Société 

Tourisme gay-friendly : Israël lave plus rose

L’État hébreu tente de se positionner comme une destination touristique gay-friendly. Tolérance réelle envers l’homosexualité ou simple argument marketing pour se re-légitimer ?

Le 11 juin dernier, trois jours seulement après la Gay Pride de Tel-Aviv, les Forces armées israéliennes (communément appelées Tsahal) postaient sur leur page Facebook officielle une photo toute en douceur représentant un couple de soldats de l’État hébreu se tenant amoureusement par la main.

Un symbole inhabituellement friendly pour une institution militaire, explicité par la légende suivante : «c’est le mois de la Pride. Saviez-vous que les Forces armées israéliennes traitent tous les soldats sur un pied d’égalité ? Voyons combien de fois cette photo est partagée». Si une telle prise de position de l’armée en faveur de l’égalité des droits paraît inimaginable en France, le gouvernement et les institutions de l’État hébreu sont désormais coutumiers du fait.

Israël se plaît à se présenter comme une «oasis de tolérance et de diversité» au milieu d’un environnement géopolitique hostile : en mai 2011, l’actuel Premier ministre de droite Benyamin Netanyahu, dans un discours devant le Congrès américain, décrivait le Moyen-Orient comme «une région où les femmes sont lapidées, les homosexuels pendus, les chrétiens persécutés».

Du point de vue de sa législation concernant les droits des personnes LGBT, Israël fait en effet figure d’exception dans la région : non seulement l’homosexualité y est légale (comme en Turquie, en Irak, en Jordanie ou en Cisjordanie occupée), mais les couples de même sexe peuvent adopter un enfant ou conclure une forme d’union civile (à défaut de mariage), les trans peuvent changer de sexe, les lesbiennes ont accès à la fécondation in vitro et les discriminations au travail sont explicitement bannies.

Pour un pays dont la politique, voire l’existence, est régulièrement contestée sur la scène internationale, il y avait là inévitablement matière à redorer son blason auprès des LGBT étrangers. En 2010, l’office de tourisme de Tel-Aviv (avec le soutien du ministère du Tourisme et des ambassades israéliennes à l’étranger) a ainsi lancé une campagne de communication de 90 millions de dollars visant à présenter la seconde ville du pays comme une destination touristique gay majeure. Avec, semble-t-il, un certain succès, puisque le magazine homo américain Out a déclaré la Tel-Aviv «capitale gay du Moyen-Orient».

 

«Pinkwashing»

Mais pour certains activistes gays et queers, cet engouement soudain des autorités israéliennes pour les droits LGBT a un goût amer de manipulation. Car lorsque l’État hébreu s’auto-congratule de ses avancées sociétales, il pointe également du doigt, explicitement ou implicitement, les «retards» de ses voisins du Proche-Orient, rejouant ainsi l’éternel conflit qui l’oppose aux pays arabes.

Des intellectuels et activistes (Judith Butler ou Sarah Schulman aux États-Unis, Didier Lestrade ou Marie-Hélène Bourcier en France, le professeur de droit Aeyal Gross en Israël même…) dénoncent depuis plusieurs années «une stratégie délibérée de dissimulation de la violation persistante des droits humains des Palestiniens derrière une image de modernité» (Sarah Schulman).

Cette stratégie a même un nom : le pinkwashing, ou comment utiliser l’argument de la tolérance pour mieux détourner l’attention de l’opinion publique de l’occupation militaire, de la colonisation et même des «crimes de guerre» commis par l’armée israélienne dans la bande de Gaza (selon un rapport des Nations-Unies).

Une distorsion de la réalité d’autant plus manifeste que la «tolérance» des autorités israéliennes à l’égard de l’homosexualité est à géométrie variable : selon plusieurs journaux et organisations de défense des droits de l’homme, le Shin Bet (les services secrets israéliens) aurait ainsi forcé des gays palestiniens à lui fournir des renseignements, sous peine de voir leur vie privée révélée à leurs proches… Preuve pour les opposants au pinkwashing que, pour les Palestiniens, mais aussi pour les homosexuels israéliens eux-mêmes, tout n’est donc pas aussi rose que l’État hébreu veut bien le prétendre.

 

Tsahal, pas si gay-friendly

Réagissant à la publication par l’armée israélienne de la photo montrant deux soldats se tenant par la main, le quotidien anglophone The Jerusalem Post a rappelé que, selon une étude du Mouvement de la jeunesse gay israélienne, l’homophobie est loin d’avoir disparu des forces armées de l’État hébreu : la moitié des homosexuels servant sous le drapeau bleu et blanc aurait été victime de violences physiques ou verbales, avec l’approbation tacite des officiers.

 

Par Romain Vallet, rédacteur en chef de Heteroclite.

 

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