Société 

50 ans, scénariste désenchanté, prostitué satisfait

Témoignage / Je suis un homme, j’ai dépassé la cinquantaine, j’ai des enfants et je suis au RSA depuis bientôt deux ans. Dans une autre vie, j’ai été scénariste et j’ai rencontré quelques succès. Aujourd’hui, je me prostitue.

Tableau de Lucian Freud

De Cannes au tapin

Dans mon autre vie, je travaillais 70 heures par semaine, 50 semaines par an pour des revenus qui me permettaient tout juste de payer le quotidien, les factures et les impôts… J’étais scénariste et j’ai même connu quelques moments de gloire. J’ai signé plusieurs documentaires et j’ai écrit le scénario d’un film qui m’a mené sur les tapis rouges de Cannes et jusqu’aux César.

Mais je me suis fatigué de la malhonnêteté des producteurs(trices), des contrats léonins, de la modicité des droits perçus, de la rapacité et de l’ego des réalisateurs(trices), de l’insigne suffisance des diffuseurs.

Usé, en panne d’inspiration, j’ai commencé à refuser des projets. Avec la baisse drastique de mes revenus et ma déprime persistante, ma compagne a fini par ne plus me trouver très sexy… Disputes, descente aux enfers. Et séparation.
Un beau jour, je me suis retrouvé à la rue avec une grosse valise et des sentiments en charpie.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou pas encore, le RSA (417 euros/mois), c’est l’absolue misère. Vous touchez votre pécule le 5 du mois. Le 15, même en faisant très, très attention, vous n’avez plus un sou et il vous reste encore trois semaines à tenir.

Dans cette galère, j’ai eu un peu de chance : un bienfaiteur m’a prêté une chambre de bonne en plein Paris. Une toute petite chambre de 7m2, au sixième mais avec ascenseur, un lit une place, un lavabo, un vasistas grand comme un plateau télé et les chiottes sur le palier. Pas moyen de prendre une douche. Pas moyen de se faire à bouffer. Au début, j’ai beaucoup pleuré dans ma petite chambre et puis, au fond de mon tunnel, une idée a finalement germé. J’ai pensé à faire la pute.

Je dois mon salut à cette idée apparemment saugrenue.

Putain plausible

Depuis fort longtemps, j’étais fasciné par les prostituées et j’y ai eu recours parfois (la première fois à 20 ans), y compris lorsque j’étais en couple.
Certainement, mon histoire actuelle découle directement de cette fascination et d’une certaine manière je fais aujourd’hui ce que je n’ai pu faire parce que j’étais un garçon (Internet m’a beaucoup facilité la tache).

A plus de cinquante balais, étant un mec, qui plus est hétéro, c’était pas gagné, me direz-vous. Mais dans ma détresse, je me suis persuadé que je pouvais contourner ces obstacles que d’autres, à bon droit, auraient jugé infranchissables. Et puis, me semblait-il, j’avais quelques atouts : je suis pas mal foutu et parais plus jeune que mon âge, je suis mince, musclé, pas très grand, doux, aimant le sexe, avec une grande capacité d’écoute.

Une fois ma décision prise, restait à opérer ma transformation en putain plausible.

Je me suis fait raser la tête et me suis entièrement épilé puis pendant quelques jours, j’ai écumé les boutiques de prêt-à-porter tenues par les chinois de la rue du Faubourg du Temple. J’ai consacré la quasi-totalité des 417 euros de mon RSA à me constituer une garde-robe à tout petit prix : bas, porte-jarretelles, lingerie, micro-jupes au ras du cul, bustiers, serre-taille, talons hauts, maquillage, vernis à ongles, préservatifs, gel et sex-toy… Mais pas de perruque (aucune ne me va).

Une fois cette panoplie rassemblée, j’ai pris quelques photos très suggestives grâce à la webcam de mon ordi (mon ancien outil de scénariste) et sous pseudo, j’ai posté des annonces crues et explicites sur les sites de rencontres… Succès immédiat. A 20 euros la passe, le client potentiel a sans doute jugé que le risque à prendre n’était pas outrecuidant.

Je me suis choisi un pseudo, « la petite soumise ». Il m’a semblé naturel. D’abord parce que je suis un petit mec ; ensuite parce que je voulais mettre en avant l’idée de « fille soumise » qui est une référence à la prostitution d’antan. J’utilise aussi un autre pseudo à forte connotation : « femme de réconfort ».

20 euros en plus des 13 euros par jour du RSA

Désormais, je reçois dans ma petite chambre. J’ouvre à midi et je « travaille » jusqu’à 20 heures ou 21 heures. Dire que je suis à l’abattage serait exagéré mais ça marche. Certains jours, je ne fais qu’un client mais 20 euros ajoutés aux 13 euros par jour de mon RSA, ce n’est pas si mal. Le plus souvent, je fais tout de même 3 ou 4 passes et certains jours je peux gagner 100 ou 120 euros.

Évidemment, rien n’est définitif et les choses peuvent encore changer mais pour l’instant, je ne me vois pas changer de moyen de survie.
D’abord parce que je me sens utile et que j’aime sincèrement ce que je fais. Ensuite parce que j’y trouve une très forte charge érotique. Enfin parce que je sais aussi que ça ne durera pas éternellement. Je ne suis plus très jeune et un jour ou l’autre, je crois que je me sentirai ridicule.

Je n’ai pas de problème particulier avec ma vie de père. Le secret dont je m’entoure me permet de cloisonner totalement les différentes facettes de ma personnalité. Grâce à l’argent mis de côté, j’ai passé une bonne partie de l’été avec mes gosses. Extérieurement, mon apparence est masculine et dans le fond, je me sens parfaitement à l’aise dans ma peau d’hétéro.

Mes clients sont des hommes mariés, quelques petits jeunes, quelques papys. Je ne sélectionne pas. Ils sont blancs, noirs, arabes. Tous respectueux et pour certains, adorables. Je leur vends ma bouche, mes fesses, du plaisir et de la tendresse et ils me le rendent bien. Je garde le dimanche pour moi. J’en suis là. Sans nager dans l’opulence et la félicité, je suis moins malheureux.

Un témoignage signé « la petite soumise ». Son auteur est un riverain de Rue89Lyon avec lequel nous sommes entrés en contact à la suite des nombreux commentaires publiés sous l’article « Le colloque qui exaspère les prostituées » et auxquels il a participé.

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