Société 

« L’Hortefeux des montagnes » quitte la préfecture de l'Isère

Plus flic que préfet, Eric Le Douaron a fait de l’Isère l’un des départements pilotes du ministère de l’Intérieur, tout en s’attirant la reconnaissance des élus de gauche. Après deux ans de service, le préfet de l’Isère, installé par Nicolas Sarkozy en juillet 2010 lors de son célèbre discours de Grenoble, a quitté ses fonctions jeudi soir.

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Installation du préfet Eric Le Douaron (à droite d’Hortefeux), à l’occasion du discours de Grenoble le 30 juillet. De gauche à droite  : J.M Bockel, M. Alliot-Marie, N. Sarkozy, B. Hortefeux. Crédit : Lisa MARCELJA / Maxppp.

C’est dans le calme feutré et les salutations mondaines de l’imposant Hôtel de préfecture, place de Verdun à Grenoble qu’Eric le Douaron a donné le pot de départ de ses deux années de services. Tout avait pourtant bien plus bruyamment commencé.

Rappelez-vous, La Villeneuve, ce quartier populaire de Grenoble avait connu trois nuits de violents affrontements après la mort de Karim Boudouda, tué lors d’un échange de tirs avec la police dans la nuit du 15 au 16 juillet 2010 après le braquage d’un casino. Nicolas Sarkozy était alors venu en personne deux semaines plus tard pour mettre en place lui-même cet ancien directeur de la police nationale. Cette nomination avait au passage suscité l’émotion des membres de l’association du corps préfectoral  qui craignaient de se voir remplacés par des superflics, après un précédent similaire en Seine-Saint-Denis.

« C’est un préfet anormalement désigné et anormalement installé par un Président qui a voulu faire un coup médiatique », estime de son côté Jérôme Safar (PS), 1er adjoint au maire de Grenoble en charge de la sécurité.

Cette nomination n’était pas non plus passée inaperçue du coté de la société civile. Le 7 septembre 2010, le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites et l’austérité qui réunissait une cinquantaine d’organisation syndicales et associatives, profitait de l’occasion pour s’installer place de Verdun. « Un rassemblement de non-bienvenue au préfet après le discours honteux de Grenoble de Nicolas Sarkozy qui crédibilisait les théories de l’extrême droite » se souvient Lynda Bensella, Secrétaire générale de l’union départementale de la CGT.

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Rassemblement place de Verdun à Grenoble en guise de « non-bienvenue » le 7 septembre 2010.

A peine installé sous les ors de la République, le désormais préfet avait la lourde tache de « faire la guerre aux délinquants et aux trafiquants », selon la feuille de route détaillée par Nicolas Sarkozy lors de son « discours de Grenoble ». « Mon arrivée s’est passée dans la plus grande discrétion », ironise l’intéressé dans son discours de départ, avant de continuer, lucide, « Dès le début je suis parti avec un handicap ».

 

Le laboratoire de la place Beauvau

Fini les vieilles recettes. À peine débarqué, Eric Le Douaron sortait un arsenal tout neuf. Dès ses six premiers mois de mandat, il donne naissance à deux nouvelles unités.

  • Le GIR 38, une déclinaison départementale du groupe d’intervention régional de Lyon chargé de lutter contre la délinquance grâce aux fichiers pénaux, fiscaux, douaniers et administratifs. En clair, l’union de l’Urssaf, des impôts et du système judiciaire. « Un dispositif qui aura permis de mettre hors-circuit une quarantaine de trafiquants de drogue et de saisir près de 3 millions d’euros d’avoirs criminels », a évalué Eric Le Douaron, lors de son discours d’adieu.
  • L’Unité Mixte d’Intervention Rapide (UMIR), composée d’une trentaine de policiers et de gendarmes, ils sont entrainés ensemble aux situations d’émeutes urbaines. « L’objectif est d’intervenir avant la propagation. En 2010 à la Villeneuve, nous avions été totalement dépassés par les évènements », avoue Daniel Chomette, responsable départementale du syndicat Unité SGP Police (majoritaire, classé à gauche).

Autant de dispositifs créés de toute pièce par l’ancien officier de police et qui avaient valeur de test pour une éventuelle généralisation sur le reste du territoire national. Lors de sa visite d’inauguration de cette dernière unité à Grenoble en décembre 2010, Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur confiait aux fonctionnaires anti-émeutes, « Vous êtes en quelque sorte un laboratoire. C’est une première, ça n’a jamais été fait ailleurs. Si à l’usage vous avez de bons résultats, ce dont je ne doute pas, cela sera très vraisemblablement étendu à d’autres collectivités ». Difficile à dire, puisque depuis sa création, cette unité n’est jamais entrée en action. Aucune nouvelle émeute n’a éclaté dans l’agglomération.

 

« Un préfet hors la loi »

Si le préfet de l’Isère menait la barque de l’expérimentation policière, il n’était pas en reste non plus sur les autres directives de la place Beauvau. C’est dans le dossier des étudiants étrangers qu’il s’est particulièrement illustré, pour avoir été l’un des premiers à appliquer la circulaire Géant relative à la « maîtrise de l’immigration professionnelle ». Le texte prévoyait de limiter les possibilités de recrutement de diplômés. Parmi d’autres, un ingénieur d’origine libanaise, Amro Al Khatib, en a fait les frais en octobre 2011. Son employeur, Air Liquide basé à Sassenage, l’avait licencié lorsqu’il avait appris que son autorisation de travail avait été refusée par la préfecture au motif que le bassin d’emploi grenoblois comptait 58 ingénieurs français au chômage.

« C’est un cas manifeste de préférence nationale. L’injonction du préfet à Air Liquide a eu lieu alors qu’Amro Al Khatib n’était pas encore en situation irrégulière », se révolte Lynda Bensella, de la CGT.

Au cours de ces deux années, Yvon Sellier, militant du collectif de La Patate Chaude qui soutient les populations Roms du département a noté d’autres irrégularités préfectorales.

« Lors du démantèlement du camp de Roms des Glairons à Saint-Martin-D’Hères le 1er septembre 2011, les forces de l’ordre avaient procédé à 120 expulsions ».

Quelques mois plus tard, un collectif d’avocats parvenait à en faire annuler 50 auprès du tribunal administratif. Les jugements évoquaient une « erreur d’appréciation de la préfecture ». « Mais les personnes expulsées illégalement n’étaient plus sur le territoire français, évidemment », ajoute Maitre Alban Costa.

« Le représentant de l’Etat doit être garant de la loi mais il était le premier à la transgresser », s’indigne Yvon Sellier.

 

Pas de multi-casquettes mais un képi

« Il faut avouer qu’Eric Le Douaron fait parti des meilleurs préfets qu’il m’ait été donné de côtoyer ».

Cette formule qui dénote est de Marc Baïetto, président pourtant socialiste de la communauté d’agglomération Grenoble – Alpes Métropole. Mais des compliments semblables sortent de la bouche des différents élus locaux, majoritairement à gauche dans le département. Ils saluent tous un homme « qui a su mettre en place les outils pour lutter contre la délinquance ».

 

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A la préfecture de l’Isère, le 23 août. Eric Le Douaron lors de son discours de départ applaudi par le Maire de Grenoble, Michel Destot (PS). Crédit : Victor Guilbert

Et les chiffres semblent aller dans leur sens : -4% de délinquance générale de 2010 à 2011, et le taux atteint -10% concernant la délinquance de proximité dans la même période.

« Sur cet aspect là, il a rempli son contrat », estime Daniel Chomette d’Unité SGP Police. Une déclaration qui vaut adoubement de la part du principal syndicat de policiers marqué à gauche.

Mais la mission préfectorale ne se limite pas aux questions de sécurité.

« C’était un homme de terrain, placé ici pour régler les questions de sécurité. Pour le reste, il n’a jamais caché que l’économie n’était pas sa spécialité, estime Jérôme Safar de la municipalité de Grenoble. Son intelligence est d’avoir su s’entourer d’excellents collaborateurs pour pallier à cela. »

« On nous a présenté un super-flic qui avait l’inquiétude de l’ordre. Mais nous avions l’inquiétude de l’ordre sociale », complète Lynda Bensella, de la CGT, qui poursuit :

« Lors de son arrivée à la préfecture de l’Isère, les syndicats avaient pourtant été les premiers à être reçus dans les salons. « Mais après ça, plus aucun contact. Lors des mobilisations contre la réforme des retraites, jamais aucune délégation n’a été reçue. Nous avons perdu nos repères. Il était absent sur les questions d’industrie alors que le département faisait face à une multiplication des plans sociaux comme dans l’entreprise Thalès où 800 emplois sont menacés alors que l’Etat est actionnaire majoritaire. »

 

Une question de degrés

En matière de grand froid, l’agglomération grenobloise s’y connaît : en hiver, le mercure reste souvent coincé entre les -5 et les -15 degrés la nuit.

« Mais la question de l’hébergement d’urgence ne semblait pas l’inquiéter. Il avait une interprétation des températures qui nous laissait pantois. Il faisait tout pour ne pas appliquer la loi ou alors assumer sa responsabilité avec retard », regrette Michel Delafosse, président de l’association Un Toit Pour Tous de Grenoble.

En Avril 2012, l’Etat a justement été condamné a versé 8.654.880 euros pour carence caractérisée en matière d’hébergement d’urgence au département. Le tribunal administratif a donné raison au Conseil Général de l’Isère qui reprochait à la préfecture de l’avoir laissé assumer seul la situation de centaines de personnes sans abri et en détresse.

Parmi elles, non seulement des sans domicile fixe, mais également des demandeurs d’asiles qui s’installent toute l’année le soir venu sur le parvis de la préfecture pour être les premiers lors de l’ouverture des grilles à 9h.

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La maraude « Vinci samusociaux » : distribution de boissons chaudes devant la préfecture de l’Isère. Crédit : Caro

Dans un rapport étayé établi tout au long de l’année 2010, l’association Accueil Demandeurs d’Asile dresse un bilan accablant du fonctionnement du bureau immigration de la préfecture de l’Isère. Le document évoque notamment « Les remises en cause d’un accueil « digne » » en raison du manque de personnel. Alors qu’avec la mise en place de la Régionalisation en avril 2009, la Préfecture s’était engagée à mettre en place des moyens appropriés, son personnel d’accueil au guichet Asile a été réduit à 4 employés pour répondre pourtant aux demandes de 4 départements (Isère, Savoie, Haute-Savoie et Drôme).

Le Préfet Le Douaron, surnommé l’ « Hortefeux des montagnes » a finalement été remercié le 2 août, en conseil des ministres. Mais il resterait apprécié au ministère de l’Intérieur qui aurait même envisagé, un temps, de le nommer à la direction centrale de la sécurité publique (DCSP), un poste que Le Douaron a déjà occupé. On ne connaît toujours pas sa nouvelle affectation.

 

 

 

 

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L'AUTEUR
Victor Guilbert
Victor Guilbert
Auteur du blog "Grenoble sous ma loupe" et journaliste à Grenoble, je planche notamment sur la politique locale au pied des Alpes.
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