Société 

Comment Wan-Ifra a planté le pôle "médias du futur" à Saint-Etienne

Depuis le 18 février dernier, Saint-Etienne compte cinq chômeurs de plus. Ils travaillaient tous pour la Wan-Ifra, association internationale des journaux et des éditeurs de médias, à l’origine de l’Iram (l’International Rhône-Alpes médias). Inaugurée en grande pompe en octobre dernier, cette structure de formation aux « médias du futur » vient de fermer boutique, engloutissant au passage 740 000 euros de financements publics.

Des étudiants dans le « newsplex » de l’Iram, à Saint-Etienne. DR

« Je suis dépité, abasourdi… ». On a connu Olivier Bourgeois plus en verve. Le directeur de Wan-Ifra pour la France et pour le Sud-Ouest de l’Europe, principal artisan de la “salle de rédaction du futur”, n’a rien vu venir :

« Nous sommes tous licenciés ».

L’avenir du journalisme web devait se préparer à Saint-Etienne, au sein de l’Iram et de sa fameuse salle de rédaction futuriste, de son centre de recherche et de veille pour les médias.

Mais seulement quatre mois après son inauguration, la filiale française de Wan-Ifra, instigatrice du projet, vient de fermer et par conséquent de se retirer, en toute discrétion. Les cinq salariés de la filiale, du directeur à la secrétaire, sont donc remerciés.

Au démarrage, Olivier Bourgeois rêve d’un lieu « unique au monde », destiné aux éditeurs de presse. Avec sa force de conviction, sa légitimité de directeur France de Wan-Ifra, il rattache au wagon les universités de Lyon-2 et Jean-Monet de Saint Etienne.

Sur le papier, la répartition est simple :

  • Aux universités, la création de deux masters « Information Communication et Numérique », qui forment notamment au métier de community manager. La création également du master « Nouvelles pratiques journalistiques », qui a pour ambition de former des journalistes web.
  • A Wan-Ifra, la partie formation continue avec l’accueil de 50 à 350 rédacteurs en chefs , journalistes, responsables éditoriaux, top management du monde entier, formés notamment aux médias numériques, aux stratégies de convergence et aux nouvelles organisations des salles de rédaction. Mais aussi l’encadrement de la recherche, de la veille dans les domaines des stratégies industrielles, éditoriales et technologiques. Et enfin, pour l’occupation des locaux et son activité, le versement d’un loyer annuel de 36 000 euros à l’université de Saint-Etienne, propriétaire des lieux.

Les collectivités locales disent banco pour le projet : la Région donne 500 000 euros, le département de la Loire 120 000 euros et la mairie de Saint-Etienne 120 000 euros.

Wan-Ifra s’en va mais promet de revenir

Le hall de l’Iram à Saint-Etienne. DR

Mais l’association Wan-Ifra souffre d’importantes difficultés financières. Désormais contraint de rendre des comptes, Vincent Peyrègne, directeur général de Wan-Ifra (et ancien conseiller technique de Christine Albanel, alors ministre de la Culture), ne le cache pas. Sa priorité est de stopper l’hémorragie et la solution est, selon l’annonce passée sur le site de Wan-Ifra le 21 février dernier, de passer par un « redéploiement stratégique des activités à l’échelle européenne ».

Après Stockholm, Madrid, c’est Saint-Etienne que Wan Ifra quitte donc. Tout en gardant un bureau à Paris.

Larry Kilman, directeur général adjoint et directeur de la communication de Wan-Ifra, prend aujourd’hui de la distance avec le projet Iram, entièrement monté par Olivier Bourgeois, qui se voit un peu comme le dindon de la farce. Kilman fait dans la formule de courtoisie :

« De toute manière, notre convention se terminait en juillet 2013. Notre priorité est la restructuration, mais nous ne fermons pas la porte à une collaboration future avec l’Iram »

Vincent Peyrègne tente lui aussi de tenir le discours étonnant de la « porte ouverte » dans un communiqué de presse assez lapidaire :

« En France, Wan-Ifra souhaite poursuivre sa collaboration avec les universités de Saint-Etienne et Lyon au sein du projet Iram. Pour assurer sa continuité, les missions et le modèle économique de la plateforme stéphanoise inaugurée en octobre devront être néanmoins redéfinis.

Dans le cadre de cette nouvelle feuille de route, elle pourra s’inscrire dans la perspective d’un projet plus vaste d’observatoire européen de la recherche et d’innovation associant centres de recherche et acteurs médias issus des secteurs de la presse, de l’audiovisuel, du numérique, de la publicité ».

A ce jour, Wan-Ifra n’a pas donné de nouvelles allant dans le sens d’une reprise des opérations à Saint-Etienne.

Pour la Région, « 500 000 euros de subventions pour deux masters, ça fait un peu cher »

Depuis son inauguration en grande pompe le 23 octobre dernier, aucun journaliste n’est sorti formé de l’Iram. Plusieurs voix affirment que « cela n’a jamais figuré dans les priorités de Vincent Peyrègne », qui aurait ainsi laissé se monter un projet quasi mort-né, avec l’appui massif des collectivités. Jean-Louis Gagnaire, vice-président à la région Rhône-Alpes, délégué au développement économique, à l’industrie et à l’innovation, est en rogne :

« Ils ont une notion de redéploiement radicale chez Wan-Ifra. On a appris ça fortuitement. Un comble ! Sur ce projet, c’est la Wan-Ifra, avec son directeur, qui est venue nous chercher. Le département de la Loire et la Ville de Saint Etienne nous ont poussés à y aller ».

Le vice-président sort la calculette en s’étranglant :

« Sans le volet formation continue (350 journalistes originaires du monde entier devaient venir se former selon la Wan-Ifra, ndlr), 500 000 euros de subventions pour deux masters, ça fait un peu cher. Nous n’aurions jamais investi autant. D’ailleurs, on aurait dû se méfier car Gérard Collomb ne s’est pas battu pour garder le projet, c’était un signe (initialement Wan-Ifra occupait des locaux cours Charlemagne, à Lyon, gracieusement mis à disposition par la Région, ndlr). »

Jean-Louis Gagnaire aimerait ne pas en rester là et, même, tirer une leçon politique de la situation :

« Maintenant, on va convoquer les dirigeants de Wan-Ifra devant une commission indépendante composée de conseillers régionaux et partenaires sociaux et demander des comptes. On va cadrer les projets pour l’avenir. Les projets de territoire seront passés au scanner. »

Un projet « jamais vendu aux éditeurs de presse »

En quatre mois de fonctionnement aucun professionnel n’a franchi les portes de l’Iram pour se former. La recherche et le développement est au point mort. Un constat qui n’a rien de vraiment étonnant. Sur le papier, le projet de salle de rédaction du futur d’Olivier Bourgeois avait de la gueule. Mais dans les faits, il le portait seul. Au sein de son équipe, aucune adhésion au projet.

Idem chez les éditeurs de presse, pourtant censés être fortement impliqués, comme le confirme Jacques Hardoin, le directeur du groupe Voix du nord et membre du conseil d’administration de Wan-Ifra, interrogé via Twitter :

« Je crois que ce projet n’a jamais été vraiment vendu aux éditeurs de PQR et, donc, ils ne le se sont jamais appropriés. »

Difficile d’être plus explicite. Le lancement de l’Iram et de la formation continue par Wan-Ifra, avait fait son petit effet. Le journal local le Progrès lui avait consacré un supplément. Aujourd’hui s’y trouve toujours la première promo d’étudiants, dans un cadre d’études high-tech, flambant neuf.

Les universités en autonomie…

Les universités Jean Monnet de Saint-Etienne et Lyon-2 essaient de garder la face, malgré le départ de Wan-Ifra. Elles sont propriétaires d’un bâtiment entièrement neuf, équipé des dernières technologies : un newsplex avec table tactile et écrans, plateaux vidéo, deux bureaux de montage audio-vidéo, trois salles de formation multi-médias et un médialab, un centre de documentation numérique en ligne.

Les étudiants restent dans des conditions idéales pour poursuivre les formations dispensées par les enseignants de Lyon-2 et de l’université de Saint Etienne, selon Khaled Bouabdallah. Pour le président de l’université de Saint-Etienne, il s’agit d’inverser la vapeur et de trouver un aspect positif à ce plantage :

« Même si le départ de Wan-Ifra nous a surpris et attristé pour des raisons qui les regardent, ça n’enlève rien à la pertinence du projet. Nous sommes toujours convaincus de son intérêt. Ce départ nous redonne des marges de manœuvre plus large sur l’usage de la plateforme.

L’Iram garde un potentiel de développement important, il nous faut refonder le projet. Notre ambition est de devenir un pôle de référence ».

Reste tout de même à trouver rapidement un remplaçant à Wan-Ifra pour compenser la perte du loyer annuel de 36 000 euros.

Du côté des cinq ex-employés de Wan Ifra, dont Olivier Bourgeois, on attend l’entretien de licenciement pour lequel ils ont été convoqué, le 12 mars prochain. Ils continuent de « gérer les affaires courantes », pour solder les dossiers en cours de la filiale française.

>Modification sur le nombre de personnes licenciées ou en cours de licenciement faite le 8 mars suite à un mail de Vincent Peyrègne.

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