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L'ennui, avec le smartphone…

Vu de mon canapé, la lecture de l’excellent article publié sur le site de CNN intitulé « Les smartphones ont-ils tué l’ennui ? » avait de quoi plonger dans la réflexion l’i-phone addict de base qui ne part jamais pisser sans son bignou. Découvrir justement cet article sur son téléphone alors qu’on s’ennuie dans la salle d’attente d’un médecin (comme le disait Jerry Seinfeld, c’est une salle d’attente, pas moyen qu’on n’y attende pas, c’est fait pour ça) est assez ironique.

Il est fini le temps où l’on dévisageait discrètement un autre patient pour guetter le moment où il reposera enfin le vieux Paris-Match sur la mort de Claude François qu’il monopolise depuis son arrivée. Fini le temps où l’on se perdait dans la contemplation molle d’un tableau, pendu là, en face de soi, au-dessus du vieux monsieur qui se retient de tousser. Une croûte, le plus souvent, peinte avec les pieds par une veille tante du toubib mais dans laquelle on se laissait absorber plus facilement que dans les affiches à caractère médical dont la seule lecture vous rend souffrant.

Bref, fini de s’emmerder. Fini de rêvasser. Fini de penser aux vacances en feuilletant un vieux numéro de Géo sur New York datant d’avant la construction de l’Empire State Building. Fini de faire des projets oubliés sitôt que la secrétaire du médecin ouvre la porte et vous appelle. Désormais, c’est penché sur le smartphone que l’on chasse l’ennui. Il faut à tout prix savoir si l’on existe pour le monde extérieur en consultant fébrilement mails et sms. Il convient, toute affaire cessante, de se goinfrer d’informations, des résultats sportifs aux dernières saillies des peoples, de la dernière sortie de Copé à la critique d’un film qu’on n’ira pas voir.

Surtout, surtout faire quelque chose, occuper l’esprit, comme si effleurer un tant soit peu la plus petite forme de rêvasserie était un mal plus grave encore que celui qui nous a mené ici, dans l’atmosphère recueillie de cette salle d’attente (ou dans n’importe quelle file d’attente, ça marche aussi chez le boucher ou à la poste).

Chasser l’ennui, une erreur !

Vouloir chasser l’ennui est une erreur. L’assimiler au vide également. L’ennui est bénéfique, il est source d’inspiration. Car c’est justement dans cette zone d’apparente inactivité cérébrale que l’esprit peut se laisser aller à l’imagination, à travailler sans but, sans obligations, sans idées reçues. Sans forcer. L’ennui permet de laisser faire l’esprit, le laisser divaguer, effleurer une idée, la quitter aussitôt pour en butiner une autre. L’ennui est une porte vers l’imagination. Il n’y a qu’en s’ennuyant ferme qu’on peut se mettre à fixer la serrure d’une porte pendant cinq minutes et laisser travailler son esprit, sans directives ni pression.

Exemple. Dans cette salle d’attente, alors que l’autre patient n’a toujours pas reposé le Paris Match sur la table basse, notre regard se pose sur la serrure de la porte. Une serrure. En acier doré. Modèle ancien. Une serrure mais pas de clé. Pourquoi pas de clé ? Sans prévenir, l’esprit s’emballe et nous emporte. Pas de clé parce qu’un jour, un patient s’est enfermé dans la salle d’attente ? Que la police est intervenue pour déloger le malade ? Et le film des événements qui n’ont jamais eu lieu se déroule devant nous comme au cinéma, l’intervention des poulets, la porte brisée, le malade affolé qui saute par la fenêtre, tombe sur une voiture, se relève et s’enfuit… Tout à coup, c’est « 24 heures » au milieu des mémés qui toussent et des vieux magazines.

L’appendice du héros

Est-ce ainsi que les scénaristes de films et de séries télévisées arrivent à concevoir les histoires qui nous collent à nos fauteuils ? En s’ennuyant ? En fixant du regard un truc improbable, un pot de fleur ou une crotte de chien, et en laissant divaguer leur imagination à partir de là, de ce rien, de ce rien qui fera tout si on le regarde bien ? Mais hélas, que font-ils, ces scénaristes, lorsqu’à court d’idées ils se retrouvent dans l’incapacité de sortir leur héros de l’impasse scénaristique dans laquelle ils se sont fourvoyés ? Ils lui collent un smartphone dans la main !

Ce nouvel appendice du héros est désormais omniprésent. Il permet, en un appel, de régler bien des problèmes, obtenir des infos qui sauveront des vies, confondront un méchant. Les héros ne s’ennuient plus, ils ne rêvassent plus. Ils téléphonent. Dans les années soixante, Raymond Souplex, alias le commissaire Bourrel dans la mythique série « Les 5 dernières minutes », envoyait un sous-fifre à vélo pour prévenir ses collègues que Riton-la-Tenaille préparait un braquage à l’autre bout de Paris. Aujourd’hui, dans « 24 heures », Jack Bauer passe un coup de fil et on lui explique comment désamorcer une bombe nucléaire.

Bref, si les scénaristes s’ennuient peut-être avant de trouver une idée, grâce au smartphone ils ne s’ennuient plus beaucoup pour la développer. Et c’est ça, l’ennui.

 

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Jeff Rivière
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