Société 

Prison de Villefranche-sur-Saône : comment les détenus basques ont mené la fronde

Dans quelques jours, les trois prisonniers basques de la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône seront tous transférés dans d’autres prisons en France. Au grand soulagement de la direction et des surveillants qui ont subi un mouvement sans précédent impulsé par ces mêmes prisonniers, membres présumés de l’ETA.

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La maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône compte actuellement environ 690 détenus pour 636 places. Crédit : Laurent Burlet / Rue89Lyon

L’une des plus « dures » prisons de France serait-elle en train de changer ? En tout état de cause, les prisonniers basques ont réussi là où le Contrôleur des lieux de privations de liberté avait échoué.

En 2008, la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône avait été l’une des premières prisons à être visitées par les équipes du Contrôleur. Dans son rapport, Jean-Marie Delarue avait préconisé une série de changements pour améliorer les conditions de détention des prisonniers.

Rien ne semble avoir fondamentalement bougé.

Courriers, manifestations, pétition… Pendant plusieurs mois de l’année 2012, les trois prisonniers basques ont mené une mobilisation unique par son ampleur et par l’énergie mise par ces militants politiques, rompus à l’exercice de la mobilisation revendicative et de l’organisation clandestine, au sein de l’ETA.

 

1. L’ETA arrête les actions armées, les prisonniers basques mènent la révolte

2. Un « savoir-faire » politique

3. Mitard puis première victoire : l’arrivée du détecteur manuel

4. Des « icônes » de la prison

5. Une pétition : « on était au courant mais on ne l’a pas vue

6. « Refus de plateau » planifiés et massifs

7. Les surveillants s’opposent aux améliorations de la vie en prison

8. « Nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir de ces terroristes »

9. « Les prisonniers de droit commun n’ont aucune expérience de lutte, nous, c’est le contraire »

 

1. L’ETA arrête les actions armées, les prisonniers basques mènent la révolte

Ce n’est pas une première mais il est très rare de voir des détenus basques se battre pour les conditions de détention de ceux qu’ils nomment « les prisonniers de droit commun ». Généralement, ils se mobilisent sur des questions spécifiques, qui leur sont propres : le rapprochement dans prisons du Pays basque proches de leur famille, ou, a minima, leur regroupement dans certains établissements pénitentiaires.

En octobre 2011, l’ETA annonçait l' »l’arrêt définitif de l’activité armée ».
Dans cette période de transition, les indépendantistes veulent-ils élargir leurs soutiens en faisant leur la lutte anti-carcérale ?
Les Basques interrogés refusent de parler de « stratégie ».

En février 2012, quelques mois après cette annonce, Ibon Goieaskoetxea (ou Gogeascoechea -en Espagnol) Arronategui, et deux autres Basques sont transférés de la prison de Villepinte à celle de Villefranche-sur-Saône.
La réputation d’Ibon Goieaskoetxea, 43 ans, le précède. Il est considéré par la police française et espagnole comme le chef présumé de l’appareil militaire de l’ETA au moment de son arrestation en 2010. Ce qu’il nie. Il assume toutefois avoir été membre de l’ETA et continue, selon ses termes, à être un « militant révolutionnaire basque ».

Et quelques semaines après son arrivée, il enclenche avec ses deux camarades, la plus importante mobilisation pour les droits de tous les détenus, tout en continuant leur lutte spécifique comme celle demandant la libération conditionnelle de l’un de leurs camarades gravement malade.

Pour Gabriel Mouesca, coordinateur de l’association Harrera, qui oeuvre pour la réintégration des prisonniers basques, cette mobilisation inédite viendrait du profil politique des prisonniers :

« A Villefranche, ce sont des militants révolutionnaires. Ils considèrent toutes atteintes aux personnes inacceptables. D’autres militants dans le passé ont fait de l’activisme intra-muros. Ce qui est remarquable, c’est la méthode qui a été utilisée ».

 

2. Un « savoir-faire » politique

Les trois prisonniers basques de Villefranche se sont clairement positionnés sur le terrain de l’application de la loi, comme d’autres associations de défense des détenus avant eux.

Après quelques semaines pour prendre leurs marques, ils ont commencé par envoyer des courriers à l’administration et aux surveillants de la prison, avec copie au Contrôleur des lieux de privation de liberté et à l’Observatoire International des Prisons (OIP).

Textes de loi à l’appui, ils y ont dénoncé toutes les irrégularités qui font le quotidien de Villefranche :

  • Des familles qui se font refouler aux parloirs après avoir fait sonner les portiques ultra sensibles, sans avoir la possibilité de passer au détecteur manuel (inexistant).
  • Pour les prisonnier, des fouilles à nu systématiques à la sortie de ces mêmes parloirs.
  • Des fouilles par palpation à chaque sortie dans la cour de promenade.
  • Pour certains prisonniers : trois rondes de nuit qui obligent le prisonnier à se réveiller
  • Des restrictions pour accéder aux téléphones quand le juge l’a autorisé.
  • L’interdiction des plaques électriques pour cuisiner.
  • L’interdiction des balles, ballons et autres matériels pour faire du sport en promenade.

Dans ce catalogue, les Basques ont mis en avant le traitement réservé aux familles. Ce qui est généralement le plus sensible chez les détenus.

A leur arrivée à la maison d’arrêt de Villefranche en février 2012, les deux puis trois prisonniers avaient clairement indiqué à l’administration pénitentiaire qu’ils mettraient « une ligne rouge » (selon leur expression) si leurs familles étaient mal traitées. Cette « ligne » a donc pour eux été franchie.

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En 2009, scène de « yoyo » à la prison de Villefranche. Crédit : Inediz

3. Mitard puis première victoire : l’arrivée du détecteur manuel

Fin juin 2012, par deux fois, des familles basques ont été refoulées au parloir après avoir sonné trois fois aux portiques. C’est ce qui a déclenché une action plus déterminée. Après le premier refoulement, ils ont refusé de quitter le hall qui accède au parloir, bloquant momentanément les allées et venues.

Le lendemain du deuxième refoulement, les Basques ont franchi un cap. Jusque là, ils étaient dans la revendication « bon enfant ». Ils sont passés à une forme d’illégalité puisqu’ils ont refusé de regagner leur cellule après la fin de la promenade, ce qui conduit directement à l’isolement, autrement dit le mitard.

Et avant d’y être conduits, les Basques disent s’être faits copieusement tabasser par les surveillants. Le représentant de l’UFAP (principal syndicat des surveillants) dément mais le procureur de la République a ouvert une enquête.

Au Pays Basque, cette action des trois détenus a été relayée par toute la presse locale, via les associations de soutiens aux prisonniers politiques.

Une manifestation est même organisée le 13 juillet 2012 devant la porte de la maison d’arrêt (voir la vidéo).

Les Basques ont eu en partie gain de cause. En août 2012, une note de service a introduit l’utilisation du détecteur manuel. Mais ça ne règle pas le problème des refoulements car, finalement, cette « poêle à frire » est tout aussi sensible que le portique. Les femmes qui portent des soutiens gorge à armature métallique sont toujours refoulées.

 

4. Des « icônes » de la prison

Tous les intervenants de la prison : associations qui accueillent les familles de détenus jusqu’aux surveillants en conviennent : c’est grâce (ou à cause) des Basques qu’il y a eu l’introduction du détecteur manuel. Comme à son habitude, l’administration pénitentiaire a refusé de répondre à nos questions sur le sujet.

A l’intérieur de la prison, c’est la détermination des prisonniers basques qui a marqué les esprits.

Après ce refus de regagner leur cellule, les détenus ont regardé d’un autre œil les Basques, comme en témoigne un ancien prisonnier de Villefranche :

« Au début de leurs actions, personne ne leur parlait. Mais après leur passage au mitard, ils sont devenus des icônes. Tout le monde s’est mis à poser des questions et à se dire qu’il y avait quelque chose à faire ».

Une fois appréciés pour leur détermination, ils ont discuté avec les détenus.

Les surveillants racontent même qu’ils allaient voir les « gros bonnets », ceux qui ont de l’influence sur chaque communauté.

 

5. Une pétition : « on était au courant mais on ne l’a pas vue »

Durant l’été, la prison de Villefranche a connu une grande tension. Plusieurs témoignages font état de blocages individuels ou d’agressions physiques sur les fonctionnaires. Lesquels ont d’ailleurs manifesté pour dénoncer ces agressions.

Ibon Goieaskoetxea nous a écrit pour expliquer leur mobilisation. Il raconte cette période :

« Quand ils n’en pouvaient plus, il y avait des agressions. Pour justifier une sanction et se faire transférer ailleurs… N’importe où ailleurs étant mieux que Villefranche ».

Pendant l’été, les choses s’organisent :

« C’est là que d’autres détenus nous ont approchés afin d’articuler une réponse. Au début l’intention était un blocage et l’affrontement brutal avec les ERIS (unité anti-émeute qui intervient uniquement dans les prisons, ndlr) et la mutinerie. Pour ne pas alimenter la dynamique de « fermeté » du syndicat UFAP et la massive répression qui s’en suivrait nous pensions plutôt à une autre stratégie de demande ».

L’idée d’une pétition a émergé. Même si les Basques disent ne pas en être à l’origine. C’est eux qui ont « agglutiné les énergies ».
Un texte reprenant les principales revendications portées initialement par les Basques a été envoyé au Contrôleur des lieux de privation de liberté. Selon eux, il a été signé par 200 détenus. Ce qui serait colossal.

Parallèlement, à la mi-septembre, une nouvelle manifestation a été organisée devant la porte de la maison d’arrêt pour soutenir les prisonniers. Elle a réuni plusieurs dizaines de Basques venus en car.

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La presse basque a largement relayé la mobilisation.

Rappelons qu’être à l’initiative d’une pétition ou la signer est strictement interdit en prison. Tous ces signataires s’exposaient donc à des sanctions. La pétition a donc circulé avec la plus grande discrétion, à la barbe des surveillants, comme le concède le représentant de l’UFAP, Dominique Verrière :

« On était au courant mais on ne l’a pas vue ».

Cette pétition a bien été reçue par le contrôleur des prisons. Elle n’est pas pour rien dans la nouvelle visite de ses équipes, quatre ans après la première, au début du mois de novembre 2012.

 

6. « Refus de plateau » planifiés et massifs

A court terme, Ibon Goieaskoetxea raconte que cette pétition n’a pas eu d’effet :

« Ça sentait la défaite. (…) A l’intérieur, la pression était forte (fouilles, harcèlement de tout ordre) et nous pensions qu’il fallait « donner issue » à cette énergie (avant que ça ne pète !). C’est là qu’un détenu lâcha la proposition du refus de plateau ».

Le refus de plateau est une forme classique de protestation en prison. Pour chaque détenu refusant sa nourriture, les surveillants doivent faire un rapport. Les prisonniers en profitent alors pour faire noter leurs revendications.
Il y a eu deux refus de plateau planifiés : 17 septembre 2012 et surtout le 1er octobre 2012 qui correspondait à l’arrivée du nouveau directeur de la prison.
Selon un ancien détenu que nous avons rencontré, ce « refus de plateau » a été très suivi car, la veille, un blocage de détenus, qui n’était pas à l’initiative des Basques a conduit à l’intervention musclée des ERIS et le transfert de détenus vers la maison d’arrêt de Lyon-Corbas.

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Dans un couloir de la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône en 2009. Crédit : Inediz

7. Les surveillants s’opposent aux améliorations de la vie en prison

L’arrivée du nouveau directeur, André Fostier, correspond aussi à une série de changements progressifs dans l’organisation de la prison.

  • Des portiques détecteurs de métaux ont été installés à la sortie des ateliers ou à l’entrée de la cour de promenade. Pour éviter les fouilles par palpation systématiques, interdites dans cette situation.
  • Des portiques ont également été installés à la sortie des parloirs pour éviter les fouilles intégrales (à nu) systématiques, également interdites par la loi pénitentiaire.

Pour l’instant, rien n’est opérationnel. La nouvelle direction semble marcher sur des oeufs puisque le principal (et puissant) syndicat de surveillants, l’UFAP, est vent debout contre tous ces changements. Selon Dominique Verrière, il en va surtout de la sécurité de l’établissement :

« Nous sommes pour le retrait de ces articles de la loi pénitentiaire. Les détecteurs de métaux ne détectent, par définition, que des métaux. Le shit et les téléphones ne sont pas détectés. Avec les fouilles intégrales, on limite ces trafics ».

La maison d’arrêt vient également d’acquérir des plaques chauffantes pour les prisonniers. Ils devraient pouvoir les acheter prochainement. Ils ne seront donc plus obligés d’utiliser des bains d’huile ou des pastilles reconnues comme cancérigènes et pourtant distribuées.

Toujours selon Dominique Verrière de l’UFAP, ceci est également inacceptable :

« Les prisonniers vont faire « tourner toute la journée ces plaques pour se chauffer. Cela va représenter un coût gigantesque pour le contribuable ».

 

8. « Nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir de ces terroristes »

Pour l’UFAP, ces changements n’ont rien à voir avec les Basques. Mais quand nous lui faisons remarquer que les Basques demandaient essentiellement l’application de la réglementation, la réponse est cinglante :

« Nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir de ces terroristes. Surtout qu’ils ont un traitement particulier puisqu’on les regroupe par étage ».

Il reconnaît que, du point de vue des détenus, c’est peut-être pire qu’ailleurs car la « culture » d’établissement est fondée sur la mise en avant des règles de sécurité :

« On est fier de mettre plus de limites que dans les autres établissements. Ce qui n’est pas incompatible avec l’intérêt des détenus. Certains violentent d’autres détenus et des surveillants se font souvent agresser ».

 

9. « Les prisonniers de droit commun n’ont aucune expérience de lutte, nous, c’est le contraire »

Les soutiens basques sont formels : les détenus sont en passe d’avoir gain de cause sur la majorité des revendications. Ce qui serait assez exceptionnel dans l’univers carcéral.

Pour le frère d’Ibon Goieaskoetxea, Zigor, comme pour Gabriel Mouesca, cela pourra servir d’exemple pour de futures mobilisations dans des prisons françaises.

Ibon Goieaskoetxea met en avant une « logique carcérale incroyablement individualiste » pour expliquer qu’une mobilisation de la sorte soit si rare. Inversement, il est lucide sur leur savoir-faire politique :

« Même si les prisonniers de droit commun avaient une conscience de lutte ferme (réfléchie, engagée), ils n’ont pas de soutien extérieur et très peu voire aucune expérience de lutte. Vous comprendrez que pour nous, c’est exactement le contraire ».

Avec 14 ans de vie en clandestinité, Ibon Goieaskoetxea a effectivement l’habitude de la lutte politique illégale.
Celine Reimeringer, coordinatrice pour Rhône-Alpes de l’OIP estime que ce mouvement caladois met en lumière la nécessité de mettre en place des instances de dialogue dans les prisons françaises.

« Aujourd’hui en prison, il n’y a pas d’espace pour que les détenus soient écoutés et entendus. Pour faire valoir leur point de vue, ils sont obligés d’employer des moyens illégaux (pétition, refus de regagner sa cellule) et qui peuvent mener à des sanctions ».

Ibon Goieaskoetxea n’a pas été sanctionné. Peut-être parce qu’en pleine résolution de la question basque, il aurait été mal venu de le sanctionner.

Maintenant que le mouvement est retombé, les transferts ont lieu. Il y a trois semaines, un premier basque a été transféré à Toulouse.
Ibon Goieaskoetxea devrait être transféré dans les prochains jours. Il fera partie des sept membres présumés de l’ETA jugés par la cour d’assises de Paris début avril pour la participation à l’assassinat de deux gardes civils espagnols à Cap Breton en décembre 2007. Une action pour laquelle il nie toute responsabilité.

Selon son frère, les nouvelles normes de sécurité de la prison de Villefranche seront mises en place après son départ. « Pour ne pas en faire un héros ».

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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