Vu de mon canapé
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Milieu hostile

Vu de mon canapé, suivre la nouvelle saison de Koh Lanta s’est avéré aussi exténuant que d’y participer. Lorsqu’on en connait pas les rouages et principes, les premières minutes de l’émission peuvent offrir un spectacle assez dépaysant. Deux gros hélicoptères survolent la mer de Chine, au large d’une enfilade d’îles exotiques (l’archipel malaisien de Seribuat) recouvertes d’une végétation touffue qu’on imagine abriter des animaux sauvages aux cris menaçants. On ne se sait pas encore que les plus sauvages vont bientôt sauter des hélicoptères pour rejoindre à la nage leur campement, dix femmes et dix hommes soigneusement castés par TFI pour se foutre sur la gueule dès le premier épisode.

Dans Koh Lanta, qu’on se le dise, les plus jolies vues sont aériennes. Dès que les cameras se posent sur le sable, tout se gâte. Mais ça, le téléspectateur débutant qui n’a encore jamais passé son vendredi soir devant ce programme ne le sait pas encore. Il a vu les bandes-annonces, montées comme celle d’un blockbuster hollywoodien, avec la musique qui fait peur et les gros plans de visages déformés par l’effort. Il a vu les embrassades, les chutes, les pleurs, tout cela sentait l’aventure avec un grand A, l’esprit d’équipe, les valeurs, la volonté d’aller au bout de soi pour mériter la confiance et l’admiration des proches qui suivent ce truc sur leur télé, à des milliers de kilomètres. Bref, le vendredi soir, quand les deux hélicos ont fini de déverser leur chargement dans les eaux turquoises de la Mer de Chine, il y a du « pourquoi pas ? » dans l’air et l’on se laisse happer. On ne s’en vantera pas. On ne le dira pas aux copains mais… Oui : On va regarder Koh Lanta.

Casting

Assez vite, on se prend au jeu. Difficile de ne pas choisir ses préférés ou têtes de turcs parmi le bestiaire proposé. La jolie boulangère ou le beau gosse taciturne et philosophe ? Le grand black ou le petit comique ? Le vieux sage à cheveux longs ou la quinquagénaire qui se prend les pieds dans un filet dès la première épreuve ? Le petit jeune qui veut s’affirmer aux yeux de sa famille de militaires ? Le motivé qui se prépare pour l’émission depuis 10 ans ou l’ultra sportive qui fait des pompes pour se calmer ? Le chauffeur de taxi lyonnais qui insiste pour bâtir la cabane sous un cocotier ou…  On ne peut que féliciter les responsables d’un tel casting, il y en a pour tous les goûts. Entre ceux qu’on voudrait voir repartir avec les 100 000 euros de prix dès le premier épisode et ceux qu’on prend plaisir à détester, ceux qu’on encourage en silence et ceux qu’on espère voir s’ouvrir le crâne, on en est réduits à effectuer les mêmes calculs sournois pour lesquels on fustige in petto ces aventuriers. Car le maître du jeu Denis Brogniart le dit et le répète dans le générique : il ne devra en rester qu’un. Alors, de la belle entente cordiale et rigolarde des premières heures, ne subsisteront que reproches et noms d’oiseaux (exotiques), ainsi que manipulations et complots au terme desquels seront éjectés les plus méritants et récompensés les plus cyniques.

Et devant sa télé, le spectateur devient le témoin de ces messes basses et prises de bec. Il entend tout (ou ce que TF1 veut bien lui faire entendre), il approuve ou réprouve, distribue ses bons et mauvais points, encourage ou flingue à vue. Les portraits des différents protagonistes sont conçus de façons à obtenir en un minimum de temps les informations essentielles pour se forger un avis définitif et forcément très subjectif sur les uns et les autres. Que l’un d’entre eux s’entraine depuis dix ans à bricoler des tridents en rêvant de chasser le poisson fluo dans des eaux lointaines, et le voilà catalogué « grand malade ». D’autant que la suite des événements sera présentée de façon à confirmer cette première impression quand le dingue en question se retrouvera exilé avec trois autres bannis sur une petite île déserte où il n’aura de cesse de se présenter comme le champion du monde de la survie en milieu hostile… avant de se casser la gueule entre deux rochers et de rapporter de sa chasse sous-marine un pauvre poisson de deux centimètres.

Le mec de Koh Lanta !

Pendant la pub, on se demande quand même ce que viennent chercher ces aventuriers, outre les 100 000 euros. La plupart d’entre eux savent pertinemment qu’ils n’ont pas la moindre chance de les encaisser et qu’à part des plaies et des bosses, ils ne récolteront qu’insultes et moqueries. La volonté de se dépasser, de se prouver qu’on est pas fini en prenant de l’âge ? Pour le coup, c’est un peu raté car les participants les plus amortis (ou un peu empâtés) ont été exclus par les plus jeunes et n’ont pas trouvé leur place dans une des deux équipes. On se doute bien que la volonté de montrer sa bobine à la télévision peut pousser aux pires extrémités et c’est probablement ce qui motive la plupart d’entre eux. Passer devant des millions de téléspectateurs pour un crétin manipulateur ne semble pas être un prix trop lourd à payer pour le plaisir d’entendre sur son passage « T’as vu, c’est le mec de Koh Lanta ». Plaisir bien éphémère car chaque année, une promotion chasse l’autre et seuls les inconditionnels de l’émission doivent se souvenir du casting des saisons passées.

Mais le spectateur peut aussi se demander pourquoi il s’inflige ce programme et ce qu’il vient y chercher ? Pour certains, ce sera un défouloir. Deux heures à se moquer d’une candidate qui va gerber une chenille ou d’un autre rongé par les moustiques, ça soulage à l’issue d’une semaine de boulot. Pour d’autres, c’est le spectacle. Il faut reconnaître à TF1 un sens de la mise en scène et du suspense particulièrement efficaces. Sans trop d’effort, on peut se laisser aller à flipper une ou deux fois pour l’un ou l’autre des participants en mauvaise posture, ou à l’encourager à la façon d’un supporter de foot. Même si certains rebondissements se goupillent un peu trop bien pour ne pas être scenarisés, on peut se laisser conduire comme devant un bon vieux film d’aventure, au premier degré, sans trop imaginer ce qui se passe en coulisse.

Tout cela ne doit cependant pas faire oublier que le programme repose quand même sur des principes un poil douteux. On incite les candidats à développer un esprit de groupe avant de leur demander de s’éliminer les uns les autres. Laisser gagner un collègue est répréhensible mais le virer parce qu’il a repris deux fois du riz est autorisé. Le summum de la perversité réside dans ce simulacre de conseil durant lequel le grand Brogniart dispense ses leçons de morale et contraint les candidats à faire leur auto-critique avant d’aller dégommer anonymement l’un des leurs pour des motifs souvent saugrenus voire parfaitement fallacieux. Si bien qu’à l’issue de l’épisode, lorsque la torche du candidat condamné est un peu trop solennellement éteinte, on a surtout très envie de remonter dans l’hélicoptère du début pour survoler tout ça, de haut, de très haut, pour que cette île, terrain de jeux discutables, ne soit plus qu’un tout petit point vert au milieu de la Mer de Chine. Insignifiant. A oublier.

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Jeff Rivière
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