry Braillard, adjoint au Sport de la Ville de Lyon, qui avait soutenu l’organisation d’un Open de Cheerleading à Lyon en 2010, rappelle-t-il à Rue89Lyon. Il explique que si elle avait été sollicitée, la mairie centrale n’aurait de toute façon par pu les aider, pour des questions de timing  :

« Les subventions versées par la mairie de Lyon sont votées chaque année. Dans un cas comme celui-ci où il faut un budget ponctuel, ce sont les mairies d’arrondissement qui sont compétentes. »

Le JT de TF1 a consacré un petit reportage aux Jaguars, diffusé le 10 février, à propos de leur qualification aux Mondiaux. Mais pas suffisant pour trouver les 20 000 euros manquants.

Sujet sur les Jaguars au JT de TF1 du 10 février 2013

Le cheerleading a beau être reconnu comme une discipline sportive à part entière depuis 2006, il continue à souffrir de son cousinage avec les pom-pom girls. Il faut dire qu’historiquement, mais aussi dans l’esprit du plus grand nombre les deux disciplines sont liées. Ce qui a le don d’agacer Morgan d’Orazio :

« Le cheerleading c’est un mélange de danse, de gym et d’acrobaties. Rien à voir avec les pom-poms girls. Quand on dit « Cheerleading », tout le monde nous dit « c’est comme dans Glee », alors que dans cette série on voit des danseuses à pompons qui font parfois un peu d’acrobaties. Nous, les cheerleaders, suivons un réel entraînement sportif. »

Précisons cependant que les pompons ne sont pas bannis du cheerleading. Le fait de les utiliser ou non relève du choix de chaque équipe.

 

« On n’est pas des gogos danseuses »

Pour les Jaguars, comme pour nombre d’autres formations, la vocation originelle du cheerleading, c’est-à-dire encourager une équipe (masculine, de football ou de basket ball généralement), n’est qu’une part très résiduelle de leur pratique sportive. Une fois par mois, ils présentent une routine (tour de piste des cheerleaders qui doit durer 2 minutes 30) lors du match de handball de l’équipe de Villeurbanne. Gracieusement.

Généralement, ces animations sont payées et permettent de pallier l’absence de financement des associations impliquées dans ce sport, comme l’explique Karen Cappiello présidente de la Federation All Star Cheerleading (FASC), qui avait organisé l’Open à Dardilly :

« La FASC étant une organisation a but non lucratif, elle ne peut aider financièrement les équipes. L’autre équipe française à avoir été sélectionnée pour les Mondiaux, les Feeling Dance Team, une équipe parisienne, ont pu financer le voyage grâce à des représentations et à des animations. »

Répétition d’une routine par les Jaguars. Crédit : J.E.M/Rue89Lyon

Les Jaguars eux aussi ont fait des animations. Aux halles Paul Bocuse, lors du téléthon notamment et à l’occasion d’un tournoi de basketball à Meximieux (dans l’Ain). Mais ils reçoivent souvent des sollicitations moins orthodoxes :

« On a une réputation à tenir. Les animations en boîtes de nuit ce n’est vraiment pas envisageable pour nous. On n’est pas des gogo danseuses. »

D’ailleurs dans l’équipe des Jaguars, on trouve six jeunes hommes qui n’ont pas vraiment l’allure d’une danseuse de charme. Le côté paillettes et short court, pour lequel on sollicite souvent les cheerleaders, ne reflète pas la technicité de la discipline.

 

La guéguerre des « fédés »

L’équipe lyonnaise, se réclame d’un cheerleading « made in USA ». Elle se conforme donc aux règles fixées par l’International Cheer Union (ICU) un organisme sportif établi aux Etats-Unis. C’est lui qui organise les mondiaux d’Orlando.

Problème : en France, la Fédération Française de Football Américain(FFFA), qui est la seule à être délégataire du cheerleading depuis 2008, est rattachée à l’International Federation of Cheerleading (IFC), dont le QG est au Japon, et elle encourage ses équipes à ne pas participer aux mondiaux d’Orlando. Si elles le font, elles ne sont pas assurées par la fédé pour cette compétition et doivent souscrire une assurance complémentaire. Pascal Gomes, son président, explique cette position par un découpage différent des niveaux sportifs et par la dangerosité des règles de l’ICU :

« Dans ce sport, il y a un réel danger. Aux Etats-Unis, il faut dire qu’il y a déjà eu des morts. Les filles sont parfois balancées à cinq mètres de haut. Si les back et les spot loupent la réception, ça peut faire beaucoup de dégâts. »

Malgré les menus avantages que pourraient conférer une affiliation à la FFFA, l’équipe lyonnaise ne souhaite absolument pas y être rattachée. Elle ne participe donc pas aux championnats de France organisés par la fédération. Et à propos de la dangerosité, Morgan d’Orazio remet la balle au centre :

« Leur cheer est plus dangereux que le nôtre. Les techniques qu’ils emploient sont moins impressionnantes mais plus risquées. La faute à la formation qui est trop limitée et qui ne leur vient pas des Etats-Unis. »

Le président de la FFFA qui tient à insister sur les impératifs de sécurité s’est donné pour mission de structurer le sport en « commençant par les formations ». Karen Cappiello de la FASC se borne, pudiquement, à évoquer « une approche très différente du sport » selon les fédés.

A chaque équipe son cheer, semble-t-il. L’entente de façade entre les différentes structures qui s’occupent de Cheerleading ne masque pas le fait que le sport est encore loin d’être structuré.

 

De Brive-la-Gaillarde à Liverpool

Cette opposition sur les règles à suivre pour pratiquer un « cheer sécuritaire » vient surtout du fait que longtemps, le sport est resté en jachère. Des organisations non reconnues s’en sont emparées. Des compétitions portées par des structures en tous genres ont vu le jour. Ce qui aboutit aujourd’hui à une situation ubuesque où une équipe rattachée à la fédération délégataire du sport peut participer à une compétition montée par une autre organisation.

Mais les choses pourraient bientôt changer, selon Pascal Gomes. A mesure que le sport séduit, plutôt chez des personnes jeunes (le cheerleader dépasse rarement les 25 ans), sa pratique se structure. Et pour prouver que le cheerleading attire, il sort un argument imparable :

« En 2006, on était vraiment dans le convivial, il y avait assez peu d’équipes engagées, encore moins d’équipes de bon niveau. Maintenant dans les compétitions, à côté des gagnants, il commence à y avoir des perdants. Ce n’était pas le cas avant, tout le monde gagnait. »

Les Jaguars de Lyon entendent rester « complètement libres », autrement dit en marge, pour pouvoir s’inscrire aux événements qu’ils souhaitent. Les 22 et 23 juin prochain, ils participeront donc à une compétition à Liverpool. Ils espèrent faire aussi bien qu’à Brive-la-Gaillarde, où ils se sont imposés en avril dernier face à 5 autres équipes.

Les Jaguars lors d’une compétition à Brive-la-Gaillarde en avril 2013

Moins loin, moins cher et moins dur que les Mondiaux d’Orlando où ils auraient été confrontés à des équipes bénéficiant d’une longue tradition du cheerleading, comme celles des Etats-Unis ou du Canada. Cette fois-ci, ils ont déjà réuni les 8 000 euros nécessaires pour se rendre à ce JAMFest, ouvert à toutes les équipes, sans condition de niveau.

> Article actualisé à 16 h avec les animations réalisées par l’équipe des Jaguars

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