Économie 

Fresque des canuts : l’histoire d’un pied de nez aux Beaux-Arts

actualisé le 04/02/2014 à 16h57

Liftée, la fresque des Canuts sera dévoilée ce mercredi. Symbole de l’histoire du quartier de la Croix-Rousse à Lyon, ce mur peint raconte aussi la façon de travailler de CitéCréation, première Scop dédiée aux fresques montée dans les années 1980, à parité hommes-femmes et en rébellion contre la « mafia du bon goût ». Un projet utopique qui a donné naissance aux trompe-l’oeil les plus connus de Lyon.

Si l’inauguration aura lieu le 17 avril, l’échafaudage a déjà été démonté, laissant la possibilité aux passants de découvrir le travail. Crédit : Leïla Piazza

« Dites moi, vous qui voyez bien, la grue en haut, elle est vraie ? Je sais que c’est un trompe-l’oeil. Mais la grue, c’est nouveau ou bien c’est une vraie ? »

Une dame d’un certain âge ou d’un âge certain qui passe par là s’extasie devant la toute nouvelle Fresque des Canuts. Nouvelle ? Pas tant que ça, puisque la première version de ce mur peint a été réalisé en 1987. La seconde dix ans plus tard. Jusqu’à cet hiver 2013, où une nouvelle version de la fresque a été réalisée.

Derrière ce travail, démarré il y a 25 ans, se cache à cette époque une toute jeune équipe de peintres-muralistes ; celle de CitéCréation. Et si aujourd’hui les murs peints font parti du patrimoine lyonnais, il n’en était rien à l’époque.

 

Fuck les Beaux-Arts et « la mafia du bon goût »

Ce projet est sorti tout droit de l’imagination d’une bande de neuf amis qui se sont connus aux Beaux-Arts à la fin des années 1970. Ecole dont ils sont rapidement partis.  Joëlle Bonhomme, co-fondatrice de CitéCréation, se souvient :

« On a très vite déchanté car, en fait, les Beaux Arts c’est une école où on apprend pas grand chose et où régnait une atmosphère très intellectuelle. C’était l’époque du Minimal art. C’est à dire que moins on en faisait, plus on parlait de rien et plus ça marchait. On brassait du vent ! Nous, on avait envie de faire quelque chose a contrario : du concret ! On voulait retrouver la vie, le quotidien, les préoccupations des gens. »

Gilbert Coudène, co-fondateur de l’entreprise, confirme :

« Pour eux, le summum de la peinture c’était de ne pas peindre. On est partis et on s’est installés juste a coté des Beaux-Arts… La progression de notre succès a énervé. Ca dérangeait plein de gens dans le monde de la culture, la mafia du bon gout. Mais on ne voulait pas perdre de temps à ferrailler, mais faire ailleurs. On ne voulait surtout pas rentrer dans une discussion sans fin avec ces gens-là mais être dans l’action. Et pour ça on a quitté totalement le monde de l’artistique et on est parti dans le monde du bâtiment. »

De ce rejet de l’art institutionnel est parti leur projet, peindre au plus près des habitants, selon Gilbert Coudène :

« On est un peu les descendants des peintres-muralistes de la grotte Chauvet, il y a 33000 ans. On exerce le même type de métier. On laisse des traces mais sans spéculation possible. Ce ne sont pas des choses qui s’achètent et se vendent. Ca appartient au public. »

 

Sur cette version, des éléments symboles d’une ville équitable et durable ont été ajoutés pour coller « à une tendance actuelle à Lyon, où le vert est mis en avant », explique Joëlle Bonhomme. Ainsi, la façade de droite a été transformée en mur végétal. Et des jardins ouvriers ont été intégrés dans le centre des escaliers, qui était vide avant. Crédit : Leïla Piazza

« On ne travaille pas à partir de nos propres fantasmes, contrairement à un artiste »

Une rhétorique que reprend allègrement sa collègue, Joëlle Bonhomme :

« La seule valeur de nos œuvres, c’est celle de notre travail. Et puis on ne parle pas de nos propres préoccupations mais de mémoire collective. Un artiste, un vrai, souvent, il parle de lui même. Nous, on est au service d’un lieu. On travaille avec une matière qui ne nous appartient pas. Ici, c’est la Croix-Rousse. On la digère et on essaie de recréer une image. »

Cette Lyonnaise qui passe par là ne s’y trompe pas :

« J’adore ! C’est toute la Croix-Rousse qui est là. »

C’est que la Fresque de Canuts est ce que CitéCréation appelle une « fresque identitaire », tentant de rendre l’âme d’un quartier, sur 1200 m2 de mur.

En 1986, la toute fraiche entreprise a été contactée par une société pour habiller un mur sur lequel elle louait des panneaux publicitaires. Une véritable « verrue » à l’époque. CitéCréation a alors proposé de réaliser un trompe-l’oeil qui symboliserait le quartier. Et « ça a été un véritable succès » explique, triomphant, Gilbert Coudène :

« On a eu peur à ce moment là que les gens pensent que c’était de l’art. Pour nous, un artisan peintre muraliste, c’est quelqu’un qui est au service d’un lieu, d’une population… Il répond à une problématique actuelle. Il ne travaille pas à partir de ses propres fantasmes, comme un artiste. Et on s’est dit que la façon de montrer ça était de faire en sorte qu’au moins un de nos murs soit évolutif. Tous les 10 ans environ, on bouge un peu ce moment de ville. On ne rajoute pas une boucle d’oreille à la Joconde. Eh bien là, si ! »

De là est partie l’idée d’une fresque changeante, où les immeubles et les personnages vieilliraient, « un moment de ville qui n’aurait pas d’autre ambition que de marquer le territoire et son histoire ».

Parmi les 600 fresques réalisées par CitéCréation à travers le monde, celle des Canuts est la seule évolutive, « car c’est un peu complexe à réaliser », justifie Gilbert Coudène :

« On le fait ici pour montrer que ce qu’on fait ailleurs est du même ordre : de la peinture murale fait par des artisans, des témoins, des traducteurs en quelque sorte… »

 

« Le jeune, il peut dire à sa petite copine où il vit. Il n’a plus honte. »

Pour cela , les membres de CitéCréation vont à la rencontre des habitants du quartier, notamment à travers des réunions publiques, raconte Joëlle Bonhomme :

« On arrive jamais avec une idée préconçue de ce qu’on va faire. Le but c’est de sentir, de vivre avec les gens, pour savoir quels sont les besoins, les envies, la réalité d’un lieu… On pourrait dire que c’est un peu un travail de sociologue. Sauf qu’on n’est pas là pour analyser mais pour créer des images. »

« A la Croix-Rousse c’est facile », estime de son côté Gilbert Coudène, qui met en avant la dimension « village » souvent attribuée à la colline. Dans d’autres lieux, comme les quartiers d’habitat social, ce serait plus compliqué :

« Il faut aller plus loin dans la reprise de confiance des gens. On part en car. Ils vont visiter d’autres sites où il y a des peintures murales, ils parlent avec des gens qui ont vécu ça avant. Il se passe des choses fortes dans ces moments-là. En général, après, les gens ont moins de difficulté à parler d’eux, de leur environnement et de leurs envies. »

CitéCréation travaille souvent dans des quartiers populaires, dans ceux des 5e ou 8e arrondissements par exemple, où l’entreprise a réalisé une série de fresque. Car si la petite entreprise répond la plupart du temps à des commandes, cela ne l’empêche pas de mettre en avant l’utilité sociale de son travail. « L’urgence c’est de recréer de la confiance, d’apaiser le climat social », explique ainsi Gilbert Coudène, pour qui les peintures murales sont un « moment de paix, de relative poésie dans une ville grouillante. » Et selon lui, la transformation visuelle de ces quartiers populaires a un effet non-négligeable :

« Le jeune, il peut dire à sa petite copine où il vit. Il n’a plus honte. D’un seul coup, ces habitants ne sont plus n’importe qui. Ils ne vivent plus n’importe où. Nous, on dit que les murs sont la peau des habitants. Et quand les gens sont bien dans leur peau, ils ne se mutilent pas. Ils sont fiers d’eux et de l’endroit où ils vivent. »

On retrouve des personnages présents sur les versions précédentes. Comme cette petite famille (à droite), des gens réels, « croix-roussiens depuis toujours ». La dernière fois, la maman prenait en photo le papa sur son vélo avec leur fille installée sur le porte-bagage. Quinze ans plus tard, le père est sur un Vélo’v, accompagné de sa femme et de sa fille de 17 ans. Entre-temps, un garçon est né, et s’approche maintenant de ses 15 ans. Crédit : Leïla Piazza

 

« Si plus d’entreprises fonctionnaient comme ça, ça marcherait beaucoup mieux »

Après leur départ des Beaux-Arts, le groupe a mis du temps à lancer son activité, d’abord sous forme d’association, « avec des petits boulots alimentaires » à côté. Puis, en 1986, avec le succès grandissant, il a trouvé le statut juridique qui lui correspondait : celui de la Scop. Gilbert Coudène fait le détail :

« C’est une SARL mais au conseil d’administration, une personne égale une voix, quel que soit le niveau d’investissement financier qu’elle a dans l’entreprise. Cela dit quelque chose déjà. Aujourd’hui, on est 12. On a une cogérance tournante. Mais tout est décidé à l’unanimité. L’égalité des voix, c’est dire qu’une personne qui s’occupe du standard et de la communication a autant d’importance que quelqu’un qui dirige un projet. Il n’y a pas de hiérarchie dans les responsabilités et pas de prise de pouvoir. »

Joëlle Bonhomme verserait presque dans le militantisme :

« Le fait d’être à plusieurs aide. Il y a eu des périodes, au début, où on s’entraidait car on ne gagnait pas bien notre vie. Et puis on se complète les uns les autres. Chacun a trouvé sa place de manière assez naturelle. En fonction de ses compétences et de son caractère. Si plus d’entreprises fonctionnaient comme ça, je pense que ça marcherait beaucoup mieux. L’investissement est important : on ne travaille pas que pour soi en Scop ! »

 

Des femmes dans le bâtiment

Autre particularité, qui peut surprendre pour une entreprise qui travaille dans le domaine du bâtiment : ici, autant de femmes que d’hommes. CitéCréation a même choisi d’inscrire dans ses statuts la parité hommes-femmes. Mais pas par militantisme, explique le co-fondateur de la Scop :

« C’était plus un ressenti qu’une volonté politique. Paradoxalement, on a peu de féministes affirmées chez nous. Elles sont dans une position où elles n’ont pas besoin de revendiquer car le problème de la lutte hommes-femmes n’existe pas chez nous. »

C’est à l’une des femmes de répondre, Joëlle Bonhomme :

« C’est lié à notre activité. Dans la création, il y a souvent autant de femmes que d’hommes. C’est enrichissant d’avoir des points de vue féminins et masculins car ce ne sont pas les mêmes. On s’est dit qu’il fallait faire en sorte de garder cette parité en l’inscrivant dans les statuts. Mais au départ c’était naturel. Je le vois dans les équipes de peintures murales avec lesquelles on travaille : c’est assez mixte. »

En septembre 2012, la petite équipe s’est lancée dans un nouveau projet : avec Emile Cohl, ils ont créé une école de peinture murale. Installée à Oullins, l’ECohlCité accueille des élèves de différentes régions du monde et de France. Avec autant de femmes que d’hommes. Et surtout avec des profils sociologiques et des parcours scolaires différents, « parce qu’il faut de l’hétérogénéité dans la création », souligne encore une fois Gilbert Coudène :

« Au bout de ces 35 ans d’aventure, on s’est dit que le dernier étage de la fusée, si on peut dire, c’était de transmettre, structurer ce métier car il y a de plus en plus de besoin. On veut transmettre cette éthique, ce savoir-faire et ce savoir-être avant de partir. »

« Ici, on ne rigole pas. Il faut être exigeant car dans trois ans ce seront les Rolls Royce de la peinture murale », sourit Gilbert Coudène. Crédit : Leïla Piazza

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L'AUTEUR
Leïla Piazza
Leïla Piazza
Journaliste à Rue89Lyon
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